floating points

Tu es parvenu, en quelques années, à cumuler un doctorat en neurosciences, des sorties d’EPs régulières, des sets autour du monde, et la co-direction d’un label, Eglo Records. En arrive désormais un second, Pluto, que tu as créé pour sortir ton premier album, Elaenia. Mais comment tu te débrouilles pour parvenir à faire tout ça ?

Je le fais plutôt mal (rires) ! Je ne sais pas comment je fais, je suis toujours occupé, et extrêmement mal organisé. J’ai eu un directeur de thèse très compréhensif. Quand je jouais les jeudi, vendredi, samedi et dimanche, je lui demandais si je pouvais partir le mercredi après-midi pour revenir le lundi suivant. Il me laissait faire, et était toujours content de moi. Il trouvait même que c’était génial que je fasse de la musique, et m’y encourageait. En ce qui concerne le label et la composition, ce n’était pas évident de s’organiser durant les premières années. Je faisais de la musique durant mon temps libre, et je ne sortais qu’un à deux disques par an, ce qui n’est pas énorme.



Il t’aura fallu cinq années pour composer cet album. Tu as procédé comment pour l’enregistrement ?

Quand j’ai commencé mon doctorat, je n’avais pas les moyens de me payer un studio et un appartement. J’ai cherché pendant un moment, puis j’ai fini par trouver un espace à côté d’Old Street, au centre de Londres. Je me suis construit petit à petit une collection assez importante d’équipements dans mon studio, qui faisait aussi office de chambre. J’avais acheté une table de mixage, qui était d’ailleurs tellement encombrante que je devais d’abord lui passer dessus avant de pouvoir atteindre mon lit ! La chambre était entièrement envahie de matériel et de disques. Mon lit était dans un coin, et mes vêtements dans une boîte. Je me foutais de la vie “normale”. Tout ce qui m’importait, c’était de faire de la musique. Cette chambre… c’était très drôle. Tout le monde me demandait : "How the hell do you live in this?". Des amis se sont occupés de l’isolation phonique, et l’acoustique était très bonne.

J’ai passé un an à monter ce studio. Ensuite, ça a été assez facile de faire de la musique. J’ai commencé à composer l’album sans jamais ressentir une quelconque pression : je jouais, j’enregistrais, je faisais des tests… J’ai pris mon temps. Il y a un morceau dont je suis plutôt content dans cet album, qui s’appelle "Silhouettes". Je le trouve assez nouveau. Quand je l’ai écouté, j’ai trouvé qu’il sonnait plutôt bien, justement parce que j’ai pris tout mon temps pour le composer. Ça m’a beaucoup appris.



Pourquoi avoir appelé ce disque "Elaenia" ?

"Elaenia", c’est le nom du dernier morceau de la face A du disque. Je crois. Je l’ai composé il y a longtemps (rires) ! Je ne pense pas être de ces personnes à l’âme de poète qui rêvent tout le temps, mais… une fois, j’ai fait un rêve dont je me suis souvenu, ce qui n’arrive pas si souvent que ça. C’était à propos d’une élénie, qui est une sorte de petit oiseau assez quelconque, qui migre entre le nord et le sud de l’Amérique en hiver. Je ne suis pas spécialement amateur d’ornithologie, mais j’aime l’idée d’observer les oiseaux. Dans mon rêve, il y avait un vol d’élénies. L’une d’entre elles se perd, et tombe dans une forêt. La forêt va essayer de lui tenir chaud, en l’étreignant, en quelque sorte. Mais l’élénie n’ira pas en Amérique du Sud. La forêt aura absorbé sa vie pour lui apporter de la chaleur.

Et, là, je me suis réveillé, les larmes aux yeux (rires). Je trouve que c’est une jolie image. A un niveau atomique, c’est un concept que je trouve assez original. Je ne suis pas croyant, mais j’aime à penser que, quand tu meurs, chaque atome de ton corps est absorbé par l’univers, et que tu te réincarnes quelque part, juste à un niveau purement atomique. Ensuite, je me suis installé dans mon studio, et j’ai composé ce morceau.

De quelle manière "Elaenia" interprète ce rêve ?

Le morceau commence avec du synthé. On entend une mélodie, comme le chant de l’oiseau, jouée sur un Fender Rhodes. Quand la forêt prend la vie de l’oiseau, le Rhodes devient la toile de fond du morceau, et la mélodie est reprise par les synthés. Il y a comme une inversion des rôles. C’est l’idée. Je m’intéresse aux chants d’oiseaux, surtout grâce au compositeur français Olivier Messiaen, qui les a largement documentés dans ses compositions. Il avait une très forte synesthésie. Je n’ai pas essayé de le recopier, mais je me suis beaucoup identifié à ses morceaux.



