Photo en Une : Jean-Michel Jarre et Edward Snowden en Russie

On peut penser ce qu’on veut de Jean-Michel Jarre, on ne pourra pas lui enlever ça : le producteur français a tout de même l’art de porter les musiques électroniques au-delà des frontières. Il aura été le premier, avec peut-être Kraftwerk, à avoir amené dès 1976 les musiques “synthétiques” dans les salons populaires français. Et ses 3,5 millions de spectateurs, à Moscou en 1997, venus voir un Français jouer une sorte d’ambient-pop analogique en touchant des lasers, restent toujours un record mondial. Entre autres faits d’armes.


Finalement, à l’entendre raconter la prouesse, pour son dernier projet Electronica, d’avoir réuni sur un double album certains des plus grands noms du genre (de John Carpenter à Moby, en passant par Jeff Mills, The Orb ou Air), on se demande si le secret de Jarre ne résiderait pas dans l’alliance de trois choses : un imaginaire débordant, la naïveté de penser que c’est possible, et l’intelligence d’y arriver. Et aux sceptiques qui critiquent le résultat, il rétorque simplement d’un mot : “Les musiques électroniques ont aussi ce défaut de se prendre trop au sérieux.” On lui a pour la peine offert notre couv du mois de novembre.

Pourquoi diable être allé faire ce morceau, “Exit”, avec Edward Snowden ? Ce spécialiste de la surveillance électronique, ex-administrateur système de la CIA puis de la NSA (l’agence de renseignement américain), révélait en 2013 les multiples systèmes de renseignements des gouvernements américain et britannique et leur utilisation cachée à leurs propres citoyens. À l’occasion de la promo du deuxième volet d’Electronica :  The Heart of Noise, à sortir le 6 mai, nous lui avons posé la question. Sans oublier de lui demander comment un featuring avec l’un des individus les plus recherchés au monde avait pu être possible. Et à nouveau, Jean-Michel Jarre est bluffant.

Propos recueillis par Antoine Buffard et Jean-Paul Deniaud

À voir, le clip d'"Exit" avec Edward Snowden, tourné à Moscou et sorti aujourd'hui :



Est-ce que tu peux revenir sur la genèse de cette collaboration ?

Je reviens tout juste de Moscou, où je l'ai rencontré physiquement pour la première fois. C’était avant-hier (l’entretien a été réalisé le 5 avril dernier, ndlr). Pour reprendre l’histoire depuis le début, j’avais été frappé par Edward Snowden dès le premier jour parce qu’il me faisait penser à ma mère. Ma mère a été une grande figure de la Résistance à Lyon, où elle s’était engagée dès 1941. À peu près au même âge où Snowden a fait son “coming out”. Lorsque la société génère des choses inacceptables, il y a des gens qui doivent se lever. Et souvent, ils se lèvent en dépit de l’opinion de la majorité. En 41, quand ma mère devient résistante, elle fait partie de ces gens qui sont considérés comme des traîtres vis-à-vis du pouvoir en place. Pétain, la collaboration, c’était ce qu’il “fallait faire”. Les gens qui se lèvent alors sont rejetés. C’est exactement l’histoire de Snowden.

La marge entre le héros et le traître est évidemment subjective. Snowden m’a touché pour ça. Ce mec, surdoué, hacker, est engagé à 21 ans pour crypter les documents de la CIA puis par la NSA pour faire le même genre de boulot. Il est nommé à un poste très important pour son âge, et il se retrouve face à un dilemme : plus il a accès à ces documents, plus il s'aperçoit que l’organisation à laquelle il appartient est en train de violer l’intimité de son pays, sa famille, ses amis, et par extension du monde entier. Il va se poser la question : est-ce que je le dis ou pas ? Il n’en parle pas à sa copine ni à ses parents, se barre à Hong Kong et se demande comment faire. C’est là qu’il contacte une fille du nom de Laura Poitras qui réalisera Citizenfour (le documentaire sur les révélations de Snowden, récompensé par un Oscar, ndlr) et son histoire prend une tout autre tournure.



Comment en viens-tu à imaginer une collaboration avec lui ? Tu aurais aussi pu penser à Julian Assange.

C’est différent. Au travers de ce double album, Electronica, se pose aussi la question de notre rapport quotidien à la technologie. Avec Laurie Anderson sur le morceau “Rely on Me”, le thème est celui de notre addiction au portable. “Swipe to the Right”, avec Cindy Lauper, est une love song à l’âge de Tinder.

Il y a aussi ce rapport ambigu avec notre smartphone : on a le monde dans notre poche, on a accès à des informations sur tout, partout, et en même temps, on est espionné par le monde entier. J’avais envie d’exprimer cela, pas de manière politique mais de manière artistique. Et puisque cet album est un disque de collaborations, pourquoi ne pas travailler avec quelqu’un qui est vraiment lié à la technologie, un enfant du numérique, qui utilise lui aussi des plug-ins, mais d’une autre manière que nous ? C’est ainsi que l’idée est venue.


“Your guest is on the way, but your guest is hungry and if you could order
a cheeseburger for him, it would be great !”

"Votre invité est en chemin, mais votre invité a faim et si vous pouviez lui commander un cheeseburger, ce serait génial !"

Ça n’a pas été difficile à mettre en place ?

C’était compliqué parce que je me suis d’abord demandé comment le joindre ! il y a quelques mois, j’étais en contact avec le Guardian pour la promo du premier volet de mon album. À la fin de notre conversation, je demande au patron de la rubrique culture s’il est possible d’être en contact avec Edward Snowden, puisque le Guardian était à la base des révélations. Très intrigué, il me dit oui et me demande pourquoi. Je lui réponds que je lui dirai ça une autre fois, puisque ça n’avait rien à voir avec notre conversation sur le premier volet de l’album. Et je ne mentais pas puisqu’il s’agissait du second opus !

