Pour le grand public, Roots Manuva, c'est d'abord un tube, "Witness the Fitness", qui, s'il n'est pas monté très haut dans les charts (une brève 45e place dans le top singles UK), a placé Rodney Smith dans le gratin des rappeurs, ceux qu'on reconnaît juste à leur voix.

Mais Roots Manuva est beaucoup plus que cela. Ses deux premiers albums, Brand New Second Hand (1999) et Run Come Save Me (2001), qui mêlent hip-hop, reggae-dub et UK garage, ont rehaussé le standard de ce que devait être une basse sur un disque et ouvert la porte aux langues acérées du grime. Depuis, Roots Manuva intégrait de plus en plus son crew du Banana Klan (avec les MC's Ricky Ranking, Big Daddy Kope, Morrison Ford…) à sa musique, avec en point d'orgue l'album 4everrevolution en 2011.

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Le parrain du rap anglais est de retour quatre ans plus tard, mais n'est plus aussi libre qu'il voudrait. Alors qu'il souhaitait s'investir dans le Banana Klan pour créer de l'émulation dans ce qu'il appelle « la culture MC », Roots Manuva s'est fait réorienter par son management qui veut lui faire découvrir son vrai potentiel.

Après quinze ans à fournir des disques underground, Ninja Tune et sa sous-division Big Dada – un des plus labels indépendants les plus importants d'Angleterre, mené depuis vingt-cinq ans par le duo de Coldcut – ont décidé de couper court aux jeux d'enfant de Rodney Smith et de lui faire passer un cap. Exit le Banana Klan, accusé de « diluer son image ». Ninja Tune table désormais sur des producteurs de haut niveau : Adrian Sherwood à la supervision, Fred, l'un des Minions de Brian Eno, Switch, ex-compère de Diplo dans Major Lazer désormais maqué avec Roc Nation, la boîte de Jay-Z, et Four Tet, sans doute le beatmaker le plus doué de l'île.

Un single qui sample Barry White, des titres moins rugueux : Roots Manuva doit entrer dans une nouvelle dimension mais il n'en perd pas ses rêves (un label qui unifierait toute la culture MC, de Skepta à Grems) pour autant. De passage à Paris fin septembre pour la promo de son nouvel album Bleeds (sorti le 30 octobre), Trax est parti sonder l'état d'esprit du nouveau Roots Manuva.

roots manuva

Il paraît que tu es parti t'installer à la campagne, dans le sud de Londres. C'était pour trouver l'inspiration ?

En banlieue, en fait. J'ai un jardin, un peu sombre, et un studio dans le jardin. Ça semblait une bonne idée au départ, mais en fait non, parce que les enfants (il en a cinq, ndlr) viennent sans arrêt me perturber, et ma femme passe tout le temps me voir pour me demander des choses : « Tu peux descendre les poubelles ? Tu peux faire ci ou ça ? » Donc je travaille toujours dans ce studio, mais niveau inspiration, ce n'est pas aussi cool que je voudrais.

Pour ce disque, je t'ai entendu dire que le label et ton management te mettaient la pression pour faire « quelque chose de différent ». Ça t'a perturbé ?

Franchement, je ne sais pas de quoi ils parlent. Je fais toujours des choses différentes, donc ça entre par une oreille et ça ressort par l'autre. Eux savaient ce qu'ils voulaient présenter au public, mais de mon côté, je suis toujours en train de m'amuser.

À propos de ton dernier disque, 4everrevolution, en 2011, tu disais que c'était l'album le plus collectif que tu aies fait. Tu es plus un joueur d'équipe aujourd'hui ?

Sur ce disque, c'était MON équipe, le Banana Klan, et ma vision. 4everrevolution était censé passer le message à tout l'univers : voilà ce que va être Roots Manuva. Donc j'ai lancé un truc collectif avec le Banana Klan, et maintenant, on refait un pas en arrière. Ils veulent Roots Manuva, « l'artiste ». Qu'est-ce qu'il se passe ?

