Photo en Une : Nick Wilson

C'est l'histoire d'une formation au destin étrange, que la perte de son leader – un certain Ian Curtis – aurait dû enfoncer. C'est l'histoire d'un groupe de rock qui a presque inspiré à lui seul la dance britannique, de 808 State aux Chemical Brothers. C'est l'histoire d'Anglais pur jus dont les plus belles heures se sont écrites au club Funhouse de New York, sous la tutelle d'Arthur Baker (le producteur du Planet Rock d'Afrika Bambataa) ou à Ibiza pour l'enregistrement d'un album mythique sous une tonne de pilules colorées. C'est l'histoire de Bernard Sumner (chant, guitare), Stephen Morris (batterie) et Gillian Gilbert (claviers). C'était aussi l'histoire de Peter Hook, dont les lignes de basse restent gravées dans notre mémoire, avant que l'aigreur et les rancunes ne l'emportent.

C'est aujourd'hui l'histoire de Tom Chapman (basse) et Phil Cunningham (guitare), jouvenceaux de 40 ans venus muscler le jeu du new-­New Order. C'est un petit bout de notre histoire qui est assis là, dans un canapé, pour répondre aux questions sur leur dernier album, Music Complete, dont une bonne moitié ravira les nostalgiques et l'autre suscitera les discussions. Revenu des tubes, des splits, des disparitions et des addictions, Bernard Sumner nous regarde par­-dessus ses petites lunettes et ne se dépare pas d'un flegme terriblement british et d'un humour tongue­-in-­cheek.

musique complete

Pourquoi changer de label pour ce nouvel album et pourquoi Mute ?

Bernard Sumner : Nous étions chez Warner depuis pas mal de temps et nous avions envie de changement. Le back catalogue est toujours chez eux, on a d'ailleurs gardé de bonnes relations, mais Mute nous offrait l'occasion de revenir à nos sources quand nous étions chez Factory Records (le label de Joy Division ou des Happy Mondays, mené par Tony Wilson, ndlr). En fait, Mute, c'est Factory sans les problèmes de business. Daniel Miller, le boss, est une personnalité à la Tony Wilson et nous nous connaissions depuis longtemps. Après le départ de Peter Hook, nous avions besoin de renouvellement. C'est bon de revenir sur un label indépendant.

En parlant de votre ancien bassiste, il balance pas mal depuis son départ. Dernièrement, il déclarait que votre autobiographie, Chapter and Verse, était bourrée d'erreurs...

Vous savez, on se connaît avec Peter depuis le collège. On a tout traversé ensemble. Dans un sens, c'est un peu comme un mariage qui se finit mal. Il disait qu'il ne tolérait plus mon comportement et que c'est pour ça qu'il a quitté le groupe, mais la vérité, c'est que nous n'avons jamais fini l'album entamé en 2007 car Peter était trop occupé à mixer aux quatre coins au globe. Ça l'amusait visiblement plus de faire le DJ que de participer à la composition du prochain New Order (certaines de ces chansons se retrouveront sur la compilation d'inédits Lost Sirens, ndlr).

Music Complete contient sans doute les titres les plus dance que vous ayez écrits depuis vingt-­cinq ans...

Nous avons fait un effort conscient pour revenir vers plus de programmation, de synthés. La clé de ce choix se trouve dans les tournées effectuées ces dernières années. On s'est rendu compte que les gens aimaient en particulier ce côté de New Order. Les concerts en Amérique du Sud étaient dingues, le public n'arrêtait pas de danser et de crier. Contrairement à ce qu'on peut croire, c'est plus difficile d'écrire un morceau qui va faire danser qu'une ballade introspective.

Un titre comme "Tutti Frutti" pourrait se trouver sur votre album de 1989, Technique. D'où est venue cette idée de ressusciter l'italo­-disco ?

A la base, je voulais écrire un bon morceau house un peu sexuel avec un riff de piano gentiment vulgaire. La mélodie est venue assez naturellement ; par contre, je n'arrivais pas à trouver les paroles. Il était 1h30 du matin, je commençais à fatiguer et à délirer, et dans ma tête, j'entendais un Italien parler avec une grosse voix. Le lendemain, nous étions en studio avec Tom Rowlands des Chemical Brothers, je lui raconte l'anecdote. Il me dit : « Oh, je connais un gars qui serait parfait pour ça, il travaille dans un restaurant pas loin d'ici. » Tom est parti l'enregistrer, le type n'avait jamais participé à un disque de sa vie et, au final, il est sur l'album et on a l'impression qu'il dit des saloperies. C'est tout à fait l'esprit du morceau.

