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Quel a été votre parcours avant Suuns ? Vous avez eu une formation assez classique à la base je crois…

Ben Shemie - On étudiait tous les deux le jazz à l'université, donc on a un peu le même background musical. De mon côté, j'ai fait de la musique classique également, mais tous les membres du groupe étaient déjà engagés dans divers projets musicaux avant Suuns. Certains sont toujours d'actualité, d'ailleurs.

Ben, j'ai cru comprendre que tu avais monté un projet à mi-chemin entre la danse et la performance musicale, avec une voiture…

Liam O'Neill - (Rires)

BS - Je l'ai fait deux fois, en deux versions différentes. La première a été enregistrée d'ailleurs. C'est un side project pour délirer. Mais ce n'est pas vraiment de la danse, c'est plus une chorégraphie pour voiture, c'est difficile à expliquer…

LO- Ça peut totalement être considéré comme de la danse.

BS - C'était une sorte de synchronisation entre la musique et les mouvements d'une voiture, donc il fallait être calé en mécanique, savoir comment tout marchait sur la bagnole. Un autre projet assez marrant : j'ai écrit une pièce musicale que l'on pourrait qualifier d'électronique, que je présentais sous la forme d'une installation. La musique sortait de deux radios branchées sur deux fréquences différentes.

LO - Malheureusement, on a moins de temps pour ces projets chelous. Suuns prend le pas sur ce genre de bizarreries.

Vous avez attendu 3 ans avant d'enregistrer quoi que ce soit, pourquoi ?

BS - C'est vrai, mais à l'époque on ne tournait pas beaucoup en dehors de Montréal, on ne faisait qu'“exister”. Nous n'avions pas beaucoup d'ambition pour le groupe. En fait, on a été les premiers surpris quand notre label a voulu sortir notre premier disque.

LO - Il a fallu quelques temps avant de se bâtir une petite réputation, disons, “locale”. On avait quand même l'ambition d'enregistrer quelque chose. D'ailleurs, c'est un ami technicien, qui a produit la première démo, qui a donné l'enregistrement à ses potes qui bossaient dans un label. Et ils nous ont contactés ! Nous, on était même pas partis pour aller démarcher les maisons de disques, c'était encore trop tôt. On a eu beaucoup de chance. D'ailleurs le groupe s'appelait Zeroes à l'époque, et on a du changer de nom pour des raisons légales. Mais c'est devenu le nom de notre premier album.

La musique électronique est souvent regardée de haut par les musiciens rock, qui font parfois l'amalgame entre DJ et producteur : certains ne voient qu'un mec tourner des boutons. Dans la musique que vous produisez, au contraire, vous en faites un atout : l'électronique est mis très en avant…

BS - Oui, je vois ce que tu veux dire. C'était un constat clair, dès les tout débuts du groupe. Cette façon qu'on a d'empiler les boîtes à rythme, les arpeggiators de synthé, les guitares… Et on a fait qu'augmenter la part de l'électronique depuis le premier album. Mais ce n'est plus si original que ça, il y a énormément de groupes qui mélangent les deux maintenant. De notre côté, on essaie de rester en équilibre entre cette dance music, la musique dite “électro” et le côté “groupe à guitare”.

LO - On prend en compte cette balance. Quand on enregistre, il arrive qu'on enlève une partie parce que c'est trop électronique ou trop rock et que ça s'éloigne de ce qui fait notre son. Mais c'est marrant comme challenge : essayer de faire sonner notre musique comme si elle était jouée et composée par un seul producteur, comme c'est souvent le cas dans la techno. Et ce n'est pas toujours facile !

Surtout en live j'imagine…

BS - Oui c'est sûr, et puis Liam [le batteur du groupe, ndlr] joue des sons très électroniques, finalement. Mais c'était aussi une histoire d'esthétique et de feeling. Quand on nous voit sur scène, on se dit directement “c'est un groupe”, sans même parler de musique. On aime cette idée.

LO - La partie live, en fait, je trouve que c'est la plus facile. Ce challenge est surtout présent quand on enregistre, après ce ne sont que des histoires techniques.

Est-ce que ça vous arrive de trouver la scène rock trop conservatrice ? Avec le retour du psyché-rock, du garage ou du noise, on a parfois l'impression que c'est une musique qui a tendance à se tourner davantage vers le passé.

BS - Oh, tu serais surpris des petites merdes snobs et rétrogrades qui traînent dans la techno ! Ça va dans les deux sens je pense. La scène rock est plus ancienne, donc la tradition est très présente et les conventions sont plus ancrées, ce qui est peut-être moins évident dans la musique électronique.