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Quel était le concept de 4everrevolution ?

Je voulais emmener les gens vers le concept du Banana Klan. À ce moment, je pensais que le prochain album ne serait même pas un disque de Roots Manuva. Ç'aurait pu être un disque de Ricky Ranking ou un autre. L'idée était de faciliter les choses pour eux… (Songeur) Mais c'est fini ça, maintenant. C'est dur, c'est dur… Les managers disent que le concept Banana Klan dilue le concept Roots Manuva. Je ne comprends pas ça… Il y a littéralement une armée de gens qui font plein de choses, qui opèrent à différents niveaux. C'est dommage. Mais je dois essayer de nouveaux trucs. Pour ce disque, je ne voulais même pas mettre le nom Roots Manuva sur la pochette. Je voulais que ce soit juste Bleeds. Évidemment, on m'aurait reconnu… Pour l'Europe, le label voulait un disque plus resserré. Mais j'aime bien, je trouve ça un peu pernicieux. J'ai toujours voulu faire un disque de 10 titres mais je n'ai jamais réussi à prendre la décision moi-même. Alors quand on me l'a proposé, je me suis dit : « Oui, ça me semble un produit plus pop…ulaire et accessible que tout ce que j'aurais pu imaginer. »

Tu es OK avec ça ? Ou tu te bats contre cette idée ?

Non non, je travaille, mais avec une autre équipe désormais.

Le symbole de ce changement, c'est que tu ne produis plus tout seul. Tu es passé en mode industriel, avec une quarantaine de contributeurs.

Oui, ils avaient une liste de 40 personnes qui ont composé divers passages de l'album. Au début, je voulais tout gérer, je renvoyais des versions à tout-va, je te jure, je les ai fatigués. Mais c'est moi qui aurais dû fatiguer, parce que je leur ai envoyé des tonnes de trucs et ils en ont rejeté la plupart.

Tu n'as rien produit au final sur ce disque ?

J'ai fait de la préproduction, je donnais les orientations de départ. Mais quand on a considéré que c'était un album, il y a un an, tout ce que je faisais, c'était fumer et attendre que chaque partie sonne joliment.

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Tu es quasiment passé au niveau de professionnalisme des majors. D'ailleurs, tu as refusé des offres de majors par le passé.

Oui, j'ai déjà refusé et c'était un peu stupide de ma part, d'ailleurs. Je n'arrivais pas vraiment à réaliser ce qu'on m'offrait. Je voulais que mon monde reste le même. Big Dada et Ninja Tune me laissent faire ce que je veux. Ils comprennent ma façon de fonctionner, mes cycles, même les moments de merde, où je suis comme un enfant (il prend une voix de gamin) : « Non, je ne veux plus rien faire ! » Et ils restent avec moi parce qu'ils savent que je vais ressurgir de l'autre côté du tunnel. Ils ont appris à me gérer.

Tu disais que c'était la fascination pour la technologie qui t'avait plongé dans la musique. Est-ce que tu achètes toujours plein de nouveaux « jouets » ? Et est-ce que tu t'amuses toujours autant qu'au début ?

Oui, j'adore toujours ce truc. Mais c'est bizarre, c'est une obsession, c'est insensé. On adore acheter de nouvelles choses en espérant qu'on pourra faire quelque chose de nouveau à partir de ça. Mais en réalité… C'est juste une petite montée, ce n'est pas si productif que ça d'acheter des tas de nouvelles machines. Il faut déjà maîtriser celles que tu as. En réalité, tu cumules et tu n'as jamais l'occasion de toutes les avoir dans une même salle. Toutes les machines que j'ai n'étaient pas au même endroit jusqu'à il y a deux ans. Ça m'a ennuyé et maintenant, on va arriver à un point où j'aurais des studios et des bureaux partout dans le monde juste pour essayer de trouver l'inspiration, pour garder ce sentiment de nouveauté, d'innocence, et trouver l'étincelle. C'est terrible.