C'est aussi inhabituel d'avoir autant d'invités et de collaborateurs sur un album de New Order : les Chemical Brothers donc mais aussi Stuart Price (producteur des Rythmes Digitales), La Roux, Iggy Pop, Brandon Flowers (le chanteur de The Killers)...

Avec les Chemical Brothers, on collabore depuis une quinzaine d'années. J'avais chanté sur "Out of Control" pour un de leurs albums, puis ils avaient produit "Here to Stay" pour nous. On a une culture commune et des références identiques, même s'ils sont plus jeunes que nous. C'est la première fois que tout le groupe enregistrait avec Tom. Il a une méthode très particulière : il te fait enregistrer des tonnes de trucs pour finalement ne garder qu'une boucle ou un son. Ça peut être très... frustrant. Pour La Roux, j'avais envie de chœurs féminins sur le disque, en particulier sur "People on the High Line" qui a un côté disco new­yorkais. J'ai passé du temps aux Etats­-Unis l'an dernier et j'ai été influencé par la High Line, ce superbe parc suspendu à Manhattan. Iggy était venu reprendre "Love Will Tear Us Apart" avec nous lors d'un concert pour le Tibet, on a voulu remettre le couvert sur un nouveau morceau.

"Nous avions une version encore meilleure de 'Blue Monday', plus funky, que nous avons accidentellement effacée."


Avec "Blue Monday", vous avez créé un monstre. Est­-ce que vous vous sentez parfois prisonnier de votre créature, tel le Dr Frankenstein ?


À force, je ne la vois même plus comme une chanson mais comme une machine, le son qu'on pourrait trouver sous le capot d'une voiture. Son aspect mécanique vient du séquenceur utilisé pour produire le morceau, que j'avais bâti moi­même. Il avait certaines limitations qui n'ont rien à voir avec les machines d'aujourd'hui et pourtant, ce côté basique nous a obligés à davantage utiliser notre imagination. Personne ne me croit mais je vous promets que nous avions une version encore meilleure, plus funky, que nous avons accidentellement effacée. Enfin pas moi, le coupable c'est Monsieur Stephen Morris.

Les membres de New Order écoutent-­ils la musique électronique produite de nos jours ?

Moins qu'avant car dans les années 80 et 90, nous étions toujours en contact avec la club culture. Stephen, notre batteur, a collaboré avec ce très bon groupe londonien, Factory Floor. J'ai aussi bossé sur un morceau avec Hot Chip. Mais nous ne sortons plus dans les clubs, donc on rate pas mal de trucs.

Quels souvenirs gardez­-vous de l'aventure Hacienda ?

Je n'en ai pas beaucoup, à vrai dire, car j'ai passé la plupart des soirées là­-bas dans un nuage d'alcool et de drogues. Je me souviens de l'excitation des débuts, de l'ouverture du club en 1982, de faire jouer des artistes inconnus à l'époque comme The Durutti Column, des premiers line­-up acid house avec les DJ's de Chicago. Le pire, c'était lors d'une tournée aux Etats­-Unis, quand nous avions dû fermer l'Hacienda pour six mois car le mec d'un gang avait tiré sur un des videurs.



À bord de l'avion, dans Manchester Evening News, on découvrait que cinq videurs de l'Hacienda avaient été poignardés. En fait, un seul avait reçu un coup de couteau et s'en était sorti mais ce genre d'histoires étaient tout le temps exagérées par la presse anglaise. À une période, nous tournions énormément pour éponger les dettes de l'Hacienda. Ce fut le symbole d'une folle période créative mais aussi un sacré gouffre financier.

NEW ORDER EN 5 ALBUMS


Power, Corruption & Lies (1983)
L'évolution vers un son synthétique après un premier album encore empreint du style Joy Division. Amputé de "Blue Monday", le disque est aussi célèbre pour sa pochette signée du directeur artistique Peter Saville.

Low-­life (1985)
Plus belle la vie en gris. Ce disque contient peut­-être leur meilleur morceau, l'épique et faussement romantique "The Perfect Kiss".

Substance (1987)
Une compilation indispensable de singles dont la moitié est parue hors albums, une des particularités de la discographie du groupe.

Technique (1989)
New Order découvre l'acid house et l'ecstasy. Enregistré à Ibiza, cet album arrive en tête des charts outre­Manche et lance le Summer of Love britannique en compagnie du premier disque des Stone Roses.

Get Ready (2001)
A l'heure des Strokes et des White Stripes, le retour rock et en forme des Mancuniens ne passe pas inaperçu. Une nouvelle génération de musiciens les revendique comme influence, des Killers à Cut Copy.

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