LO - Je ne veux pas généraliser, mais c'est vrai qu'avec le retour du psyché rock par exemple, on a l'impression que la scène rock idéalise son passé. Par ignorance de ce qu'il se passe maintenant, en l'occurrence, la musique électronique. Cela dit, c'est peut-être différent en Europe, mais la frontière entre la scène rock et électronique est de moins en moins présente au Canada, on entend de moins en moins des trucs du genre : “il fait de la techno, c'est un tourneur de bouton, rien de plus…”

Vu d'Europe, il se passe plein de choses musicalement au Canada. On entend de plus en plus parler de groupes comme Half Moon Run, Mac Demarco, Whitney ou même de Drake et toute la clique d'Ovo Sound… Beaucoup d'artistes expérimentaux sont également issus de l'underground montréalais. Est-ce une ville particulièrement propice à la création ?

BS - En ce qui concerne Montréal, il y a une émulation autour de l'expérimentation : de plus en plus d'artistes essaient des choses avec des moyens très DIY. C'est logique, c'est une ville bon marché où il y a beaucoup d'étudiants et d'endroits dédiés à la musique, et tu retrouves ça dans presque tout ce qui vient de Montréal. En plus, l'industrie musicale n'y est pas vraiment développée ; les groupes ne courent pas après la réussite et la célébrité. Donc c'est normal que tout ce qui sort de cet endroit ne sonne pas de façon conventionnelle. Il se passe tellement de choses à Montréal, dans tous les styles de musique, vraiment. Moi j'y vis encore et je suis complètement largué quand je rentre de tournée, ça bouge tout le temps. Les étudiants arrivent, forment un groupe, se taillent une petite réputation avant de se séparer alors que tu commences à peine à retenir leur nom !

LO - La scène club est également extrêmement active, il y a des fêtes de dingue tout le temps, de nouveaux labels qui poussent comme des champignons…

Justement, vous écoutiez beaucoup de techno quand vous étiez plus jeunes ? Vous aviez cette culture club ?

BS - J'ai commencé par l'écouter avant de la vivre dans un club, à l'université. J'étais au courant de ce qui sortait sur Warp, c'est en partie Aphex Twin qui m'a familiarisé avec les sonorités électroniques, comme beaucoup de gens à mon avis. C'est une musique à la fois accessible et intéressante, tu n'as pas nécessairement besoin d'être dans un club pour l'apprécier. Après ça, j'ai déménagé à Berlin, et là j'ai vraiment découvert le monde de la nuit. Cela a eu une énorme influence sur la musique de Suuns, j'ai embrassé tout le mouvement minimal : Ricardo Villalobos, tout ce qui sortait sur Kompakt ou sur Minus. Si j'avais grandi en Europe, j'aurais découvert la culture club beaucoup plus tôt je pense, à l'adolescence. Au Canada, on commence à avoir une culture électronique de plus en plus accessible et importante, mais ça n'a pas toujours été le cas.

LO - Oui, c'est presque devenu mainstream maintenant d'aller en club (rires) !

C'est une tendance générale : à Paris, il y a cinq ou six ans, la musique électronique n'avait pas vraiment la côte. Maintenant, tout le monde se presse dans les clubs le week-end…

LO - C'est dû à quoi à ton avis ?

La culture club berlinoise qui est devenue très à la mode il y a quelques années, entre autres.

LO - Oui, sûrement. Et puis les sonorités propres à la musique dance et même à la techno sont de plus en plus ancrées dans la pop.

BS - Les jeunes se reconnaissent de plus en plus dans cette musique, c'est aussi une raison bêtement démographique.

D'ailleurs, vous jouez au Berghain le 19 mai, ça représente quelque chose pour vous de jouer là-bas, ou c'est juste un concert comme les autres ?

BS - Ça représente quelque chose pour moi en tout cas ! J'ai eu la chance de déménager à Berlin l'année où le Berghain a ouvert. Je me souviens d'être allé à la toute première soirée au Panorama Bar, la grande salle du Berghain a ouvert plus tard.

LO - Tu ne m'avais jamais raconté !

BS - Oui, je traînais pas mal avec cette suédoise, qui était une grosse fêtarde. Elle avait entendu parler de ce nouveau club qui allait ouvrir, tout le monde était au courant et c'était le sujet de discussion numéro un à Berlin. Elle m'y a donc traîné pour l'ouverture, je me souviens que la queue n'avait rien à voir avec celles de maintenant ! En tout cas, la soirée était complètement folle. Donc c'est un énorme kiff pour moi que d'y jouer, ça va me rappeler des souvenirs, c'est sûr.

