Jerrilyn Patton de son vrai nom a grandi dans la banlieue de Chicago, dans la ville industrielle de Gary. Pas très loin des lieux où émergeait au milieu des années 90 l'une des contre-cultures les plus excitantes de cette dernière décennie : le footwork. À la fois danse impliquant des mouvements épileptiques des pieds et musique, variante électrique du juke, le genre explose à la face du monde à la fin des années 2000. Rapidement, ses rythmes syncopés et son énergie inouïe infectent tout un pan de la bass music d'Angleterre et d'ailleurs. 

Si cette musique nerveuse a déboulé de notre côté de l’Atlantique, c’est en grande partie grâce à l’activisme du label britannique Planet Mu. C’est entre 2009 et 2010 que son boss, Mike Paradinas, contacte les pionniers du genre (DJ Rashad, DJ Roc, DJ Boo, DJ Nate ou encore Traxman, pour n’en citer que quelques uns), afin de les réunir dans une compilation. Selon les dires de Patton, c’est elle-même qui aurait soufflé le nom de l’opus à Paradina : Bangs and Works. Pourtant, la jeune femme ne figure pas sur le disque. Celle-ci n’a pas encore trouvé sa “voix”, son style.

Carnage rythmique et déflagration de violence extravagante

Le déclic a lieu autour de 2010. Alors qu'elle demande son avis à sa mère sur un de ses tracks où elle a samplé le "Portuguese Love" de Teena Marie, celle-ci lui répond : "C'est bien, mais comment toi tu sonnes ?". La remarque change la donne pour la jeune femme. "J'ai décidé d'arrêter d'utiliser des samples", nous dit-elle tout naturellement alors qu'on lui passe un coup de Skype depuis chez elle, dans l'Indiana, où elle vit toujours dans la maison maternelle. "Enfin, j'utilise toujours des samples vocaux tirés de films ou de jeux vidéos, précise-t-elle, mais jamais des samples de morceaux." Sur un logiciel informatique rudimentaire, elle travaille d'arrache pieds à concevoir de subtiles synthèses numériques. En quelques semaines, elle produit le morceau "Erotic Heat", qui pose les jalons de son style et de sa grammaire rythmique : carnage de percussions, samples vocaux atomisés, production minimaliste, et déflagration de violence extravagante. Cette fois-ci, il figure sur le volume 2 des compilations Bangs & Works, avec un autre titre, "Asylum".

Jlin ne le sait pas encore, mais le track va attiser la curiosité au-delà des cercles de danseurs de Chicago, dans les milieux artistique les plus pointus. Quelques années après, le styliste en vogue Rick Owens la contacte pour créer un expanded mix du titre pour son défilé automne/hiver à Paris. Par la suite, c'est la musicienne avant-gardiste et sound artist Holly Herndon qui lui envoie par mail des cellules avec cette seule consigne : "fais ce que tu veux avec". Le résultat, le morceau feuilleté et passionnant "Expand", est sans contexte l'un des sommets de l'album à venir : Dark Energy.

Dark Energy plébiscite la critique anglo-saxonne

Sorti en mars 2015 chez Planet Mu, le disque confirme sa patte, résolument agressive et sans concession. Le rythme s'y poursuit parfois de façon implacable, parfois explose dans un vrombissement menaçant de petits tambours et de charlestons. Des samples vocaux glaçants confèrent au tout une coloration cinématographique et une impression d'inquiétante étrangeté ("You don't want to heart anyone" / "But I do... and I'm sorry", entend-t-on dans "Guantanamo"). A la fois dansant et introspectif, recelant d'audaces expérimentales mais dans le même temps très physique et immédiatement accessible, l'opus met tout le monde d'accord. Il plébiscite la critique anglaise et américaine, et caracole en première place des tops de fin d'années des prestigieuses revues The Wire et The Fader. Quelque mois après, paraît un EP plus axé sur le dancefloor, Free Fall, qui reçoit un accueil aussi positif.

Pourtant, malgré les échos dithyrambiques que Jlin suscite outre-Manche et outre-Atlantique, elle reste largement méconnue en France, où ce genre de house et d'electro du futur a du mal à prendre. Lors de sa tournée européenne, ses dates sont sold out dans toutes les grandes capitales, sauf une, Paris. Dans notre bonne vieille ville-musée, le collectif défricheur Fils de Vénus est le seul à vouloir la programmer. Elle se produit en février dernier au Gibus, devant une cinquantaine de personnes – en petit comité mais ravies par un live qui suinte l'énergie.