Le meilleur nouveau jouet sur l'album, c'est Four Tet.

Hahaha, tu crois ?

Oui, le track qu'il a composé, Facety 2:11, est vraiment unique, dans la structure, le beat… Si tu cherchais quelque chose de nouveau, c'est ce morceau.

Il est assez bizarre, oui. Il m'a envoyé des sons, je lui ai renvoyé les sons retravaillés, pour ce qui, je pensais, devait être le « début ». Je croyais qu'il allait me faire un retour, mais il m'a juste dit : « OK, le morceau est fini. » J'adore cet état d'esprit. Je lui avais juste envoyé une référence brute, et il l'a retournée. Je pensais qu'il allait partir dans un trip un peu plus poppy peut-être, mais non, il l'a gardée à vif.

C'est un des seuls morceaux vraiment « raw », brut, du disque, d'ailleurs. J'ai l'impression que les tracks sont plus faciles d'accès, comparé à tes deux premiers albums, pour la radio notamment. Par exemple, tu as un sample de Barry White sur le single. C'est un disque peu plus soft, tu ne penses pas ?

(Troublé) Tu penses vraiment ça ? Moi, je ne l'entends pas comme ça. Je ne sais pas, je ne pense pas que ce soit soft, c'est différent. De toute façon, le point de référence de ce qui est soft bouge tout le temps et il monte de plus en plus. Et puis un disque n'est qu'un enregistrement. Vous le comprendrez quand il sera retranscrit en live.

Il y a peut-être quelque chose d'autre à faire avec Four Tet, non ? Ce mec est une mine d'or en termes de beats.

J'ai encore les bandes qu'il m'a envoyées. Je ne sais pas s'il compte les utiliser. Mais c'est étrange la façon dont ça s'est goupillé. Parce qu'à un moment, on pouvait se demander si ce track allait jamais être utilisé. Je me suis fâché avec tout le monde, l'an passé (il prend sa voix de mec en colère) : « Fuck this album ! Je me fous du reste, je veux que les gens entendent le Four Tet et le Machinedrum maintenant ! » A ce moment, une bonne partie de l'album était… Un peu comme tu disais, plus soft. L'idée était d'être plus universel, sans sortir de ce son naturellement underground. Mais je pense que je possède toujours cet esprit anguleux dans tout ce que j'entreprends.

L'autre producteur avec lequel on est content de te voir connecté, c'est Switch, qui t'a livré deux morceaux, dont One Thing, qui est un peu trap et bien cool. C'est un type avec qui tu aurais pu travailler bien avant, non ?

Oui, mais à force de chanter un peu partout, le temps passe vite ! Et même là, la façon dont il est arrivé sur mon album est bizarre. Il devait faire des tracks pour un autre groupe, qui n'en voulait pas. Alors il m'a donné ces beats de dingue sur lesquels j'avais juste envie de cracher des lyrics.

Sur ces deux tracks, c'est le moment de ta carrière où tu t'es le plus rapproché du rap américain.

Ça fait partie du processus de s'ouvrir et d'aller au-delà de mon univers. Avant, j'aurais fait le grognon (il prend son meilleur accent anglais) : « Non non, j'ai mon propre accent, je reste en Angleterre, avec mes gars, mes propres producteurs que personne d'autre n'utilise. » Ce genre de pensée a participé à la création du produit Roots Manuva tel que vous le connaissez aujourd'hui. Désormais, je suis plus détendu, j'ai 43 ans et je veux me la jouer un peu Frank Sinatra.

C'est vrai que dans les 90's, tes potes se foutaient de toi parce que tu écoutais du hip-hop anglais en plein âge d'or du rap américain ?

Oui, ils se moquaient de moi. Ils vénéraient le son américain. Moi, j'adore la musique américaine, mais je pense qu'en tant qu'artiste, ce n'est qu'au moment où j'ai trouvé ma voix (sic) que j'ai reçu de l'amour du public.