La première fois que je vous ai vus en concert, les gens étaient vraiment en trans et très désorientés, ils ne savaient pas s'il fallait danser ou juste bouger la tête… Par rapport aux autres groupes de rock, il y a une structure beaucoup plus progressive, minimaliste, qui se rapproche plutôt d'un set électronique : les morceaux peuvent durer 10 minutes, mais c'est une prolongation de l'atmosphère générale plutôt qu'un jam où chacun y va de son solo. Vous avez conscience de faire quelque chose de vraiment différent par rapport à ce qui se fait dans le rock en ce moment ?

BS - De vraiment différent, ce n'est pas à moi de le dire, mais c'est sûr que tout le temps qu'on a passé à écouter de la techno minimale a énormément influé sur notre musique et la façon dont on compose nos morceaux. On est plus à la recherche de l'atmosphère ou de la progression qui va tout faire exploser plutôt que du refrain parfait, disons. Je trouve ça plus intéressant : l'idée de faire évoluer un motif musical assez simple, le rendre puissant et entêtant. Même si la composition rock plus “traditionnelle” et pop est toujours présente dans notre musique, on revient à cette histoire d'équilibre. C'est un mélange de deux traditions. C'était où ce concert où tu nous a vus jouer ?

À la Route Du Rock, en 2013 il me semble.

LO - Oui, je me souviens de ce concert à Saint Malo, les gens étaient complètement fous. Quand on joue à Paris c'est la même chose, le public est toujours en mouvement, en train de danser ou de bouger les épaules… Même sur les chansons les plus calmes !

Parlons du nouvel album, quand est ce que vous avez commencé à l'enregistrer ?

BS - L'enregistrement a commencé en mai, on est partis dans un studio au Texas, puis on l'a fini à Montréal en octobre. Les éléments électroniques sont peut être un peu plus présents, mais l'intention est toujours la même : on a voulu jouer davantage sur la vibe d'un morceau. C'est plus brut que notre album précédent, qui était très produit.

LO - On est allés beaucoup plus vite, en essayant de retenir la première prise quand c'était correct. Comme en live en fait, on voulait faire quelque chose de plus instinctif, une approche plus minimaliste.

BS - C'est aussi parce que notre producteur, John Congleton [qui a travaillé avec St. Vincent, The War On Drugs, Sleater-Kinney, ndlr] travaille cette instantanéité et n'aime pas faire 50 prises. En tout cas, on a hyper hâte de venir les jouer en live au Cabaret Sauvage, à la fin du mois de mai.

Ben, j'ai lu quelque part que pour entraîner ta voix, tu faisais des covers des Beatles au piano. C'est marrant, quand on écoute votre musique, on t'imagine difficilement reprendre “Blackbird” ou “Martha My Dear”…

BS - (Rires) C'est vrai, en effet !  Tu sais je n'ai pas une grosse voix, et j'aime bien m'entraîner sur des chansons des Beatles, parce qu'elles sont à la fois très simples et très complexes à chanter. Si tu arrives à chanter correctement “Across The Universe”, t'es un as. C'est pas pour rien que le premier truc que tu apprends quand tu commences la guitare, c'est “Day Tripper” ou “Blackbird” !

Vous avez déjà pensé à collaborer avec un producteur “électronique” ? Avec qui vous le feriez ?

BS - On a failli travailler avec James Holden cette année, mais malheureusement ça ne s'est pas fait, pour un tas de raisons. En revanche, pour les remix, on a déjà fait appel à pas mal de producteurs qu'on aime, comme Clouds par exemple. Lee Gamble est en train de remixer notre prochain single aussi, on a vraiment hâte de voir ce qu'il va faire dessus. Vril a également revisité un morceau du dernier album, “Paralyzer”, et l'a transformé en track techno, rien à voir avec l'original, mais ça nous a beaucoup plu, en plus de nous avoir surpris !

LO - Ivan Smagghe a fait un édit, sur le premier album. On aime aussi bien ce qu'il fait avec son label, Kill the DJ.

BS - En ce moment j'écoute pas mal Andy Stott et tout ce qui sort sur Modern Love.

C'est peut-être ça qui fait votre originalité : je vois mal un autre groupe de rock appeler Lee Gamble pour un remix, ou même sortir ce genre de référence…

BS - Oui, c'est vrai qu'on a des goûts assez divers. Mais j'écoute toujours du rock psychédélique, j'adore ce genre de trucs. Mais ça ne m'empêche pas de m'intéresser à ce qui ce passe sur la scène techno, et ailleurs.

Un dernier mot ?

BS : On peut lancer un appel ?

Bien sûr, c'est le moment.

BS : Ok, alors on aimerait faire un genre d'appel d'offre. Avis à tous les producteurs français qui veulent remixer nos morceaux : envoyez-nous des choses. Peut-être que Laurent Garnier pourrait passer au studio, ou n'importe qui de chez Ed Banger. Voilà, l'appel est lancé.