Parmi la trinité des parrains de la techno industrielle made in UK, on demande Perc. S'il est l'un des producteurs les plus respectés de la sphère électronique, ce n'est pas pour rien : DJ aussi subtil que véhément lors de ses sets, l'Anglais est aussi un producteur dont chaque release est aussi surprenante qu'en avance sur son temps, en témoigne son album Wicker & Steel ou plus récemment, son maxi Gob, en écoute intégrale ici :

Sans oublier, bien évidemment, sa casquette de boss du label Perc Trax – l'un des meilleurs labels du genre, s'il faut encore le préciser – où l'on retrouve les signatures de quelques orfèvres de la techno : Sunil Sharpe, Truss, Sigha, James Ruskin, Jonas Kopp, Bleaching Agent, Mondkopf, Ansome, Clouds, Martyn Hare, Sawf, Bas Mooy, Drvg Cvltvre, Happa... À quelques semaines de son passage à Paris, à l'occasion de la troisième édition de la Possession, le 13 novembre prochain, on a eu l'occasion de creuser la personnalité de Perc, décidément aussi radical et inspiré dans la vie que dans ses prods.
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Pourquoi Perc ? Pour "Percussion" j’imagine ?

C’est un diminutif du mot "percussion", oui. C’est venu d’un projet universitaire, et j’avais besoin d’un nom assez rapidement, donc j’ai balayé du regard le studio où j’étais, histoire de trouver l'inspiration. Après autant d’années, j'aime toujours voir ce nom sur des flyers, et finalement, il représente bien plus le son de ma musique aujourd’hui qu’il y a quelques années, à l'époque où j’ai commencé à sortir des releases.

Il est toujours intéressant de savoir ce qu’un musicien écoutait dans sa jeunesse… Vous écoutiez quoi, Alistair ?

J’ai commencé par écouter de la pop, puis je me suis mis à écouter du rap, de l’indie et je suis aussi passé par une phase heavy metal. J’écoute encore beaucoup de musique que j'ai aimé avant de découvrir le hardcore, qui m'a ensuite mené à la house et la techno. Ce sont les souvenirs de ces moments de ma vie, ainsi que la musique que j’écoute actuellement, qui ne cessent me rappeler ce que j'ai écouté pendant mon adolescence.

Vous avez attendu dix ans pour sortir un album, Wicker & Steel, après avoir sorti pas mal de maxis. Pourquoi avoir attendu aussi longtemps ? Vous étiez trop occupé avec vos gigs ou vous avez passé beaucoup de temps dessus ?

J’ai toujours eu le sentiment qu’un album était bien plus qu’une collection de tracks d’une période de travail en studio. Il y a la nécessité de créer une identité et un concept propre, et j’ai juste lutté pendant un long moment pour les définir dans mon album. Une fois que j’ai fait mon track "My Head Is Slowly Exploding", mon premier album a pris forme assez rapidement autour de ce track. Ce fut la même chose pour The Power And The Glory. J’ai remarqué un thème récurrent dans quelques uns de mes tracks, même s'ils avaient des styles différents. Ce thème définit l’esprit et l’atmosphère du reste de l’album.

Est-ce qu’on aura l’occasion d’entendre à nouveau des releases de vos anciens alias, Spartak et Votion ?

Ces deux alias remontent à un temps où certains labels voulaient un contrat exclusif pour le nom d’un artiste, donc je me suis créé différents noms pour les trois labels auxquels j’étais associé à l’époque. Je suis ravi que cette ère soit révolue, et de pouvoir n’être que Perc. Donc désolé, mais on n’entendra plus jamais parler d’eux.

Vous aviez déclaré sur Resident Advisor : “Mon énergie serait bien mieux employée à jouer un rôle actif dans la protestation et l’éveil des consciences plutôt que de faire un track qui ferait danser les gens à 9h du mat au Berghain.” D’où vient cette conscience politique ?

Il n’y a pas vraiment d’origine à cela, je trouve que c’est un peu comme dire "quand avez-vous été pour le première fois touché par la musique?" Comme la plupart des choses, cette conscience politique s’est furtivement rapprochée de moi, elle m'a travaillé au corps avant d’atteindre un niveau où elle transpire à travers ma musique. Je ressens du mécontentement face à beaucoup de choses qui ont lieu en Angleterre en ce moment, mais la critique est aisée, l'art est difficile.

Vous aimez raconter des histoires dans vos albums, ou faire passer des messages.