"Je crois en l'innovation"

La géographie peut être un point d'entrée pour comprendre l'indépendance artistique de Jlin. La cité de Gary, où elle réside, est située à quelques bornes des dancefloors de Chicago. "Je n’ai pas la même expérience que les gens de cette scène", nous assène t-elle tranquillement. La jeune femme ne sort pas et nous avoue ne pas avoir dansé depuis très longtemps ("Je n’en ressens pas le besoin"). Le footwork est donc une culture qu'elle découvre à distance, par le biais des réseaux sociaux et de Youtube.

Jlin
©Lorna Rider

Dès 2008, elle balance ses tracks sur le web et chatte avec le pionnier du style RP Boo, qui lui fait office de mentor bienveillant. "Mais je sonnais vraiment comme DJ Roc avant la remarque de ma mère qui a tout changé", confesse-t-elle. Si le son de Chicago l'a façonnée, Patton est aujourd'hui bien décidée à prouver à son monde qu'elle s'est extirpée de cette ornière trop limitée. D'ailleurs, ne lui lâchez plus le mot footwork. "Je prends des éléments du genre, mais je les utilise pour raconter ma propre histoire, tique-t-elle. Ma musique est plus vaste et peut se déployer dans plus de directions différentes : d'un défilé à une bande d'annonce de film. Beaucoup d’imitateurs essaient de copier le son de Chicago parce qu’ils essaient d’être tendance. Mais la question est : veux-tu que la musique évolue ou qu’elle reste statique ? Je crois en l’innovation."

C’est sans doute cette volonté de pousser l’art dans ses retranchements qui explique le fait que son public soit issu en majorité des cercles des musiques dites "aventureuses", ou expérimentales. Ainsi, ces derniers temps, c'est dans les festivals phares de ce circuit qu'on l'aura vu officier : le Unsound à Varsovie, le CTM à Berlin, le Rewire à La Haye, ou encore le Lapsus à Barcelone. Pour Jlin, la raison va de soi : "c'est parce que ces personnes sont plus ouvertes et qu’elles sont vraiment à la recherche de quelque chose de nouveau. Personnellement, je suis fatiguée d’entendre toujours la même musique. Tout sonne pareil. C’est assommant."

Contrairement à ce qu'on pourrait penser, ce ne sont pas les tracks de Holly Herndon qui tournent en boucle dans le MP3 de Jerrilyn. Ni même ceux d'autres musiciens électroniques hardis. Son artiste préférée ? Elle nous l'affirme sans sourciller : "Sade. Je pense qu’elle était très en avance sur son temps à son époque. Je suis le genre de personne qui écoute les morceaux qu’elle aime en boucle, encore et encore. Quand j’écoute de la musique, cela affecte réellement mon humeur, la façon dont je me sens."

Contre la complaisance et la facilité

Le ressenti immédiat : voilà une clef pour appréhender le cas Jlin. Patton est adepte de la stratégie du choc, et chacun de ses tracks ultraviolents a pour objectif ultime et pervers de faire se hérisser les petits poils du cou. D'ailleurs, elle l'a toujours dit : elle n'a jamais voulu faire de la musique "qui sonne bien", mais de la musique "qui a un impact". "Que ce soit physiquement, mentalement ou spirituellement, je veux faire ressentir quelque chose aux gens, nous lâche-t-elle à la manière d'une déclaration d'intention. Les artistes sont devenus complaisants et à l’aise dans leur zone de confort. Il faut dire que la plupart des gens aiment la complaisance, agiter la tête parce que le beat sonne bien. Je veux donner au public d’autres perspectives, leur donner à penser à des choses auxquelles ils n’avaient pas pensé. Et les faire se sentir mal à l’aise. Certaines personnes m’ont dit qu’elles avaient du revenir sur les morceaux et les écouter à nouveau, parce qu’ils étaient presque trop durs à supporter la première fois."

"Certaines personnes m’ont dit qu’elles avaient du revenir sur les morceaux et les écouter à nouveau, parce qu’ils étaient presque trop durs à supporter la première fois."

