Photo en Une : Samuel Lagarto

Par Hugues Maillot

Salut Marst, tu fais partie de cette nouvelle génération d’artistes qui émerge depuis 5 ans. Tu expliques comment toi cette effervescence ?

Quand j'ai commencé à sortir il y a 10 ans, Paris était vraiment endormie si on compare aux autres capitales européennes. Mes premières soirées ont été au Rex directement. Bercé par la musique électronique depuis l'enfance grâce à mon grand cousin (Olivier W.A.X.), j'en avais forcément déjà beaucoup entendu parler (les fameuses soirées Wake Up et Automatik notamment). En terme de programmation « pointue »  il n'y avait quasiment que ce club pour les passionnés de musiques technologiques. Le Redlight était déjà pris d'assaut par la mode Tecktonik (no comment), le Queen et le Mix Club, pourtant magnifiques, étaient touchés par l'EDM qui commençait à envahir le marché. Donc lors de mes virées parisiennes c'était Rex and only Rex.

Puis j'ai découvert les après-midi et soirées « Terrassa » organisées tous les dimanches d'été depuis 2000 sur la péniche Concorde Atlantique et j'y ai rencontré son créateur, Filipe Alves et son ami Nadir Sayah. Plusieurs de mes étés ont donc été consacrés à ces « Terrassa ». Et je pense que celles-ci ont inspiré pas mal de parisiens depuis devenus organisateurs d'événements puisque quelques années après, vers 2009/2010 ont commencé à fleurir de nouveaux noms comme Tw!sted (désormais Concrète), Cocobeach bien sûr, mais aussi Sundae, Die Nacht, Sntwn, P.U.R.E, Katapult, Berlinons Paris... pour la plupart inspirés de ce qui se faisait à Berlin, mais aussi à Ibiza. C'est grâce à tous ces nouveaux noms mais aussi à de nouveaux lieux alternatifs comme le Ground Control, l’Electric, le Tunnel, le 1936, qui ont progressivement ouverts d'années en années que la techno s'est réellement démocratisée et a littéralement explosé. 

Beaucoup d'artistes français explosent depuis plus de 20 ans à l'international, sortent de très bons disques, sont remixés et adulés par les étrangers... L'exemple qui me vient directement en tête est évidemment Laurent Garnier puisqu'il est le représentant essentiel de la techno made in France depuis la fin des années 80. Mais depuis quelques années il y a des nouveaux noms qui font un boulot incroyable et qui explosent.

Je pense à Zadig, qui prend désormais une dimension internationale et que je connais très bien puisqu'il vit comme moi à Rouen. Dans cette ville il a toujours été le « papa ». Je pense aussi à Traumer, qui, à force d'excellent travail signe maintenant sur d’énormes labels comme Desolat ou Cocoon et tourne dans le monde entier... Je pense qu'on peut parler d’un vrai mouvement « underground ».

Marst

Qu’est-ce qui a permis cette explosion d’après-toi ?

Premièrement, la passion des acteurs de ce milieu. Mais effectivement il y a aussi toutes ces innovations apportées au fil du temps, avec les réseaux sociaux et notamment Soundcloud qui a permis beaucoup de découvertes aux férus de musique. La qualité des sound-systems qui ne cesse d'augmenter a aussi été un gros atout. Et évidemment, LA jeune génération actuelle qui est complètement dingue de musique électronique et qui ne demande qu'à ce que ça bouge ! Ma génération à moi, née à la fin des années 80's était plutôt « rock » dans l'esprit. Celle d’aujourd’hui est complètement techno & house ! 

De ton côté, comment en es-tu arrivé au DJing et à la production ?

Je baigne clairement dedans depuis l'enfance grâce à la culture musicale de mon grand cousin lillois qui, quand j'avais 5 ans,  me passait déjà les disques de Kraftwerk, Ken Ishii, Scan X, Jeff Mills... J'ai eu beaucoup de chance de ce côté-là et je l'en remercierai toujours. Mes parents,  voyant que j'aimais la musique et que je tapais partout dans la maison, m'ont inscrit très jeune à un cours de batterie de Paris. J’y côtoyais des adultes de 30 à 45 ans : en y repensant, c’était du n’importe quoi, mais le gros kiff ! J'ai ensuite intégré les Tambours du Bronx de Paris puis nous avons déménagé à Rouen en 1995 à cause du travail de mon père. J'ai continué les cours de batterie pendant 10 ans à l'école Agostini, très réputée. C'est aussi l'année où mon cousin me donne son Atari ST avec Cubase en noir et blanc, un sampler, un expandeur et son Korg Wavestation. S’en suivent plusieurs bidouillages électroniques qui ne ressemblaient pas à grand-chose. Mais en même temps, à 7 ans...

