Photo en Une : © Dan Wilton



Par Giorgio Valletta

Bienoise (Meanwhile, Tomorrow)

Quelle a été tapremière approche de la musique électronique et quelles sont les influences les plus précieuses de ton parcours artistique ?

Avant que je sache ce qu’était la musique électronique, mon univers musical reposait sur les bandes originales de films (comme celles de The Nightmare Before Christmas, The Blues Brothers par exemple, mais aussi celles des films d’horreur et de science-fiction sortis entre les années 70 et 90). Je me basais aussi sur Deep Purple et sur beaucoup de métal et de rock progressif. Ces genres m’intéressaient car ils se différenciaient de la “musique normale” de par leur contenu, leurs sonorités et leur structure. Le commencement planant de “Shine on You Crazy Diamond” de Pink Floyd, écoutée dans la voiture de mon papa, est selon moi ce qui défini l’émotion qui peut être exprimée par la musique. Grâce à la musique électronique, j’ai trouvé l’opportunité de créer des sons complets et complexes, mais pas seulement. Elle m'a permis de pouvoir emmener l’auditeur avec moi. Enfant, lorsque je ne pouvais pas avoir un jouet, j’essayais de le construire en LEGO. Aujourd’hui, je suis toujours dans ce processus.

À l’époque, je passais mes journées devant les clips qui passaient sur MTV ou The Box. J’ai réellement découvert la musique électronique en 2004, grâce à un épisode de Salad Fingers de David Firth, une série animée publiée sur le site Albino Black Sheep. Internet a joué un rôle important dans ma découverte de la musique électronique. La musique dans la vidéo était un morceau de Boards of Canada. Dans mon petit village de Bieno (Italie) sans connexion, je n’avais encore rien entendu de pareil, mis à part peut-être les enregistrements que j'avais réalisés avec mon ordinateur et mon synthétiseur, achetés comme tout bon amateur de rock progressif. Plus tard, j’ai étudié la musique électronique au Conservatoire, mais pour moi, le diplôme est davantage un outil qu’un juge.

Ce qui est extrême m’intrigue. Je me suis donc rapidement intéressé au breakcore (Venetian Snares), au glitch (Oval), au noise (Merzbow), etc. J'ai pris goût à la musique électronique au fil des ans avec des artistes tels que Trentemøller, Justice… Et surtout grâce à Four Tet et Caribou et à leurs live sets respectifs au festival Club to Club en 2010. J'essaie d'ailleurs toujours d'atteindre le niveau de leurs performances lorsque je joue en live. Aujourd'hui, je suis de manière désordonnée ce qu'il se passe en Italie, aussi bien au niveau de la scène électronique qu’en jazz, ainsi que sur des labels comme Modern Love ou Opal Tapes. J’envie la sensibilité qu'ont certains artistes à incarner l’esprit contemporain, comme Daniel Lopatin (aka Oneohtrix Point Never) par exemple.

Bienoise © DR
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Meanwhile, Tomorrow est ton premier album, mais il est précédé d’une série de sorties sur des labels plutôt underground tels que MagmatiQ et Concrete.

En fait, ce n’est pas mon premier album. En 2010, j’ai sorti Sono una teiera tonda tonda\Il mio beccuccio è a forma d'onda pour le label anglais Bitcrusher. C’est un album dadaïst breakcore que j’apprécie toujours et qui est encore populaire parmi les fans du genre. À l’époque, j’avais pris le nom de Maestro delle Metope. J’ai utilisé le programme Renoise pour composer ce disque, et bien que je m’étais promis de ne plus passer de temps sur ce programme diabolique, je l’utilise encore de temps à autre pour atteindre à nouveau cette vitesse schizophrénique, en particulier lorsque je joue un live.

J’aime produire des remix et des EPs car ça me permet d’explorer des idées qui ne tiendraient pas la route pour un album entier. Au fil des années, j’ai sorti pas mal de remix (celui du morceau "Ghost People" de Martyn par exemple) et quelques EPs. Small Hopes of Common People, sorti sur Concrete Records au début de l'année 2015, est un mini album composé de bandes sons jamais terminées qui ont été retravaillées. Ces quatre longs tracks et le remix étonnant de Furtherset sont, selon moi, mon travail le plus intéressant.