Après avoir écouté ton disque, je me suis dit qu’il formait une espèce de pont entre jazz et musiques électroniques. Tu en penses quoi ?

Je crois qu’il y a certains aspects du jazz dans cet album mais… C’est quoi le jazz ? Quel jazz ? Dans le jazz, on trouve une forme de liberté, surtout dans le fait qu’il se base sur l’improvisation. De nombreuses musiques naissent de l’improvisation. J’ai enregistré cet album avec des musiciens. J’ai une démo de l’album, dans laquelle c’est moi qui joue chacun des instruments qui y sont présents. Mais je ne suis ni batteur, ni bassiste, alors ce sont de vrais musiciens à qui j’ai proposé de jouer, et je me suis contenté de faire du piano, en improvisant. Puis j’ai enregistré la batterie par dessus, et les basses. Il y a des éléments du jazz dans cet album, mais ce n’est pas un album de jazz. C’est un album… alternatif (rires) !

Un album de Floating Points, en fait !

(rires) Oui. Je ne saurais pas donner de genre à quoi que ce soit. Il y a effectivement des aspects du jazz dans cet album, mais Elaenia résulte de toutes les musiques que j’écoute : le jazz, mais aussi la musique classique, et la musique électronique. Chaque personne qui compose de la musique, ou quel que soit ce qu’elle fait dans sa vie, réalise la somme de ses différentes expériences dans ce qu’elle crée. A chaque fois que je prends le métro, à chaque fois que j’écoute un disque de Jeff Mills, à chaque fois que j’écoute un disque de Messiaen, ça va changer ma manière de faire de la musique. Donc je pense que c'est la somme de mes propres expériences.

Et tu as aussi chanté sur cet album ?

Oui, j’ai fait tous les chœurs. Mais comme je suis mégalomane, j’ai demandé à deux amies de chanter sur cinq notes pour ajouter de la texture à la voix.



Ce LP est sensiblement différent de tes EPs. Comment décrirais-tu l’évolution de ta musique, depuis tes débuts jusqu’à aujourd’hui ?

Je crois que cet album demande plus de patience pour être écouté. Ce n’est pas de la dance music. Ce n’est pas immédiat. Étant moi-même un collectionneur dingue de disques, je crois que j’ai réalisé à travers les années l’importance des enregistrements eux-mêmes. Ils font partie de la musique : tu peux écouter un morceau de telle manière, puis l’écouter enregistré autrement. Ce sont deux morceaux complètement distincts, qui vont générer en moi des émotions différentes.

Sans le vouloir, obtenir le son que je souhaitais m’a demandé beaucoup d’énergie, de temps et d’expérimentations. Donc je pense que l’enregistrement de ce disque est meilleur que mes autres sorties, c’est sûr. J’ai plus de moyens. Sur mes anciens disques, je n’avais pas de batteur, alors j’utilisais un drum kit.

L’un de mes disques dont je suis le plus fier,
Shadows, a été réalisé avec mon ordinateur portable, sans clavier ou quoi que ce soit d’autre. Je samplais des trucs sur un minidisque, et c’est tout. Maintenant, j’ai un studio, et je passe ma journée sur des machines, à faire des trucs chiants. Ma palette est plus grande. Mais ce qui m’inquiète, c’est qu’elle est tellement large que j’ai beaucoup plus d’options qu’avant.



Pourquoi as-tu choisi de sortir Elaenia sur le nouveau label que tu diriges, Pluto ?

La réponse est un peu ennuyeuse, mais c'est une histoire d'administration et de licence mondiale. Ça rendait tout simplement les choses plus faciles. Je ne sais pas si je sortirai autre chose sur ce label ou si je signerai d’autres musiciens dessus. J’aimerais bien, mais je ne me suis pas vraiment posé la question, et que ce soit sur Pluto ou sur Eglo importe peu.

Ça n’a donc rien à voir avec le fait que cet album se démarque de tes précédentes productions ?

J'ai plusieurs projets, mais je ne vois pas de séparation entre la house et le genre de musique que je fais maintenant. Que ce soit du jazz, du classique, du rock progressif ou du krautrock, c'est pareil. J'aimerais qu’on écoute mes tracks de dance music aussi bien dans un club que dans un salon. Et ça marche dans les deux sens : il n'y a pas de raison qu’un DJ ne puisse pas jouer mon album dans un club. Tout dépendra seulement de la manière dont il le recontextualisera. Pour moi, passer des morceaux qui n'appartiennent pas à la culture club, c'est ce qu'il y a de plus amusant dans le DJing. A mon sens, c'est même la raison d'être du DJ : ne pas jouer de la musique de club, mais jouer de la musique dans un club (rires) !