Oui, Wicker & Steel parle plus d’un voyage personnel, de l’enfance à la campagne au passage à l’âge adulte, à la ville. The Power & The Glory dispose quant à lui d'un message politique plus fort : il rappelle le droit de chacun à disposer de son corps comme bon lui semble. Il y a toujours, dans mes travaux, un équilibre entre le message et la musique. Parfois le message se situe dans l’artwork, dans les titres ou dans la note d’accompagnement plutôt que dans le cœur du morceau. Je souhaite émettre mes opinions, pas prêcher à la face des gens alors que joue, en set ou en live.

Si vous deviez alors choisir entre émettre vos opinions ou raconter une histoire strictement personnelle, que privilégierez-vous ?

Pour moi, les deux sont si entremêlés qu’ils sont difficiles à séparer. Beaucoup trop d’artistes évitent d'afficher leurs opinions, ou tempèrent leurs déclarations parce qu’ils sont inquiets d'offenser (potentiellement) ou d'aliéner une partie de leur public. Pour moi, ces gens sont des artistes incomplets. Leur musique est peut-être bonne, mais vous avez toujours le sentiment qu'ils se contiennent. Si je devais choisir, alors je pencherais vers le message personnel, mais je préfère combiner le politique et le personnel autant que je le peux.

Paula Temple se définit comme une “noisician”. C’est aussi votre cas ?

Non, pas du tout. Je préfère ne pas me mettre dans une boite. Je suis heureux d’être associé au genre le plus large de la techno, et c'est assez spécifique pour moi.

Après le politique et le personnel, un autre équilibre que vous aimez entretenir est celui entre l'expérimentation et la musique de club. Est-ce qu’un jour, vous pencherez plus vers l’un ou vers l’autre, ou vous tenez trop à cet équilibre ?

C’est un équilibre que j’aime beaucoup. Certaines choses que je fais sont très axées club, d’autres sont très expérimentales, et ne sont pas destinées à un environnement d’écoute particulier. La clé pour moi à présent, c’est de pouvoir faire des tracks qui fonctionnent en club mais qui ont aussi un coté expérimental, qui présentent aux technophiles de nouveaux sons.

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Comment préparez-vous vos shows ? Cela vous prend beaucoup de temps ou vous faites ça de façon spontanée ?

Je passe beaucoup de temps, la semaine précédant le gig, à la recherche de tracks que je vais jouer, des nouveaux aux plus anciens. Souvent, d’ailleurs, je vais rééditer et re-masteriser des anciens tracks que je jouais. Dans la nuit, je ne sais pas ce que je vais jouer sur le moment, et à part une ou deux premières pistes, je n'ai aucune idée de la direction que l'ensemble prendra.

Adaptez-vous vos sets ou vos lives à votre audience, à la ville ou au pays dans lequel vous vous produisez ?

J’essaie de m’adapter à la taille du club, ainsi qu’à l’heure à laquelle je joue, mais je ne change pas de set selon la ville ou le pays. Deux nuits dans un même club peuvent être très différentes, à tel point qu’il est impossible de prédire la vibe d’un public avant de le pratiquer. J’essaie toujours d’arriver assez tôt pour voir le DJ qui passe avant moi. Je ne pourrais jamais être un des ces DJs qui arrive cinq minutes avant de jouer et repart cinq minutes après avoir joué leur dernier track.

Est-il possible que vous sortiez, un jour, un EP de house ou de drum & bass, enfin autre chose que de la techno indus ?

J’ai fait beaucoup de sons plus deep et expérimentaux dans le passé, et un track comme "Galloper" de The Power And The Glory est quelque part entre la techno et la house. En studio, j’essaie souvent différents styles pour me tester, mais ce genre d’exercices, c’est juste pour le fun et c’est pas destiné à être publié. Mes albums m’offrent un espace d’expérimentation plus large, mais un EP entier de house ou de drum & bass n’arrivera probablement pas.

Que diriez-vous aux personnes qui trouvent la techno industrielle trop éprouvante ?

Ma musique est énergique et passionnée, je ne pense pas qu’elle soit violente ou chaotique. Tout ce qu’on y entend est ciblé, ce n’est pas l’anarchie. Cette musique n’est pas pour tout le monde, ce n’est pas un soundtrack timide que l'on peut ignorer ou écouter alors qu’on s’amuse avec son téléphone ou qu’on discute avec des potes. Cette musique ne peut être ignorée. Elle capture votre attention et vous force à vous y engager totalement, ou à rentrer chez soi.