Après avoir été enrôlé comme batteur dans un groupe de rock, en 2000, je découvre les joies et l'intensité du clubbing parisien en 2005. C’est la claque : je décide de m'essayer au mix et m'offre alors deux Technics et une Xone. Mais je me rends vite compte que ma folie d'achat discographique ne pourra pas continuer, faute d'argent. J'opte donc pour Serato et des achats numériques. Je m'entraîne quelques mois et me retrouve à jouer dans les bars du coin. J’acquiers ma première résidence au « Shari Vari », l'unique spot rouennais ces années-là où j’ai vraiment pu m'exprimer musicalement. Je suis booké pour la première fois à Paris en 2009/2010 mais ce n'est qu'en 2011 grâce à Soundcloud, à Madben qui diffuse un track que je viens de passer dans un Dj-set, au festival Astropolis et à Laurent Garnier par la suite que je commencerai seulement à me faire « connaître » à mon échelle en France… C'est donc le fruit d'une bonne culture musicale, de préférence un minimum éclectique, d'une technique aboutie et de beaucoup de boulot.

marst

Selon toi, faut-il forcément allier DJing et productions pour avoir une visibilité ?

Aujourd’hui, clairement les deux. Produire de la bonne musique, signer sur de bons labels et rencontrer les bonnes personnes est essentiel pour se faire connaître. Jouer de la bonne musique, avoir une bonne technique et savoir capter l'attention du public à l'instant présent est essentiel pour se faire reconnaître. Les deux sont donc liés. Le talent, oui tu dois en avoir c'est indéniable mais c'est aussi et surtout énormément de boulot et de temps pour percer. Rester simple et avoir une attitude professionnelle est tout aussi primordial, je l'ai appris avec le temps.

Ça te fait quoi d'être le petit protégé de Laurent Garnier, et comment tu l'es devenu ?

Un DES petits protégés, aux côtés des amis Madben ou Traumer par exemple. C'est extrêmement plaisant d'avoir rencontré ce grand monsieur devenu à présent un ami... Rares sont ceux qui comme lui, avec la carrière et la notoriété qu'il peut avoir, continuent à écouter et éventuellement à jouer tout ce qu'on peut lui donner.

L'histoire est très simple : je vais donc au Rex depuis des années et courant 2008/2009 j'ai essayé de lui remettre une démo, sans succès. En 2011, grâce à ma rencontre avec l'équipe d'Astropolis je suis convié à une de leurs soirées au Rex, ce qui me permettra quelques semaines plus tard lors d'une soirée Garnier, d'accéder enfin à la cabine et de pouvoir remettre à Laurent, en mains propres, une démo fraichement terminée (« Waterlight »). À ma grande surprise, je reçois quelques jours plus tard un e-mail de lui me disant qu'il « surkiffait le track », que c'était une « balle atomique » et qu'il allait le jouer partout. En fouillant sur YouTube je tombe effectivement sur des vidéos où je le vois jouer mon track à New York, en Espagne, en Allemagne. Il le présente même d'une manière incroyable dans un épisode de son émission de radio « It Is What It Is » sur Le Mouv' début 2012.

Mais ce n’est pas fini : un jour, on décide entre amis d'aller à Berlin pour la première fois, où Laurent étaient deux jours de suite aux manettes du Berghain. En montant les marches du club, on se dirige vers Laurent et Stéphane (Scan X), quand d'un seul coup j'entends les premières notes de mon Waterlight. Stupeur et tremblements, public à fond, pression acoustique au maximum, les murs qui vibrent. Je me dirige vers Laurent pour le remercier mille fois : il avait entre-temps oublié mon visage et me répond par un « De rien, mais merci pour quoi ? » … « Eh bien tu es en train de jouer mon disque ! ». Nous nous sommes revus le lendemain, avons discuté une petite heure, échangé nos contacts et c'était le début de cette belle aventure... Un moment qui restera à vie dans ma mémoire. Le meilleur jusqu'à présent. Je souhaite à tous ceux qui sont passionnés et qui travaillent d'arrache pieds pour faire connaître leur passion, de vivre un jour dans leurs vies un tel moment d'extase.