Le journaliste qui a interviewé Edward Snowden me met en contact avec son avocat à New York, spécialisé dans les droits de l’homme et la liberté d’expression. Un type super sympa, Ben Wizner. Il me dit qu’Edward Snowden est ravi de l’idée, et qu’en plus, il adore la musique électronique. Pour lui, la musique électronique, c’est le 8-bit, les Commodore, les premiers jeux vidéo. C’est marrant qu’on ait ça en commun. Il va donc y avoir une première rencontre.

Snowden me fait envoyer une adresse URL longue comme le bras, que je dois taper, et on me dit qu’à 17 heures, il faut je sois devant mon écran. Ça, c’était au studio, avec le grand écran. À 17h, on est avec mon manager Louis, on met en place les caméras pour filmer toute notre entrevue. Je ne sais pas ce qu’il va se passer. Et finalement, il apparaît dans mon studio, à l’écran. On reste une heure et demie en vidéoconférence, on parle de tout. Lui, était hyper emballé. Je lui avais déjà envoyé la maquette, et il a très bien réagi.

“Je suis contre les artistes qui transforment la scène en tribune politique.”

Et pourquoi es-tu allé le retrouver à nouveau à Moscou ?

Lorsque j’ai commencé à retravailler le titre un peu plus profondément, on s’est dit que ce serait bien de l’enregistrer pour qu’il puisse être présent dans les festivals et les concerts. On a beaucoup discuté de ça, parce qu’il n’a pas du tout l’ambition d’être un symbole de quoi que ce soit. Moi, je lui disais que le symbole, c’est ce qu’il exprime, ce qu’il a fait, ses actes, plutôt que lui en tant que personne. Il a alors été d’accord pour qu’on le filme.

Organiser la rencontre à Moscou a pris beaucoup de temps. Le week-end dernier, on est partis là-bas pendant trois jours, on a tourné des plans de la ville et du métro pour le clip, et on l’a filmé pendant trois heures. Il est venu à l’hôtel où je logeais. Je ne sais pas d’où il venait.

Il doit prendre énormément de précautions.

C’était comme un film d’espionnage, vraiment. Il m’a appelé en me disant : “Your guest is on the way, but your guest is hungry and if you could order a cheeseburger for him, it would be great !” ("Ton invité arrive, mais ton invité a faim et si tu pouvais lui commander un cheeseburger, ce serait super !”) On a passé un moment super, c’est un mec formidable. On a parlé de beaucoup de choses, de la musique, du disque, de ses opinions… Il voulait enregistrer des choses en français au sujet de l’état d’urgence, pour expliquer de manière intelligente que l’état d’urgence n’est pas une réponse, et que ça peut même être une contre-réponse.

Ça sort quand ?

Aujourd'hui ! Il va y avoir le clip, bien sûr, et les images pour la scène. Au moment d"“Exit”, je vais l’avoir plein pot derrière moi. Même si je suis contre les artistes qui transforment la scène en tribune politique.

“La prochaine génération prendra ses distances vis-à-vis de YouTube et le fait de filmer ses chaussettes en pensant que ça intéresse le monde entier.”

Ah oui ? Comme Massive Attack ?

Massive Attack, c’est différent. Je pensais plus à Bono. Nous ne sommes pas des journalistes, nous sommes des artistes. À travers notre musique, nos textes, on peut être pertinents. Mais s’arrêter de jouer et commencer un discours pour sauver le monde, ça, je ne le sens pas trop. En revanche, je pense que dans un album comme Electronica ou même pour un jeune lectorat comme celui de Trax, c’est très bien.

Aujourd’hui, pour la génération qui a été élevé à BFMTV, la référence, c’est Marine Le Pen. C’est pas mal aussi de donner d’autres points de vue, comme celui de Snowden, ce mec qui a 30 ans et qui pose la question de notre avenir par rapport à la technologie, à Internet, à l’engagement individuel. C’est intemporel et ça touche chaque génération à l’âge de la réflexion.

"Aujourd’hui, qu’est-ce qui colle à la société ? C’est la musique électronique. Pour moi, c’est la raison d’être de ce projet."

Le médium a changé et on a l’impression que cela change tout, alors qu’en fait non.

Exactement. On disait à la génération TF1 que les enfants allaient être complètement abrutis par la TV. Aujourd’hui, les ados ne regardent plus du tout TF1, et je pense que la génération suivante prendra ses distances vis-à-vis de YouTube, le fait de filmer ses chaussettes, son slip et ses tartines en pensant que ça intéresse le monde entier. Chaque génération possède ses maquisards, ses contre-pouvoirs. Et aujourd’hui, les contre-pouvoirs sont plus que jamais importants à débusquer. C’est pour ça que j’avais envie de faire un bout de chemin avec lui, et je pense qu’il a tout à fait sa place dans l’album.

C’est aussi que la musique électronique est devenue la musique de l’époque Internet.

C’est exactement ça. Cette discussion serait impossible à avoir avec d’autres titres de presse en France. Comme tu viens de le dire, ce qui est intéressant, c’est le rapport entre la musique électronique et la technologie. Pour eux, la musique électronique c’est déjà abstrait, alors le rapport avec la technologie… C’est comme le rock et les mouvements sociaux à l’époque de Bob Dylan. Aujourd’hui, qu’est-ce qui colle à la société ? C’est la musique électronique. Pour moi, c’est la raison d’être de ce projet.

Jean-Michel Jarre - Electronica 2 : The Heart Of Noise (Sony Music), sortie le 6 mai