Trax : Tu jouais du saxophone dans l’orchestre de ton école à 12 ans. Ce que tu fais aujourd’hui est très différent, mais as-tu appris quelque chose à cette période qui te sert encore ?

Lotic : Oui, ce n’est pas si éloigné. J’ai beaucoup appris sur la théorie de la musique et le solfège évidemment. 

Par la suite tu as étudié la composition de la musique électronique à l’université d’Austin, au Texas. As-tu le sentiment d’avoir alors acquis des compétences techniques que la plupart des autres producteurs ne maîtrisent pas ?

J’ai appris beaucoup de trucs très geeks liés aux formats de fichiers audio et aux ondes, que quelqu’un qui viendrait juste de télécharger Ableton ne connaîtrait pas. Je sais aussi ce qu'il se passe derrière n’importe lequel des plugins que j’utilise.

Mais d’un autre côté, je trouve que c’est un petit désavantage, parce que je passe plus de temps à penser aux détails techniques que je ne le voudrais. Je veux juste produire de la bonne musique, mais parfois, je m’embourbe avec des conneries du type “ce n'est pas compressé correctement”, alors que ça n’a pas d’importance. En gros, je suis trop perfectionniste.

Tu as ensuite déménagé à Berlin, juste après avoir obtenu ton diplôme en 2012. Tu y étais déjà allé auparavant ?

Non, et c’était fou et stupide. Je ne le referais pas, même si je suis content que ça ait fonctionné. Je suis parti des États-Unis parce que le pays était en récession, et c’était juste après l’affaire Trayvon Martin... Il y avait une atmosphère vraiment tendue aux States. Je voulais m’enfuir de chez moi, et l’endroit où j’allais n’avait pas d’importance. J’ai vraiment eu de la chance.


© Elias Johansson

Maintenant, je peux enlever tous mes vêtements

Il y a une vidéo de toi à un anniversaire du label TRI-ANGLE Records, à New York, où tu montes sur la table de mixage et te mets à danser dessus à quatre pattes. C’est important pour toi de faire le show lorsque tu mixes ?

Oui, je danse beaucoup, c’est vraiment physique quand je suis derrière les platines. Lors de cette soirée en particulier, l’énergie était incroyable. Ça n’arrive pas si souvent, mais ces sets où tu oublies que tu es en train de mixer, ça te consume d'une certaine façon, mais d’une manière vraiment positive.

Quand je ressens ça je veux donner un show. Mais même quand je ne mixe pas, j’aime grimper sur quelque chose. Je suis plus ou moins moi-même tout le temps, mais on peut toujours franchir un nouveau cap, du style : “Maintenant je peux enlever tous mes vêtements !” Il y a toujours quelques réserves, et à ce moment, j’étais capable de passer outre.

Te considères-tu comme un genre de punk des temps modernes dans ta façon d’agir ?

Oui, en un sens, je m’identifie comme un punk anarchiste parce que je ne fais que ce qui me plaît. Je n’ai pas vraiment envie de prendre part à la plupart des choses établies : il y en a déjà bien assez dont on ne peut pas échapper, comme la fast-fashion, l’industrie alimentaire... Ca n’a pas de sens pour moi – d’autant plus en tant que Noir homosexuel – de vouloir me mêler à tout ça. C’est une attitude, ça revient à dire : “Je m’en contrefous et démerdez-vous avec ça.

Le punk appliqué au DJing, c’est : si un morceau de Beyoncé me vient soudainement à l’esprit, alors que je joue un morceau de Lotic (il emploie toujours la troisième personne pour parler de son pseudo artistique, ndlr) ou de Rabbit, alors je vais le passer. Qu’est-ce que ça peut bien faire ? Tout le monde s’amuse. On devrait arrêter de réfléchir à l'image qu'on se fait d'un bon DJ. Qui en a décidé ?

"Tous ces producteurs sont atroces et n'ont rien à dire"

Tout comme toi, des DJ's type Venus X, qui a créé les mythiques soirées GHE20G0TH1K à New York, ou encore Total Freedom, qui a fondé le label Fade To Mind, aiment mixer des styles de musique très différents dans leurs sets. Et ils sont d’ailleurs tous les deux passés aux soirées Janus. Est-ce que tu considères que tes events réunissent une sorte de communauté internationale ?

