Photo en Une : © Andre Atangana


Apparemment la musique n'est pas quelque chose de naturel pour toi, on t'a poussé ?

Non, c'est quelque chose que j'ai toujours voulu faire. Je pensais surtout que la musique était réservée à une élite, qu'il fallait avoir énormément de talent. J'avais cette vision idéaliste de l'artiste, de quelque chose de fastidieux réservé à quelques personnes. J'ai donc commencé par faire de la danse pour intégrer ce milieu-là. Mais en étant au contact d'artistes, je me suis vite rendu compte que premièrement, ils n'étaient pas tous talentueux, et que deuxièmement j'avais omis dans mon raisonnement la dimension de transmettre un message, ou tout simplement de faire ce que tu as envie, même si ça ne plaît qu'à quatre personnes. Des gens m'ont encouragé, et puis finalement je me suis retrouvé dans un studio à enregistrer.

L'EP s'est fait assez vite ?

Pas vraiment, ça a été laborieux. Il y a des gens qui arrivent à tout faire sur un claquement de doigts, ce n'est pas mon cas.

Est-ce que tu veux faire danser à chaque fois ?

Non. Je veux faire danser les gens, mais pas forcément avec cet EP-là. Sur mes anciens morceaux, oui, y'avait une dimension plus "club". Le peu de gens qui ont écouté mes premiers trucs sont sûrement restés bloqués devant ce qui se passait techniquement et musicalement, à cause des visuels, des images qui étaient très colorées, très mode.

Kiddy Smile ©Sylvain Lewis
©Sylvain Lewis

Quelles sont les émotions que tu as voulu transmettre à travers cet EP ?

J'avais vraiment envie de faire quelque chose de différent, de plus pointu, et parce que je n'avais rien fait pendant deux ans à part mixer. Au niveau des sonorités, je voulais quelque chose de beaucoup plus aigu, travailler sur des rythmes quand même dansants mais pas forcément comme on les attend, un truc club mais avec une petite noirceur.

Rien qu'avec mon nom, Kiddy Smile, et tout ce que j'ai fait avant, je renvoyais une image plutôt festive et joyeuse (même si mes textes ne l'étaient pas vraiment). Or, même si je pense qu'on peut faire la fête en étant heureux, je pense aussi qu'on peut la voir comme un défouloir et un exutoire.

Est-ce que tes tracks doivent s'écouter de manière chronologique ?

Il y a une cohérence avec cet ordre-là. J'ai voulu commencer par "Teardrops In The Box", parce que c'était pour moi celle qui était la plus aboutie en termes de production, et par rapport à ce que j'ai voulu délivrer comme message. J'ai voulu frapper fort dès le départ, qu'on comprenne où est-ce qu'on mettait les pieds. C'est sombre, mais en même temps c'est planant, ça t'entraîne. Y'a une profondeur, et une sorte de refrain qui t'emporte et te reste dans la tête.

Pour la deuxième, "Let A Bitch Know", je voulais un truc plus rapide, qui tranche avec les sept minutes de "Teardrops". C'est une chanson un peu plus agressive, bien qu'elle traite d'amitié à la base. Ça parle de ces amis qui font le même métier que toi, avec lesquels tu grandis, et qui ont du mal à gérer ton succès par rapport à la vitesse à laquelle leur carrière croît. Et du coup des jalousies que ça engendre.

Mais attends, il est autobiographique cet EP ?

Oui, complètement ! Pour revenir à "Let A Bitch Know", ça parle de ces gens qui jalousent ton succès mais qui restent quand même là en attendant l'opportunité de pouvoir te tacler, ou de récupérer quelque chose.

Kiddy Smile (Cover EP)
L'artwork de l'EP Enough of You

Et la troisième du coup, "It's Alright" ? Elle donne l'impression d'être à part, un sentiment d'errance…

Elle a failli ne pas être sur l'EP, en partie parce que je n'aimais pas ma voix dedans. Je n'arrivais pas à trouver le bon timbre, la bonne intonation, et ça m'irrite un peu quand je l'écoute. Elle est à ce point différente des autres que ça n'aurait pas dérangé qu'elle ne soit pas sur l'EP. Cette chanson parle des gens qui entretiennent avec toi une relation toujours un peu flirty, genre pervers narcissique, et qui ne supportent pas de perdre leur pouvoir sur toi.

Et alors pour Enough of You, c'est une fin heureuse ?

Non, pas vraiment. Ça parle plutôt d'une crainte féminine, encore. La crainte qu'un jour tu vas aimer quelqu'un tellement que tu vas l'étouffer. Que moi je l'étouffe.

Et tes projets pour la suite ?

J'ai enchaîné sur deux projets d'EPs ! Je travaille pour le premier sur des sonorités de l'été, très house, avec Jean Tonique. On a fait un truc super cool, on était aux studios Red Bull, on a travaillé une journée ensemble, c'était incroyable. On n'a pas beaucoup parlé, on a travaillé, mais il y avait un feeling de malade. Sinon j'ai un projet avec Cakes Da Killa, beaucoup plus urbain, où on va parler de notre vie en tant que personne gay et noire dans ce monde.

Avec qui tu serais chaud de faire un B2B ?

J'adorerais faire un B2B avec Djeff Afrozila, Sonny Fodera, Riva Starr, et Green Velvet. Et je vais m'arrêter là.

Et quel serait le line up parfait selon toi, pour une soirée que tu organises ?

Il me faudrait Mike Dunn, Todd Terry, Derrick Carter, Vjuan Allure. Et puis Dajaé, qui posait sa voix pour Green Velvet sur Cajual Records. Il y aurait du beau monde à cette soirée.

En exclu, le clip de "Enough of You", réalisé par Char Alfonzo :

[BONUS TECHNO]

Parlons Techno. Tu en joues dans tes sets ?

J'ai des moments techno. Il y a certaines tracks que j'aime bien jouer, comme par exemple Bug Noticed de French Fries. Mais j'ai un peu de mal à définir la techno en fin de compte.

Qu'est-ce que tu penses de la déferlante techno de ces dernières années ?

A vrai dire, je ne crois pas être légitime pour en parler, je ne pense pas être allé à une seule de ces soirées. Tant que les gens sont open pour écouter autre chose, ça ne me dérange pas. Tant mieux pour les jeunes producteurs techno qui profitent de cette nouvelle vague, ils ont l'air en plus d'être bons vu que les gens en redemandent.

Est-ce que la techno serait compatible avec ton univers du voguing ?

Complètement. Je trouve qu'il y a dans cette musique quelque chose d'énervé, comme l'expression d'une rage. Ça se marierait très bien. C'est une bonne idée en tout cas !