À quel moment estimes-tu avoir trouvé cette voix ?

Quelque part sur Brand New Second Hand.

Et tu apprécies le rap US d'aujourd'hui ? Tu as écouté le dernier album de Dr Dre par exemple ?

Non mais je l'écouterai après la hype, quand les critiques descendront d'un cran. J'ai écouté le Magna Carta de Jay-Z, et j'ai aimé le fait que Jay-Z essaie de faire des choses différentes. C'est marrant, il s'est ouvert, il a pris de l'air.

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Tu te tiens au courant de ce qui sort aux USA ?

J'écoute de tout. Peut-être que je suis un peu masochiste, mais j'essaye d'aimer quelque chose dans tout ce que j'entends. Je ne veux pas être le type qui dit : « Ça, c'est horrible. » Je suis toujours à dire : « Non, non, il y a quelque chose de bien, quelque part. » Quand le dubstep était au top, je ne pouvais pas en écouter pendant plus d'une demi-heure, mais je le faisais quand même parce que je veux pouvoir écouter de tout.

D'ailleurs, qu'est-ce que tu penses de Major Lazer, dont Switch a fait partie pendant un temps ? C'est à peu près le même concept que toi, un remix de l'héritage jamaïcain. Tu te sens proche d'eux ?

Je ne me sens pas assez proche d'eux en fait. Il faut que j'arrive à ce niveau. Mais la façon d'y arriver est bizarre. On a fait les choses à l'envers dans notre approche. 

C'est un de tes objectifs ?

Oui, arriver à ce niveau, passer la tête, voir comment c'est. Ce disque, c'est ça. On dirait que c'est mon premier album. En fait, ce disque aurait dû être mon premier album, parce qu'il y a plus de business, de réflexion, de discussions sur le fait d'en tirer le meilleur, beaucoup plus d'argent dépensé aussi. C'est adulte ! Mais il faut aussi prendre en compte l'histoire. Avec Big Dada et Ninja Tune, on travaille ensemble depuis dix-sept ans, on a fait plein de disques. Donc on s'est rapproché et on a décidé de réfléchir sur le plus long terme. C'est comme en football, quand un joueur signe dans un club pour le reste de sa carrière. C'est cette situation que je recherche. Tant que je sortirais de la musique, ce sera avec eux, donc pensons sur le long terme !

Est-ce que tu penses que rester chez Big Dada t'a fait manquer certaines opportunités ?

Oui, oui, j'aurais dû signer chez une major, juste pour voir comment c'est. Mais les majors, à l'époque, quand elles m'offraient des choses, me faisaient trop peur. Tu vas les voir un jour, et la fois d'après, c'est totalement différent, l'équipe a déménagé dans un autre immeuble. J'allais signer un contrat avec Mushroom Records UK (propriété de Warner à l'époque, en 2003, ndlr), et quand je suis revenu, c'était devenu Atlantic. Donc j'ai flippé, j'ai fait ma poule mouillée. Avec le recul, je me dis que je n'aurais pas dû avoir peur et foncer.

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Tu es satisfait de ton niveau de popularité ? Est-ce qu'il n'est pas un peu faible par rapport à ton statut sur la scène anglaise ?

Je ne réfléchis pas en ces termes. J'essaye de présenter une culture, la culture MC, de la célébrer dans sa globalité, de relier les points, bâtir des ponts. Je ne supporte pas le fait que ce soit aussi compartimenté. En ce qui concerne la reconnaissance, je suis heureux, je viens de faire un concert incroyable à Bristol, et ça m'a retourné. Ce n'est pas une question de popularité, c'est plutôt de me dire : « Je suis encore là ! » Et d'une certaine façon, je pense que je ne devrais pas être là.

Une quinzaine d'années de carrière, une dizaine d'albums, une flopée de featurings, je pense que ta place est justifiée.