Abandonner les samples est une façon pour Patton de fuir cette "complaisance" et cette "zone de confort" qu'elle a en horreur. L'objectif ? Remettre au centre de la musique le savoir-faire techn(olog)ique et la prise de risque. Lors d'un débat avec le grand critique Adam Harper, au festival Rewire, elle ne cache pas son agacement envers certaines technologies qui uniformisent le paysage de la dance music d'aujourd'hui : "Si tout le monde utilise le même logiciel (disons Ableton), tout le monde part avec les mêmes sons préprogrammés." Elle admet pourtant trouver profondément originaux certains morceaux qui ont recours à des samples, mais les dissèquent, les triturent et les concassent tellement qu'ils en deviennent méconnaissables. Un exemple : le track de footwork "Orbits" par DJ T-Why, dans lequel il est malaisé de reconnaître le thème du Seigneur de Anneaux utilisé. "Il emmène mes oreilles dans une autre dimension, dit Jlin, rêveuse, Il y a dedans quelque chose de vraiment futuriste, un sentiment de science-fiction"

A vrai dire, le problème n'est donc pas tant les samples en eux-mêmes (qui "existent bien pour une raison" va-t-elle même jusqu'à concéder), que leur emploi abusif par des producteurs paresseux. "Je connais des musiciens qui réalisent seize morceaux en un jour, parce que tout ce qu’ils font est d’assembler des séquences ensemble et de rajouter un kick en 4/4 avec une grosse basse par dessus", peste-t-elle face à Adam Harper. L'artiste est donc bien décidée à jeter un pavé dans la mare de la facilité, et à redéfinir ainsi les règles du jeu pour tout le monde : "Quand je compose, je pars avec un son de percussions et je crée absolument tout autour. C'est pour ça que ma musique sonne si détaillée. Parce qu'elle est pleine de strates de rythmes asymétriques et de structures. Ce n’est pas feignant."

"Quand j'ai une peur, je la prends et je l'affronte avec ma créativité."

Le ventre de la bête

En décidant d'utiliser uniquement des matériaux originaux, Jlin a arrêté de "digger des tracks" pour "digger à l'intérieur d'elle-même", dit-elle joliment. Autrement dit, elle puise sa matière artistique dans ses tourments et ses angoisses. Une idée qu'elle avait déjà exprimée dans les pages virtuelles de The Quietus : "Je ne peux pas composer à partir d'un état de bonheur. Ma créativité provient du ventre de la bête." Profondément cathartiques, ses morceaux exorcisent "l'effroi, la détresse et la colère" dans des projections de rage sonores, viscérales et brutales. Le track "Abnormal Restriction" est à ce titre révélateur. Patton y utilise un sample vocal tiré du film Mommie Dearest, qui l'effrayait quand elle était enfant. "Quand j'ai une peur, je la prends et je l'affronte avec ma créativité ", commente-t-elle. Le résultat est presque insoutenable. 

Contrairement à ce que d'aucuns auront pu imaginer, le thème d'Erotic Heat n'est pas la charge libidinale, mais l'autodestruction. "Je me sabotais vraiment moi-même à ce moment-là, se remémore-t-elle. Je flirtais avec le fait de prendre les pires décisions, j'ai failli en mourir plusieurs fois." Se dévoiler, c'est aussi se rendre vulnérable. Et Patton en est bien consciente. "Mais c’est le risque que je prends, affirme-t-elle fièrement. C’est seulement à partir de ce moment-là que tu sors de la complaisance. Quand tu es prêt à te sentir mal à l’aise."

Une bouteille à la mer

A l’instar de Chicago mais aussi de Détroit, Gary se situe dans la "Rust Belt" (ceinture de rouille, ndlr). L'ancien poumon industriel des États-Unis est devenu économiquement sinistré depuis la délocalisation partielle des manufactures entre les années 1960 et 1970. Jlin nous apprend que "la plupart des gens ici travaillent encore dans les aciéries". Elle-même y exerce encore jusqu’à décembre dernier, où elle démissionne pour vivre des tournées. Beaucoup ont vu dans la rugosité de ses productions l'émanation du bruit assourdissant des machines de l'usine (le confrère JD Beauvallet, plume émérite pour les inRocKs, lui a même dédié un nouveau genre musical : "l'industrielle 2.0"). Beaucoup ont aussi voulu faire de la jeune artiste le porte-parole de sa condition sociale : celle d'une citoyenne afro-américaine dans l'Amérique d'aujourd'hui, et celle d'une femme dans le milieu viril du footwork. Et ils n'auront pas tout à fait tord.

Jlin
©Lorna Rider

Qu'en pense la principale intéressée ? Quand on demande s'il y a dans ses hymnes combatifs quelque chose de l'ordre du black power et de l'empowerment féministe, elle nous répond par l'affirmative : "il y a clairement de ça dans ce que je fais". Cette dernière considère le footwork comme le rythme des aborigènes africains modulé par le son urbain de Chicago ("cela parait évident, surtout lorsque l'on regarde la danse"). Ses titres suggèrent des significations militantes : "Black Diamond", "Black Ballet", ou encore "Guantanamo". Les samples de voix de femmes en colère qui scandent ses morceaux et la violence qui se dégage de ses beats acérés peuvent être perçus comme des cris de rébellion à l'encontre d'un vieux monde patriarcal.

