Photo en Une : © Nick Lapien



C'est autour d'un café dans le quartier de Neukölln que se déroule la rencontre avec Fred Peterkin, plus connu sous les pseudonymes Black Jazz Consortium ou Fred P. Son Expressing Dark Matter, sorti en décembre pour le label du Rex, est venu clore une année extrêmement prolifique au cours de laquelle il a notamment sorti un cinquième album ainsi qu'un ensemble nu jazz intitulé Sound Destination disponible sur Soundcloud. Difficile de croire qu'à une époque ce héros de la house fut pendant un temps prêt à s'orienter dans une carrière de hip hop, ou qu'il a pu travailler en tant que coursier. Qualifié de « génie » par Levon Vincent, son histoire est un exemple de persévérance, une preuve vibrante que l'on peut s'égarer et apprendre de ses erreurs avant de finalement trouver sa voie. À une époque, alcoolique, et complètement en dehors de la musique, c'est par de nombreux hasards que ce New-yorkais finit par reprendre la production et le DJing, sur l'insistance de proches. C'est par coïncidence, toujours, qu'on lui présente Jus­Ed qui lui apprendra les ficelles de la direction d'un label, et surtout l'art de faire attention à la foule lorsqu'il joue pour un public. C'est d'ailleurs dans un grand rire qu'il se remémore ses débuts en Europe lors des premières soirées du label Underground Quality vers 2007.

« J'ai connu une certaine évolution dans ma manière de jouer des disques. Pendant longtemps j'avais un point de vue centré sur moi­-même. Jusqu'à ce que je vide des dancefloors... J'étais épouvantable, techniquement ça allait mais je ne faisais pas attention aux gens. C'est tout un art, n'importe qui peut caler un disque, mais le faire pour les autres c'est autre chose. Je me rappelle qu'au Tape (club défunt de Berlin) j'avais tout détruit, mais c'était un public spécial qui me connaissait déjà. À la Fabric la nuit suivante, je n'ai pas arrêté de vider la piste, c'était un environnement différent et la plupart des gens n'avaient aucune idée de qui j'étais ou de mon genre de musique. Heureusement DJ Jus­Ed m'a appris à lire une foule ce soir là. Nous jouions ensemble avec lui et DJ Qu, et à chaque fois que je jouais et que les gens partaient, lui et Qu les ramenaient. Patiemment Jus­Ed me disait de bien regarder, et j'ai réalisé que si j'aime la musique et que je fais attention aux gens tout en laissant mon égo au vestiaire, je peux arriver à gagner leur confiance pour finalement les amener à faire la fête. C'est un dialogue, et lorsque nous sommes synchronisés c'est la plus belle chose au monde. Après cette expérience je n'ai plus jamais vidé un dancefloor. »

Fred P
©Rex Club

Cela fait près d'une décennie que Peterkin a lancé sa propre plateforme Soul People Music, qui fait office de label mais qui fut aussi pendant longtemps une émission de radio à New York. A travers elle, il sort ses premiers disques tout en ayant le sentiment constant que le prochain risque d'être le dernier. Une attitude qu'il continue de conserver malgré le chemin parcouru depuis l'autoproduit RE:Actions Of Light de 2007, et alors que vient de sortir récemment son cinquième album 5 pour le label japonais Mule Musiq.

« J'ai une relation avec Mule depuis un EP réalisé avec Basic Soul Unit. Toshiya Kawasaki m'a proposé de refaire un maxi mais j'avais envie de tenter autre chose et j'ai donc proposé un album. Il a tout de suite été enthousiasmé et ça m'a encore plus donné envie de le faire. Je me souviens avoir ensuite composé le morceau Sleepless In Shibuya dans ma chambre d'hôtel à Tokyo après être parti me balader car je n'arrivais pas à trouver le sommeil. »

Lorsque l'album est prêt le fondateur de Mule Musiq lui répond simplement : « C'est beau. » Curieusement 5 se trouve être le premier album disponible sur vinyle de Peterkin, un format qui lui tient pourtant vraiment à cœur. Mais ce n'est pas la seule particularité de ce long format avec lequel il a utilisé un nouvel alias, FP­Oner, qui fait référence à son passé de graffeur.