Et c'est génial. Je vois tellement de gens qui n'ont jamais pu y arriver et qui sont obligés de bosser. Moi, je n'ai pas à travailler. Enfin, si, là, je travaille, sauf que je n'ai pas un job « normal ». Mais ça pourrait arriver à n'importe quel moment.

Que sont devenus tes potes d'enfance ?

Ils sont toujours là, même si certains ne sont plus vivants… Ils font des jobs normaux.

Qu'est-ce que tu penses du retour du grime, du succès de Dizzee Rascal ou de Skepta ?

C'est super, ça fait partie de la culture MC. Je trouve juste dommage qu'ils ne s'unissent pas plus. Par exemple, j'aimerais que Dizzee Rascal fasse des titres avec Burru Banton ou Chaka Demus. Mais c'est une époque différente, ce sont plus des businessmen. Ils comprennent le business et la culture digitale. C'est bien, et c'est bien pour moi aussi. Étant plus âgé, je me dis que c'est presque enfin le moment où je peux trouver cinq bons MC's, trois super chanteurs et un groupe de rock pour monter un label ensemble. Ça ferait du sens maintenant. Je pourrais diriger ce label qui pousserait ces artistes au niveau international. J'aimerais voir la black culture anglaise sortir du ghetto dans lequel elle est coincée.


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Un featuring entre Dizzee Rascal et toi, ce serait cool aussi. Tu as déjà reçu des propositions de ces artistes ou c'est un monde complètement différent ?

Un monde différent, oui, mais pas complètement. Mon DJ, MK, est aussi le DJ de Dizzee, donc il y a un lien, mais pour moi, c'est surtout une histoire de timing. Si on ne kiffe pas ensemble, si on ne bâtit pas une relation, ça n'a pas de sens pour moi. Je ne veux pas faire des choses juste pour le principe et avoir un sursaut de popularité pendant un temps.

Tu envisages de retravailler avec Chali2Na de Jurassic 5, avec qui tu as déjà fait Join the Dots sur Run Come Save Me ?

Oui mais tu vois, avant qu'on fasse ce morceau, il me connaissait, je suis allé le voir aux Etats-Unis, j'ai rencontré les gars de Jurassic 5. Je suis passé chez lui, on a écouté des morceaux posés sur son canapé, ce n'était pas juste un one-shot. Un jour, j'espère qu'on pourra faire un album avec Chali2Na, mais seulement quand ce sera le bon moment.

Est-ce que les stars du grime respectent ce que tu as apporté au mouvement ?

Oui, je pense, je reçois des marques de respect de Wiley et les autres. D'ailleurs, je suis en contact avec Wiley, il utilise le studio dans lequel je travaille. De toute façon, tout le monde se connaît dans ce milieu, c'est assez petit à Londres.

Mais eux s'adressent à un public différent du tien, non ? Ton public est moins ghetto, plus blanc, tes disques sont chroniqués dans la presse rock et électronique, même les Arctic Monkeys te citent comme une influence. La différence, c'est que dans tes lyrics, tu es moins ghetto ?

C'est toujours dedans, d'une façon ou d'une autre, mais pas aussi explicite. Ça fait partie de mon état d'esprit. Mes lyrics, c'est moi avec mes potes en train de discuter, au quotidien. Je ne veux pas agiter des drapeaux et des problèmes comme prétexte. Le prétexte, c'est l'art.

Tu es quand même moins dans le commentaire social que d'autres rappeurs.

Ça dépend des moments, il y en a plusieurs sur la durée d'un album ou d'un concert. Je pense que Banana Klan est une affirmation suffisante en soi. Des bananes et le Klan, il n'y a pas grand-chose à dire de plus. Après, non, je ne parle pas de gars qui vendent de la drogue…

C'est ce qui fait que tu as une audience différente des stars du grime, et peut-être plus large. Tu parles à d'autres strates de la société.