Vous avez joué dans une église à Londres en 2013. Ça vous a plu ? Est-ce que vous envisagez un jour de ne plus jouer en club ?

À la fin de l’année 2013, je me suis produit dans une église à Londres, pour un live expérimental, et ce fut d’ailleurs l’une de mes performances favorites. Réaliser des sets ou des lives hors des clubs, ou dans des espaces alternatifs est une chose qui m’intéresse beaucoup. Je pense que de la techno orientée club pourrait très bien passer au beau milieu d'une forêt, sur une plage ou dans une cave.

Comment imaginez-vous l’avenir de la scène techno ? Lumineux ?

Comme tous les genres musicaux, il y a des parcelles de luminosité aveuglante parmi la masse de plagiats. J’écoute encore trop de pâles copies de Mills, Hood et Basic Chanel, ça dure depuis tellement longtemps que ça me mine. Pour moi, il y a deux types de producteurs : ceux qui font un son, et reconnaissent que ce son sonne comme celui d’un de leurs héros (comme Jeff Mlls par exemple), et qui s’enfonçent ensuite encore plus dans cette direction.

Et puis il y a ceux qui reconnaissent que ce son est similaire à celui d’un producteur déjà existant, donc le rejettent et cherchent autre chose. Malheureusement il y a trop de producteurs du premier type. Je ne suis pas negatif, juste réaliste. Chaque jour, je découvre des producteurs et des tracks qui me refont tomber amoureux de la techno.

Un conseil pour les jeunes producteurs ?

Soyez la meilleure version de vous-même, et ne copiez personne.

La suite pour vous et pour votre label Perc Trax ?

Je travaille sur de nouveaux EPs avec Adam X et Truss, en plus d’un remix pour un label italien. Après tout ça, je veux me vouer au développement d’un nouveau live. Sur Perc Trax, il y aura un album avec un autre article qui sera annoncé bientôt, et c’est une release très excitante pour moi.

Un mot de la fin ?

J'aimerais remercier toutes les personnes en France et ailleurs pour leur soutien continu. J’ai vécu tellement de gig spéciaux ces derniers temps que je me sens béni de passer ma vie à occuper ce métier.