« Kuniyuki (Takahashi) s'est occupé du mastering du projet. Pour moi, c'est quelque chose d'énorme car c'est vraiment un de mes héros. Sinon, d'habitude, j'ai plutôt un concept, et c'est souvent pour cela qu'il y a des collaborations sur les albums de Black Jazz Consortium par exemple. Avec 5, c'est juste moi et ce que je veux transmettre aux gens. Je voulais quelque chose d'honnête et de plus méditatif qu'on peut écouter en fond. Il y a quelques morceaux calibrés pour les clubs, mais je vois ce genre d'album comme quelque chose qui peut vous accompagner dans votre vie de tous les jours, lorsqu'on fait sa lessive ou lorsqu'on se rend au boulot. Je pense que c'est important car la musique est une question de vibrations, et finalement, elle donne matière à réflexion. Si ce n'est pas trop compliqué et qu'il y a une certaine ambiance, cela ne va pas vous déranger mais plus vous aider dans ce que vous faites. »

Fred P
©Fuse.be

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On découvre ici une particularité propre à Fred Peterkin qui aborde la musique d'une manière remarquable, dans un subtil mélange de physique et de métaphysique.

« Je crois qu'un tempo autour de 130 BPM augmente les vibrations dans votre corps jusqu'à un certain degré. Cela permet de s'ouvrir, de commencer à ressentir certaines choses. Lorsque je ne me sens pas bien, ce tempo me permet de me reprendre assez pour que je puisse travailler. C'est un peu ma routine, si je n'ai pas une idée précise, cela va être un peu un collage que je vais ensuite débarrasser de ses ornements pour revenir à l'essentiel. Mais la plupart du temps, je sais ce que je veux et j'y vais vite. Je suis toujours pressé par le temps car l'inspiration me vient dans des endroits parfois improbables. »

Travailleur acharné, 2015 s'est achevée pour lui avec la sortie de Modern Architect, une compilation d'inédits, ainsi qu'un EP pour le label du Rex, et 2016 commence sur des bases similaires avec un nouvel LP intitulé Sound Destination Jazz. Lorsqu'on lui demande si ce n'est pas trop ou s'il n'a pas parfois envie de lever le pied, sa réponse est désarmante de simplicité :

« J'ai une philosophie à ce sujet, je n'ai pas toujours été dans la position de prendre le temps ou l'espace pour mettre en œuvre mes idées. À présent que j'y suis, je veux les léguer au monde autant que possible. Ce n'est pas par peur du futur, c'est juste que j'ai tellement d'idées que je ne veux pas les perdre. Dans ce monde, il y a mon tout petit coin, et dans ce coin se trouve une bande originale à laquelle j'ajoute en permanence de nouvelles choses. C'est une passion, un besoin. »



Et alors que nous continuons de discuter, il me regarde droit dans les yeux et déclare : « Dude, I am in love. In love with the music. » Difficile de décrire la scène, mais je ne peux alors réprimer un grand sourire. À tel point que je finis par lui dire qu'il me donne la sensation que la musique, lorsqu'il en parle, est une personne en chair et en os, avant qu'il n'ajoute :

« Je suis honoré de voir les gens s'intéresser à ce que je fais. J'aimerais les remercier, j'aimerais remercier toutes les personnes qui ont eu de près ou de loin quelque chose en rapport avec Fred P. Si je devais résumer tout cela en un mot, ce serait gratitude. La musique, les sons, les fréquences, les vibrations, tout cela interagit avec nous à un très fort niveau émotionnel, et cela en devient physiologique. Si mon intention de départ est correcte, je peux atteindre les gens avec une énergie pure et leur dire : 'Hey toi, je suis comme toi et je t'aime. Et voilà.' Je ne suis pas scientifique ou médecin, je ne vais pas régler le problème de la faim dans le monde, mais je peux tourner mon cœur dans tous les sens et le donner à chaque personne qui voudra écouter. »

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