Sur Free Falling, on croise deux figures de monarques fières et fortes, auxquelles Jerrilyn tient à rendre hommage. La première est Nandi, mère de Chaka, fondateur du royaume zoulou. La seconde est la reine-pharaon Hatchepsout, l'une des premières grandes femmes dont les livres d'Histoire ont gardé le nom : "Elle a régné si jeune, mais elle a été forte et stratégique dans son art de la guerre, bien qu'elle était terrifiée. Je trouve que c'est très courageux."

 

Pourtant, l'artiste s'est toujours défendue d'être la messagère d'un quelconque message politique. Et se méfie des exégètes qui préfèrent analyser les œuvres plutôt que de les écouter : "Je suis incapable de créer à partir d'un concept. Je suis très abstraite. Quand je créée, je n'ai pas un guide qui indique ce que je dois faire étape par étape. Je commence toujours à partir d'une feuille vierge. Les gens cherchent à découvrir ce que tu pensais au moment où tu as composé la musique plutôt que de d’apprécier ton travail. Mais je ne veux pas dicter à mon public ce qu’il doit penser sous prétexte que c’est ce que je pense moi. Je peux être simplement la personne qui met un message dans une bouteille et qui regarde où il dérive."

"Je meurs tous les soirs"

Si les injustices qu'a subies Jlin infusent son œuvre, l'horizon de la jeune femme pour les dépasser n'est pas l'insurrection. Mais plutôt une spiritualité empreinte de mysticisme. Son titre "Black Diamond" est une image de son processus créatif qui tient de l'alchimie : à partir d'une matière noire, elle fait émerger un diamant brut. D'ailleurs, elle "ne considère pas que l’obscurité soit une mauvaise chose. C’est la société qui a décidé que s’en était une. Quand tu regardes dans le dictionnaire, le terme noir a tellement de connotations négatives. Cet à priori est horrible. En réalité, c’est l’opposé. Les plus belles choses viennent du noir. Sous haute pression, le charbon noir se transforme en diamant. Les étoiles viennent du noir. Il fait noir dans le ventre de ta mère, et lorsqu’elle te donne naissance, c’est une belle chose. Quand je dis noir, c’est le lieu de naissance." Extirpée des tréfonds de ses entrailles, la "dark energy" de Jlin envoie des vibrations cosmiques dans l'espace afin de pacifier la Terre.

Jlin

Sa plus grande inspiration ? L'eau, élément mouvant et mystérieux par excellence, berceau des premières formes de vie élémentaire. Alors bien sûr, les sceptiques considèrent ses penchants ésotériques comme des fumisteries new age. Mais elle n'en a cure : "Les gens pensent que ce qu'ils ne comprennent pas n'existe pas. On ne sait toujours pas comment les pyramides ont été construites, mais pourtant elles sont là. Je dis autour de moi que je peux voir avec mes oreilles. Je dis aussi que je meurs chaque soir. On me prend pour une folle. Mais c'est vrai. Je peux voir avec mes oreilles, et je meurs tous les soirs."

Quelque chose de nouveau

En deux disques abrasifs, Jlin a trouvé une voix singulière et forte. Mais après l’enthousiasme suscité par ces premiers ouvrages, reste à savoir si elle va prolonger ce coup d'éclat afin de faire se déployer sa carrière sur la durée. Dans les colonnes de Resident Advisor, elle déclare se défier de sa hype et du consensus critique, qui rendent plus difficile la remise en question : “Parfois tu ne sais pas si les journalistes critiquent vraiment ton travail, ou s’ils disent que tout ce que tu fais est OK simplement parce qu’ils t’apprécient en tant qu’artiste”. Une remarque qui en dit long sur sa volonté de continuer à se réinventer en permanence. Le prochain long format a été annoncé pour mars 2017. Son auteure nous assure qu'il sera "loin, très loin, encore plus loin, du carcan du footwork". Son titre : Black Origami. Un nom qui annonce la couleur (noire, si vous avez suivi). Et laisse présager une nouvelle pelletée de morceaux travaillés avec art, tout en plis et en replis stylistiques. Pour nous mettre quelque chose sous la dent en attendant, elle balance le mois dernier sur son Soundcloud un morceau de moins de deux minutes, sobrement baptisé "Untitled". Avec ce commentaire laconique : "J'en ai eu marre de voir toujours les même tracks sur ma page. Alors j'ai décidé de poster quelque chose de nouveau."