Si on remonte un peu plus loin, Five Dance Songs for Mammals, sorti sur MagmatiQ, se rapproche de Meanwhile, Tomorrow tandis que History of Fake Music: L, édité sur Fringe in the Box, est né de ma passion pour le jazz et la musique du monde. Il est lié à la fois à ce que je sors sur Floating Forest (mon propre label et collectif, qui privilégie la musique improvisée), et au travail de recherches sonores que nous réalisons avec un nouveau projet appelé Merchants. Les types derrière White Forest sont entrés en contact avec moi dès qu’ils ont créé leur label. Nous avons travaillé ensemble sur des singles et des remix et par la suite, sur ce nouveau projet, plus dense et qui a d'ailleurs été reçu avec beaucoup d'intérêt par le public.


Dans le magazine italien Rumore, Andrea Pomini définit ta musique comme “une musique électronique inédite avec une vue panoramique”. Je suis content de pouvoir le citer parce qu’il a réussi à saisir l’étendue stylistique de ce que tu fais. Est-ce correct de dire que Meanwhile, Tomorrow fait partie de cette ambition ?

Je te remercie. J’essaie toujours de faire des choses nouvelles, d'innover. On retrouve peut-être la vue panoramique dans cet album. Étant donné que j’ai grandi loin de la scène, il me manque une influence majeure. Du coup, je prends des éléments dans ce que j’aime et j'essaie de voir quelle combinaison peut fonctionner. Pour moi, c’est très important. Même si ne pas avoir de genre spécifique peut rendre les choses plus compliquées, être catégorisé et perdre l'aspect pluridimensionnel de ma musique m’emprisonnerait.

En bref, attendez-vous à quelque chose de complètement différent dans un futur proche.

Malgré sa sonorité particulière, le morceau qui porte le même nom que ton dernier album est le track le plus accessible. Crois-tu qu’il s’agit de la pièce manquante à la mosaïque ? Et qui est Francesca Martinelli, la voix qui apparaît dans ce titre ?

Ce n'est pas un morceau, mais deux ! Il faut savoir que derrière le mur de bruit que je produis en faisant de la techno, il y a un amateur caché de house, en particulier de la house de Chicago et de la french house (j'estime d'ailleurs beaucoup Mr. Oizo, aussi bien du point de vue musical que cinématographique). Il n’est pas facile de fusionner les atmosphères caractéristiques à la house à ce que je fais, mais cette fois-ci, ça a fonctionné. Le morceau a la vitalité que je souhaitais atteindre. Mais l’hommage n’aurait pas été complet sans voix : c’est mon tout premier track avec des paroles. Les paroles sont d'ailleurs des éléments expressifs qui me manquent souvent. Je n'ai pas hésité quant à la personne qui allait chanter. Francesca est une amie et une chanteuse avec une belle voix, très personnelle. Je savais qu’elle serait parfaite. À l’origine, la chanson devait s’appeler “Yelena R”, comme l’une des protagonistes du Transmetropolitan (série de comics postcyberpunk) de Warren Ellis, mais il est vite devenu évident que cette piste prendrait le même nom que celui de l’album.

D'après moi, “Dà vita” est le morceau le plus excitant de l’album. Peux-tu nous en dire plus à propos de sa genèse ?

Je suis ravi que tu le vois ainsi car c’est le morceau qui m’a demandé le plus de travail (pour être précis, il existe 85 versions, réalisées depuis août 2012). Souvent, je commence à travailler sur un track et la finalité est assez vague dans ma tête. Dans ce cas-ci, je voulais me rapprocher d'“Odessa” de Caribou, en y ajoutant une montée progressive qu'on retrouve dans le morceau “Nolan” de Ben Frost. Faire un mix homogène avec ces deux caractéristiques était la recette idéale pour un désastre car c’est vraiment compliqué. Dans “Dà vita” il y a de tout, des samples enregistrés à partir d’anciennes cassettes VHS jusqu’aux beats joués dans mon salon. J’ai beaucoup hésité et je pense que ce morceau n’est pas encore parfait. Cependant, quand j’ai l’occasion de le jouer en live, je suis content de l'avoir tant soigné.