Hmm, ça a toujours été bizarre. Juste le fait, la folie, de signer avec Ninja Tune, ça ne fait aucun sens pour les gens de mon âge et de mon background. Ils n'auraient jamais fait ça. J'ai pris un chemin différent. Je ne sais pas comment articuler ça. Je connais le ghetto, je sais ce qui se passe à Brixton, j'y ai vécu, et mon objectif a toujours été de m'ouvrir et de me déployer. J'ai fait mon premier album en pensant qu'il n'y aurait que Brixton pour l'écouter. Et j'étais surpris de voir que la presse rock l'avait remarqué ! Pourtant, la plupart des lyrics étaient incompréhensibles pour eux, c'était en patois anglais, ils ne pouvaient pas comprendre, ils ne savaient même pas ce que c'était ! J'essaye de trouver mon identité noire anglaise. Je veux trouver ce que c'est vraiment, mettre une étiquette dessus, célébrer cet art et ses héros britanniques : Jazzy B, Linton Kwesi Johnson… Je veux que nous ayons nos institutions, un Opera Hall du dub, voilà ce que je veux.

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C'est vrai qu'avant toi, personne ne semblait vouloir cristalliser ce mouvement, ces racines reggae/dub qui sont pourtant évidentes dans une bonne partie de la musique anglaise, entre le rap, le grime, le UK garage, la jungle…

Parce qu'ils ne savent pas ou ils s'en fichent. DJ Kool Herc était d'origine jamaïcaine, alors quand j'entends dire que le hip-hop est juste américain… C'est un mouvement global. Et puis jamaïcain, c'est quoi de toute façon ? C'est une petite île des Caraïbes, qui est en vérité le pays des Indiens Arawak.

Tu y retournes de temps en temps ?

Oui, j'y étais il y a quelques années pour une triste occasion, la mort de ma mère. Mais c'était bien de revenir, de voir la nouvelle culture des soundsystems. Revoir des soundsystems en tant qu'adulte est une expérience totalement différente qu'ici. C'est vraiment le cœur de la communauté. C'est leurs news, leur nourriture, tout ça en même temps.

Tu aurais aimé grandir là-bas ?

Non, j'aime bien être le mec bizarre, un alien. J'aime le concept du cockney yard (le mélange londonien/jamaïcain, ndlr).

Tu as grandi à Stockwell, dans le sud de Londres (à côté de Brixton le quartier jamaïcain, ndlr), qui était un quartier assez pauvre à l'époque. C'était comment de vivre là-bas ?

Aujourd'hui, ils l'ont gentrifié, mais quand on était jeunes, c'était le vrai ghetto. Les seules maisons que les Noirs pouvaient se payer à l'époque se trouvaient dans ce quartier. Et ils ont vendu ces maisons alors qu'il y avait encore des gens qui vivaient dedans ! Donc il a fallu qu'on vive avec une autre famille, jusqu'à ce qu'ils déménagent. On ne pouvait pas les virer. C'est pas un truc de fou ?


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Adrian Sherwood, le fondateur d'On U Sound, est crédité sur ce disque. Il a lui aussi contribué à propager l'héritage jamaïcain dans la musique anglaise.. Quel était son rôle sur cet album ?

Il a produit tous les morceaux. Tout ce qui n'est pas Switch ou Four Tet est d'Adrian Sherwood. Il a bossé sur tous les morceaux sur lesquels Fred a travaillé. Fred est des producteurs de l'équipe de Brian Eno, mais il est un peu jeune et foufou. J'avais besoin de basses, de quelqu'un qui comprenait la psychologie profonde de la composition de mes tracks. Adrian Sherwood est le gars qui a rendu possible ce disque. Parce que j'avais complètement perdu le fil, j'étais parti à rapper sur n'importe quels vieux tracks, et je ne voyais pas qu'il y avait un squelette, une base qu'on pouvait mouler et transformer en ce disque, qui est, comme tu dis, plus accessible. (Il se reprend) Mais c'est parce que tu ne l'as pas écouté sur un gros soundsystem ! Fais ça et tu entendras les mêmes éléments que dans Brand New Second Hand. J'y reviens mais je suis un peu troublé par cette remarque.