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English Version

Why the pseudo Perc ? Percussion ? Percussive ?
It is short for percussion. It came from a college project that needed a new name very quickly, so I just looked around the studio for inspiration. After many years I still like it when I see it on flyers and posters and if anything it represents the sound of my music a lot more now than it did when I first started releasing records.
It’s always interesting to know what musicians used to listen to during their childhood and teenage years, so which kind of music did you listen to when you were younger ?
I started off listening to a lot of pop as a kid then I went through rap, indie and heavy metal phases. I still listen to a lot of the music I loved before I discovered hardcore, which then led me to house and techno. It is the memories of these times of my life as well as the actual music that keep pulling me back to what I listened to as a teenager.
You’ve waited ten years to release an album, Wicker & Steel, after a lot of EP’s. Why did you wait so long ? Too busy with gigs or too much work to make it “perfect” ?
I've always felt an album needs to be more than just a collection of tracks from one period of studio work, there needs to be a unifying identity and concept to it and for a long time I struggled to find this. Once I had made the track 'My Head Is Slowly Exploding' my first album formed very quickly around it. It was the same for 'The Power And The Glory'. I noticed a theme in a few tracks of mine, even though they were of different styles. This then set the mood and atmosphere for the rest of the album.
Will we hear again about your ancient aliases Spartak and Votion ?
They are both from times where certain record labels would want contractual exclusivity over an artist name, so I had different recording names for the three labels I was associated with at the time. I'm glad that era is over now and I can just be Perc. They won't be coming back, sorry.
You said once to RA “My energy would be far better spent playing an active role in campaigning, protesting and raising awareness, not making a track to keep Berghain moving at nine in the morning.” What’s the origin of your political commitment ?
There is no real origin, that is a bit like saying 'when did you first become aware of music?' like most things a sense of political awareness crept up on me and took some time until it reached a level where it bled through into my music. I have a dissatisfaction with a lot of things in the UK right now, but listing things you disagree with is easy, formulating solutions is a lot harder.
You like to convey messages through your releases..
That album is more about a personal journey from growing up in the countryside to becoming an adult in a city. 'The Power & The Glory' has more of a message about politics and a humans right to do what they want with their own body. It is always a balance between the message and the music. Sometimes the message is in the artwork, track titles or sleeve notes rather than the actual tracks. I want to voice my opinions but not preach in people's faces as I DJ or play live.
If you had to choose between only political statement or just personal history for a release, what will you choose ? What’s the most important to you between saying something political or saying something personal ?
For me the two are so twisted together they are hard to separate. Too many artists shy away from displaying strong opinions or making any kind of statement as they are worried about offending or alienating a section of their audience. For me these people are incomplete artists, their music might be good, but you always get the feeling they are holding back. If I had to choose then a personal message might be my choice, but I prefer to combine the political and the personal wherever I can.
Paula Temple defines herself as a “noicisian”. Do consider yourself a noisician too and why ?
No, not at all. I would never put myself in a box like that. I am happy to be associated with the wider genre of techno but that is as specific as I like to get.
You seem to always keep a balance between rough experimentation and “club music” ? Do you intend one day to devote yourself to only experimental music or club music, or will you always keep this balance ?
I really enjoy the balance. Some things I do are very focussed towards club play and others are very experimental and not aimed at any particular listening environment. The key for me now is making tracks that work in the club but which also have an experimental edge that introduces techno listeners to new sounds.
How do you prepare your show ? Do you work it a lot or let it happen spontaneously ?
I spend a lot of the week leading up to the gig looking for tracks to play, both new promos and older tracks. Often I will re-edit and re-master the older tracks I play. On the night I have no idea of what I will play, obviously I try to play out the tracks I have discovered that week but apart from the first one or two tracks I have no idea what direction the set will go in.
Do you adapt your gigs with the audience, or with the city or country you are currently playing ?
I adapt to the size of the club, who I am playing after and the time that I am playing at, I don't really change my set at all to the country or city. Two nights in the same club can be very different so it is almost impossible to predict the vibe of a crowd before you get in. I try to always get there early enough to watch the DJ before me. I could never be one of those DJs that arrives 5 minutes before they play and leaves 5 minutes after the play their last track.
Is it possible that one day, you’ll make house music or something very different from industrial techno ?
I've made a lot of deeper and more experimental music in the past and something like Galloper from The Power And the Glory is not really techno but also not really house. I often try different styles in the studio to test myself but normally these genre exercises are just for fun and not intended for release. My albums give me more space to experiment, but a full house or drum & bass EP probably won't happen.
What would you say to people who don’t listen to industrial techno because they find it too violent ?
My music is energetic and passionate, I don't think of it as violent or chaotic though. Everything you hear is focused rather than being anarchic. This music it is not for everyone, it is not some flat soundtrack that you can ignore as you play with your phone or chat with friends. It is music that cannot be ignored. It grabs your attention and forces you to engage with it fully or go home.
You played once in a church in London, did you like it ? Do you intend to make gigs elsewhere than in clubs ?
At the end of 2013 I played an experimental live set in a church in London and it was one of my favourite performances that I have done. Playing non-club live sets in alternative spaces is of great interest to me. Playing dance floor techno in a museum or library might not work but in the middle of a forest, on a beach or in a cave would be very interesting.
How do you imagine the future of the techno scene ? Bright ? Why ?
Like all music genres there are patches of blinding brightness amongst the mass of copyists. I still hear so many copies of the templates laid down by Mills, Hood and Basic Channel so many years ago that it gets me down. For me there are two kinds of producers. Those how make a sound, recognise that it sounds like one of their heroes (for example Jeff Mills) and then move in this direction to further sound like the person and then there are those that recognise that the sound is similar to that of an existing producer and therefore rejects it and looks for something new. Sadly there are too many of the first kind of producer right now. I am not being negative though, just realistic and every week I discover producers and tracks that make me fall in love with techno all over again.
Any advice for young producers ?
Be the best version of yourself that you can, not a copy of someone else. You will never match them.
What’s next in your creative life ? Any big new plan you are working on, with Perc Trax for example?
I am currently working on new EPs with Adam X and Truss plus I have a remix for an Italian label that will be announced soon. After all this is finished I want to devote my time to rebuilding my live set. On Perc Trax there will be an album by another artist announced soon, which is a very exciting release for me.
If you want to add something, feel free to do it !
I just want to say thanks to everyone in France and elsewhere for the continued support. I have had so many special gigs recently that feel blessed to spend my life doing this.