Pour l'anecdote : le titre m’a été conseillé par Noumeno. Il est producteur italien mais c'est également un ami. Il a rêvé que je sortais un son de ce nom sur Bleep. Un morceau de l'album s'est d'ailleurs retrouvé sur Bleep (“All the Future I Can Endure”, dans la compilation The Italian New Wave), mais les titres avaient été choisis depuis longtemps.

D'où est venue l'idée de la vidéo de “Focus Numbers” ? Et comment as-tu développé ton interaction avec Giovanni Nava ?

Il n’y a rien que j’aime plus qu’une bonne histoire. En faisant de la musique (et particulièrement de la musique instrumentale), il est parfois difficile d'en raconter une. J’essaye de construire des petits mondes, grâce au son, qui transporteront celui qui écoute ma musique. Par contre, il est impossible de développer une véritable intrigue, même en jouant avec les structures et les genres. Un jour, j'ai eu une idée : je me suis imaginé quelqu'un qui aurait le pouvoir de sélectionner ce qu’il ou elle voulait effacer de sa mémoire. Je l’ai travaillée et j'ai créé un script. J’ai pensé que l’histoire, avec son mélange de cyberpunk et de drame, s’adapterait bien à l’atmosphère du track (qui est selon moi le morceau le plus accompli de l’album). Giovanni Nava est un graphiste et un artiste talentueux, mais c’est surtout un ami avec qui j’ai partagé pas mal de succès. J’avais besoin de quelqu’un qui puisse capter directement les esthétiques, ce qu’il a fait. Après un script et quelques croquis, nous étions déjà occupés à assembler ses illustrations sur ma musique. Travailler avec des images fixes n’était pas juste un choix pour économiser du temps. Je trouve que cela te fait apprécier davantage les illustrations, comme dans un dessin animé, et que ça attire directement ton attention, aussi bien sur l’histoire que sur les citations. Le film La Jetée de Chris Marker, sorti en 1962 et qui a inspiré Terry Gilliam pour son film L'Armée des douze singes, en est un bon exemple.

Meanwhile,Tomorrow, le titre de ton album, fait allusion à une dimension temporelle imminente et imprévisible. Il y a quelques jours, cela m'a fait penser à la célèbre déclaration de Jeff Mills qui décrit la techno comme “tout ce que vous n'avez pas encore imaginé”.

La musique électronique est un domaine où tout est possible, où tu peux envoyer valser toutes les règles. L'intemporalité qui y règne, la rétroaction culturelle constante qui n'empêche pas d'avancer, le focus davantage porté sur les morceaux que sur la fierté personnelle des artistes… Ce sont des éléments uniques, qui peuvent générer des difficultés certes, mais qui produisent avant tout des sons fascinants.

Ces derniers temps, je réfléchis beaucoup à mes projets. J'ai envie de tirer le meilleur de moi-même grâce aux éléments qui sont à ma disposition afin de transmettre au mieux ce que j'ai envie de faire passer. Alors oui, le titre de l’album fait référence à cela. Il y a une sorte de rétro-futurisme du récit, représenté par la légende des BD des années 50, où tout est à la fois présent et possible.Il y a aussi un peu d’ironie sur ma manière obsessivement patiente de travailler, parce que quatre ans pour terminer un disque, c'est beaucoup. Mais comme David Foster Wallace le dit, “si vous êtes immunisé contre l'ennui, absolument rien ne vous sera impossible”.

Tu dis souvent que tu es un cinéphile. De quels films aurais-tu aimé composer la bande originale ?

Je suis effectivement un passionné du cinéma, mais malheureusement je ne peux pas regarder (ou écouter, d’ailleurs) tout ce que je souhaiterais.

J’aurais aimé écrire la musique pour On the Silver Globe, un film de science-fiction sorti en 1988 et réalisé par le polonais Andrzej Zulawski — injustement peu connu d'ailleurs, car ses films sont dotés d'une esthétique sans pareille. Parmi les films imaginés mais jamais réalisés, j'aurais bien aimé composer la bande son de Jodorowsky's Dune. Cependant, entre Pink Floyd et Magma, j'ai bien peur de ne pas avoir eu grand chose à ajouter.

(Ces deux groupes étaient censés composer la bande originale du film. Un documentaire reprenant l'histoire du film est sorti en 2013 dont la bande son a été enregistrée par Kurt Stenzel, ndlr.)