Absolument. Il y a une immense famille autour de Janus dont ils font partie, parce que nous n'aurions pas été capables de monter nos soirées sans les leurs.

Notre philosophie est inspirée de la leur : “Yo, mixer est un spectacle, et les gens devraient me regarder, parce que je ne vais pas me contenter d’enchaîner deux tracks techno ennuyeux qui ont le même BPM. Je vais vous raconter ce qu’il s’est passé dans ma vie en mêlant ce morceau de Marilyn Manson avec ce son très expérimental.

Ils ont vraiment changé le langage du mix. Je leur dois tout, d'une certaine façon. Et maintenant, il y a une nouvelle vague de gamins qui poussent l’idée plus loin : la bande du label NON Records, qui est un genre de GHE20G0TH1K mondial, avec Angel-Ho, Chino Amobi…

Tu as été inspiré par le label Fade to Mind, qui est connu pour produire de la musique de club expérimentale. Penses-tu que ce style de musique, innovant de nos jours, pourrait devenir mainstream à l’avenir ?

C’est ce qui se passe en ce moment. J’étais très impressionné par exemple par le succès de FKA twigs, ou par celui du dernier album de Beyoncé – qui était assez bizarre.

Arca, qui est un ami, fait lui aussi de la musique très étrange, et pourtant il a une énorme fanbase ! Je ne pense pas qu’il passera à la radio, parce que ça reste de l'expérimental, mais les gens ont de plus en plus l’habitude d’entendre des morceaux bizarres. Ce n’est plus choquant d’entendre des tracks qui intègrent du bruit. 

Certains médias parlent d’une scène queer dans la musique électronique, dans laquelle ils te classent aux côtés d’artistes comme Arca justement, ou encore Elysia Crampton. Pourquoi cette scène n'émerge-t-elle que maintenant ?

Je pense que ça parle aux gens parce que ça faisait un petit moment qu'il ne se passait plus grand-chose d’intéressant. Donc, quand Arca a sorti sa mixtape &&&&&, c'était du genre : “Attends, mais tout le monde craint, en fait (rires). Tous ces producteurs sont atroces et n’ont rien à dire.” D’un coup, il y avait cette musique qu’on ne pouvait pas imiter. Les gens étaient probablement fatigués d’entendre des copies de copies de copies.

"L’industrie est dominée par des gens blancs et hétérosexuels. Quand tu n’en fais pas partie, c’est trois fois plus difficile de réussir"


Il y a des articles qui te sont consacrés dans de nombreux médias, ton morceau "Slay" a été utilisé dans une publicité de Prada... As-tu l’impression que le monde blanc et hétérosexuel a fini par t’accepter ?

Je suis content que tu demandes ça. Ce n’est pas que je n’étais pas accepté, ou que je n’ai jamais voulu être accepté per se, mais simplement que comme l’industrie est dominée par ces gens, quand tu n’en fais pas partie, c’est trois fois plus difficile de réussir. C’est plus compliqué d’être booké dans un club, d’être respecté, d’être payé correctement, d’être pris au sérieux... C’est pareil dans toutes les industries je suppose, mais c’est plus prégnant encore dans l’industrie de la musique de club parce que c’est un tout petit milieu.

Et avec le succès, la plus dure des leçons, c'était de me dire : “Maintenant je joue pour ces gens (rires). Plus de succès veut dire plus d’hommes blancs.” C’était vraiment difficile pour moi de continuer, et c’est de là que vient la mixtape Agitations.

J’étais tellement frustré par ma position, je me disais : “Tu gagnes assez pour vivre maintenant, tu rencontres des gens incroyables, et tu reçois le respect que tu as toujours voulu, etc.” Mais j’étais perturbé, parce que ce succès impliquait de voir plus de gens, dans le public, ne faisant pas partie de ma communauté. J’avais l’impression d’être un clown quand je mixais.

Ça m’a complètement foutu en l’air, je voulais annuler tous mes sets à venir pour plusieurs mois. J’ai vraiment dû apprendre à l’accepter, et à regagner ma confiance en moi ensuite. Maintenant ça ne me dérange plus, j’ai appris à m’y faire.

Pour finir, est-ce que tu as déjà vu cette vidéo ? 

Je l’adore ! Le type qui l’a faite me l’a envoyée tout de suite, et je l’ai postée moi aussi (rire). C’est hilarant, ça colle parfaitement !