L’acid n’en finit plus revenir à la mode. Après avoir accompagné l’explosion de la house de Chicago, les stridences de la Roland TB-303 ont été récupérées par tous les champs de la musique électronique. Demandez à Aphex Twin, Ceephax, Boys Noize ou même Pépé Bradock ce qu’ils en pensent.

À l’origine de l'épopée acid, il y a DJ Pierre et son groupe Phuture qui furent les premiers à saisir, en 1987, le potentiel de cette petite machine bon marché imaginée à l’origine pour remplacer un bassiste. Près de trente ans plus tard, les légendaires "Acid Tracks", "Your Only Friend" ou encore "Fantasy Girl" sortis sur le label Trax continuent de résonner sur les dancefloors, tout comme nombre de bombes signées ensuite en solo par DJ Pierre. Interview avec un visionnaire qui a changé le cours de la musique. Et qui kiffe David Guetta.



Vous n’en avez jamais assez de parler d’acid house ?


Non. Plus j’échange avec le public, les artistes et les fabricants de machines, mieux je comprends l’impact de cette musique. Il y a toujours de nouvelles choses à ajouter.

Comment avez-vous découvert le potentiel de la TB-303 ?

Avec Spanky et Herb J, de notre groupe Phuture, nous cherchions une machine pour produire de bonnes lignes de basse. Nous avions un ami, Jasper G, qui nous avait fait écouter un morceau sur lequel il avait utilisé la Roland TB-303, mais en lui faisant faire les basses traditionnelles pour lesquelles elle est prévue au départ. Spanky a trouvé la machine dans un magasin d’occasion et l’a achetée 40 dollars je crois, puis il m’a appelé pour que je l’aide à la faire fonctionner. Je suis venu, j’ai trituré les boutons comme je le fais avec n’importe quelle machine que j’essaie et nous avons trouvé que ça sonnait bien quand ça partait dans ces sons acides bizarres, qu’il y avait un potentiel. D’autres auraient estimé que ça ne sonnait pas, mais nous avons pensé que ça ferait de la bonne musique.

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Ce n’était pas un accident comme je le lis parfois, il faut le verser à notre crédit. En réalité, la TB-303 n’est pas un émulateur de guitare basse, c’est un instrument à part entière au même titre qu’un piano, un violon ou un saxophone. Dans un morceau, sa personnalité est tellement forte que le morceau est immédiatement défini comme acid.



Combien de temps cela vous a-t-il pris pour faire "Acid Tracks" ?

Nous l’avons fait dès le premier jour…

La légende raconte que le DJ Ron Hardy l’a joué plusieurs fois d’affilée lorsque vous le lui avez donné. Que s’est-il passé exactement ?

À l’époque, un DJ mixait toute la nuit et il était fréquent qu’il joue plusieurs fois un même morceau lorsqu’il voulait le mettre en avant. Nous avons donc donné notre cassette à Ron Hardy qui était le DJ résident du Music Box à Chicago, car nous savions qu’il était très ouvert. Il a écouté le morceau d’une traite et n’a rien dit. Le week-end suivant, nous sommes donc allés le voir en espérant qu’il le jouerait.

La première fois qu’il l’a fait, il était tôt, le dancefloor devait être plein à 30 % et il ne s’est rien passé. On avait l’impression qu’il s’agissait juste d’un test sur le sound-system. Il a récidivé alors que le dancefloor était plein à 50 %, les gens semblaient se demander ce qu’était ce truc et ils ne sont pas rentrés dedans. Là, avec mes potes, on s’est dit que c’était grillé, qu’il n’allait pas recommencer. Mais il a remis ça une troisième fois lorsque le dancefloor était plein à 80 % et ça a commencé à bien réagir. 

"Quand Ron Hardy a joué 'Acid Tracks' pour la quatrième fois de la soirée au Music Box, les gens sont devenus complètement fous."

Et puis il l’a joué une quatrième fois ! À ce moment-là, le dancefloor était plein et les gens sont devenus complètement fous. Je me souviens d’un type qui s’est allongé sur le dos en battant l’air avec ses jambes… On n'en croyait pas nos yeux ! C’est une émotion que je n’ai jamais ressentie depuis.

Au départ, vous aviez prévu d’appeler le morceau "In Your Mind". Pourquoi être passé à "Acid Tracks" ?

Cela vient du Music Box… Un jour, un gars qui l’avait enregistré sur le dancefloor avec une machine de poche me l’a fait écouter en croyant me le faire découvrir. Je lui ai répondu que c’était nous qui l’avions fait… Comme il ne voulait pas me croire, je lui ai sorti ma propre cassette avec le morceau bien propre commençant par l’intro complète. Il m’a raconté qu’au Music Box les gens devenaient fous sur ce morceau, qu’ils l’appelaient "l’acid track de Ron Hardy". Je me suis dit OK, je lâche "In Your Mind", ce n’est pas la peine d’aller contre le sens du courant.



Et vous l’avez sorti sur le label Trax…

Nous ne connaissions aucun label, n’avions aucune idée de la façon de sortir un disque. Marshall Jefferson, dont le morceau "Move Your Body" était le tube du moment sur le label Trax, jouait au Power Plant. Donc j’y suis allé avec un petit papier disant : "Je m’appelle DJ Pierre du groupe Phuture, et nous avons fait ce morceau que Ron Hardy joue et que tout le monde appelle 'Acid Tracks'." Avec mon numéro de téléphone. Je l’ai tendu à bout de bras dans la foule et il m’a appelé le lendemain, j’étais tellement content ! On lui a expliqué comment nous avions procédé et, peu de temps après, il sortait "I’ve Lost Control" avec la TB-303… (sourire)

Pourquoi avoir fait ensuite ce morceau intitulé "Your Only Friend" qui parle des ravages de la cocaïne ? Un rapport avec votre histoire personnelle ?