Ce que je veux dire, c'est qu'il y a des morceaux qui sont plus radio friendly que sur tes précédents disques. C'était aussi l'objectif, non ?

C'est la touche de Fred et de Switch. C'est de là qu'ils viennent. Moi, j'ai l'impression de toujours me tirer une balle dans le pied. Witness the Fitness par exemple, pour moi, avait une structure assez friendly et impénitente. Ce titre, de mon point de vue, c'était : « Hey, regardez-moi ! (il chantonne la basse de Witness the Fitness) Hey, je suis là ! Et je ne vais pas m'arrêter ! » Je me rappelle encore dans le studio, quand on faisait le mixage, ils voulaient qu'on pousse encore sur le refrain, et c'est ce que j'ai fait. Et c'est toujours mon titre le plus connu. Ça veut dire quoi ?

Witness the Fitness, c'est comme le Sleng Teng (le premier riddim électronique du reggae jamaïcain, ndlr). Juste une basse mais que tu n'oublies jamais. D'ailleurs, tu n'étais pas content du mastering de ce track.

Oui, le morceau était trop fort ! Il aurait fallu le baisser un peu. Non ? Je ne sais pas, en fait, j'en suis content, peut-être que je suis juste vieux. Les basses fréquences sont un petit peu trop fortes. Un jour, je vais sortir la démo, et vous allez voir. Il y a toujours la base, mais cette version est dingue. Dessus, il y a des sons qui n'existent pas assez sur celle qui est sortie.

Est-ce qu'il t'est déjà arrivé de ne pas jouer Witness the Fitness pendant un concert ?

(Il réfléchit) Je crois que oui. J'essaye toujours de la zapper mais tout le monde se plaint. (Il imite un fan triste) « Ho non, allez, allez, s'il te plaît. »

Tu aimerais te libérer de ce morceau ?

Je sais que je ne m'en libérerai jamais, mais j'ai juste envie de dire : « N'attendez pas ce titre pour donner toute votre énergie, vous allez rater le reste du show. On a d'autres choses à chanter ! »

Tu devrais la jouer en premier et t'en débarrasser.

Hmmm, je ne sais pas. En premier, c'est dur !

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Et le track avec Machinedrum ? Pourquoi n'est-il pas sur l'album ?

Il est sur la version japonaise. Aujourd'hui, le fait est que le temps d'attention des consommateurs est limité. Une équipe s'est donc assise pour réfléchir à un mécanisme qui permettrait de garder l'attention de tout le monde pour qu'ils notent certains détails dans la musique. Il ne fallait pas trop de titres. Le disque que je leur ai donné comportait 16 plages, c'est trop.

En fait, ils te refont un peu le coup de Bob Marley qui a vu ses tracks « popisés » par la production d'Island. C'est aussi ce qui lui a permis de devenir une artiste populaire…

Voilà, c'est ce que j'ai entendu tout le long : « C'est bon mec, ça y est, tu as fait tes petits disques cool, maintenant, il faut qu'on s'unisse et qu'on avance ! »

Tu t'es senti un peu comme un enfant ?

Oui, mais c'est bien, parce que je suis un adulte, et j'ai besoin de moments où je suis comme un enfant, jusqu'au moment où je monterai mon propre label. J'ai des idées plein la tête. Il y a un immense marché pour la musique qui n'est pas encore entamé. Les gars du grime de Londres ne connectent pas avec les rappeurs de Paris ou les Allemands. On pourrait connecter toutes ses langues et utiliser l'ère digitale pour surpasser toute l'industrie du disque !



Roots Manuva se produira le 24 février prochain au Trabendo.