Non, je viens d’une petite ville où je n’étais pas exposé aux drogues. Je n’avais jamais entendu parler d’acide, juste de marijuana. Pour moi, l’acide, c’était un liquide qui brûle. Si les gens ont donné son nom à ce morceau, c’est à cause du son de la TB-303. Quand j’ai réalisé que certains faisaient un lien avec le LSD, je me suis dit que j’allais écrire un morceau contre la drogue.

"A la base, 'Your Only Friend' était un morceau contre la drogue. ais ça n'a pas marché comme prévu... Lorsque les gens entendaient la chanson, je les voyais se lever en se disant : 'Tiens, c'est le moment d'aller se défoncer'."

C’est de là qu’est sorti "Your Only Friend", pour faire la balance. Mais ça n’a pas marché comme prévu… En fait, lorsque les gens entendaient la chanson, je les voyais se lever en se disant "tiens, c’est le moment d’aller se défoncer !" (rires) Même par la suite, je n’ai jamais pris de drogue, je ne bois même pas… Je n’ai rien contre les gens qui aiment ça, mais moi, ce n’est pas mon truc.

Vous avez signé quelques-uns des plus gros succès du label Trax. Il paraît que ses patrons n’étaient pas très honnêtes. Vous l’avez expérimenté ?

Hum, Trax est le pire label que j’ai connu. Vous me dites que vous avez entendu qu’ils n’étaient pas très honnêtes, mais la vérité, c’est que c’était de complets escrocs ! L’honnêteté ne faisait pas partie de notre relation, ils faisaient même de leur mieux pour nous cacher le succès de l’acid house en Europe. Ils nous racontaient : "Oh, ce track marche correctement, quelques ventes à Chicago, Detroit et New York. Malheureusement, ça ne fait pas assez pour vous verser des royalties." Ils disaient même aux journalistes anglais qui essayaient de nous parler que nous n’étions pas joignables. Finalement, l’un d’eux m’a trouvé dans un magasin de disques et m’a raconté ce qu’il se passait en Grande-Bretagne…

dj pierre phuture
Quand êtes-vous allé jouer là-bas pour la première fois ?

C’était en 1990 ou 91. Ça a été un choc culturel… À Chicago, toute la scène était urbaine et noire, je pensais que ce serait la même chose en Europe. La musique aux Etats-Unis a toujours fait l’objet d’une ségrégation. Dans les années 50 ou 60, si tu étais un musicien noir, il fallait mettre la photo d’un Blanc en couverture pour que le disque soit joué à la radio. Quand je suis arrivé dans cette fête en Angleterre où il y avait plein de Blancs, je me suis demandé s’ils allaient rentrer dans ma musique. Et ils ont adoré, je n’en revenais pas… Je me suis rendu compte que la scène était exactement à l’opposé de la nôtre.

Seuls les Blancs écoutaient de la house alors que les Noirs étaient restés sur la soul ! Voyager en Europe m’a beaucoup aidé à grandir, à guérir de mes blessures. D’ailleurs je voudrais ajouter quelque chose à propos de ces débuts à l’étranger. Il y a une demi-douzaine d’années, j’ai rencontré David Guetta. Il était très excité et m’a demandé si je le reconnaissais. Je lui ai répondu : "Oui, je connais tes disques, tu es David Guetta." Il m’a dit : "Non, je suis la première personne à t’avoir fait jouer en France, en 1991. C’était au Queen à Paris, lorsque j’en étais le programmateur !" Vous savez, je défends toujours David Guetta. Tout le monde se moque de lui, mais ce gars est sur la scène depuis vingt ans. Il a été underground, on ne peut pas lui en vouloir parce qu’il ne l’est plus.



Mais sa musique n’est pas très intéressante…

Peut-être qu’il voit la musique différemment aujourd’hui. J’ai joué de la clarinette, j’ai écouté de la musique classique, du jazz, de la pop, j’ai plein de facettes différentes. Et David Guetta devrait pouvoir exprimer la facette de son choix. Ce n’est pas underground, mais ses chansons font plaisir au grand public. C’est également respectable.

L’acid revient à la mode tous les cinq ans. Il a influencé la trance, la techno, l’electronica… Vous suivez ses dernières évolutions ?

J’aime l’acid sous toutes ses formes, dans la techno ou l’électro par l’exemple, mais mon véritable amour ira toujours vers les classiques de Chicago. Je vais d’ailleurs refaire dans les prochains mois de l’acid house sous le nom de Phuture…

Ses tracks acid préférés

"Acid Over" de Tyree Cooper est le morceau acid que je préfère parce qu’il mélange acid et jazz avec son piano. J’aime également "151" d’Armando qui est très simple mais extraordinairement intense, ainsi que "Land of Confusion", le premier morceau acid funky que j’aie entendu.

J’ai aussi envie de citer "Too Far Gone" d’Adonis avec ses vocaux incroyables et sa ligne de basse tellement prenante qu’elle ne vieillit jamais, "Acperience" de Hardfloor qui a emmené l’acid dans une direction plus trance… Il y a également "A Higher State of Consciousness" de Josh Wink, un morceau hypersensuel avec une géniale montée en intensité. Et je citerais aussi "Acid Tracks" parce que c’est par lui que tout a commencé.