Comment expliques-tu ce retour d’un certain underground techno, avec des petits labels, des collectifs, des nouvelles soirées ?

Pour la génération précédente, la musique était devenue désuète et jetable. Ma génération s’est battue pour défendre la musique électronique. On a mené les batailles qu’il fallait mener. Et puis la musique électronique est rentrée partout. Dans la publicité, dans la mode, au cinéma. Elle fait aujourd’hui totalement partie de notre univers, de notre société. À tel point qu’à un moment, les DJ's et producteurs pensaient à marketer leur nom plutôt qu’à travailler leur contenu. Et la musique a perdu de sa valeur. La nouvelle génération a envie de mener une nouvelle bataille. De revenir à l’underground. De redonner de la valeur à la musique. Ce qui est bien avec ces jeunes collectifs et ces nouveaux labels, c’est qu’ils se parlent, s’écoutent, se respectent, se rapprochent et avancent ensemble. Il y a un esprit communautaire qui rompt avec la période précédente, plus individualiste.

Est-ce que le milieu électronique, en pleine dérive marchande, avait besoin d’un coup de fouet ?

Mais ce n’est pas que la musique électronique. C’était la musique en général. Avec l’effondrement du milieu du disque, les musiciens ont dû trouver de l’argent ailleurs et nous sommes rentrés dans une époque très marketing. Les groupes se sont entourés de managers ou d’agents agressifs, qui ont vendu les musiciens comme des produits. Mais c’était il y a déjà deux trois ans. On sent que les choses changent en ce moment dans la musique. Et dans la musique électronique en particulier.

"Je suis le premier étonné de voir la jeune génération techno s'intéresser à moi"

Dans une interview, tu déclarais justement que « la musique est devenue un produit jetable ». Pourtant toi, à l’inverse, tu sors HOME Box, un beau coffret.

Justement, depuis quelque temps, après la musique numérique qui avait perdu sa matérialité et, d’une certaine façon, sa saveur, il y a aujourd’hui un plaisir retrouvé à avoir un disque, un beau vinyle ou un coffret. Il y a un côté très solennel à ranger ses disques ou à poser un coffret sur une étagère. Il y a un retour à ces valeurs-là, à apprécier l’objet autant que la musique. Avec les cinq maxis que j’ai sortis l’année dernière, j’ai voulu faire quelque chose de singulier, présenter tout l’éclectisme de ma musique tout en restant moi-même. J’ai commencé par faire de la musique sans savoir où j’allais la sortir. Et puis, ce concept de cinq maxis sur cinq labels était plutôt drôle. Et aujourd’hui, il y a ce coffret pour réunir le tout.

Comment as-tu réussi à intéresser la nouvelle génération techno ?

Peut-être parce que je reste sincère. Mais je suis le premier étonné de voir la jeune génération techno s'intéresser à moi. Je l'ai remarqué avec Modeselektor. Au début, je les ai approchés avec le morceau Revenge of the Lol Cat. Je pensais qu’un titre comme ça, downtempo, expérimental, pouvait peut-être les intéresser pour leur label Monkeytown. Gernot est revenu vers moi très enthousiaste, et m’a dit qu’ils préféraient avoir un EP techno de ma part pour le publier sur 50Weapons. J’étais surpris et très honoré de leur proposition. Alors qu’au départ, je me disais qu’ils allaient penser : « Mais qu’est-ce qu’il nous veut, le vieux avec sa musique ! » (Rire.) De la même manière, j’étais le premier surpris que Motor City Drum Ensemble ait envie de publier mes morceaux sur son label. À chaque label qui a accueilli le projet Garnier, j’ai voulu que ce soit clair et je leur ai dit : « Sortez le maxi parce que la musique vous plaît, pas parce que c’est Laurent Garnier ! »

Fais-tu parfois des choix stratégiques pour toucher les jeunes : un maxi sur Ed Banger, une soirée avec ClekClekBoom, un after à Concrete ?

Cela peut paraître stratégique mais ça ne l’est pas du tout. J’ai été beaucoup critiqué pour mon maxi sur Ed Banger. Mais il y a surtout eu des critiques avant que le maxi ne sorte. Car quand il est paru, tout le monde s’est rendu compte que j’avais fait… du Garnier. Et pas du tout du son Ed Banger ! Faire un maxi sur Ed Banger, c’était avant tout faire un maxi avec Pedro Winter. Pedro, c’est un mec délicieux et drôle. Je l’aime beaucoup. L’histoire est simple. En live avec LBS, je faisais un morceau inédit, un peu happy, que j’avais appelé « le morceau du bonheur ». J’ai posté une vidéo avec des extraits live sur YouTube. Un jour, Pedro m’appelle et me dit : « C’est quoi ce morceau, je l’adore ! ». Pedro, c’est un passionné, un fou de musique. Toujours à l’affût. Et puis, il me dit : « Mehdi aurait adoré sortir ce morceau sur Ed Banger. » Cela m’a touché. Je lui ai dit : « OK, on le fait. » Le morceau a été intitulé Jacques in the Box. Le Jacques qui sort de la boîte, c’est moi. Comme un cadeau surprise, chez Ed Banger : je suis là où on ne m’attend pas.

Et pour ClekClekBoom et Concrete ?

Là aussi, il y a des histoires de musique et de rencontres. ClekClekBoom, c’est un label que j’adore. Dès le premier maxi, je leur écrivais un petit mot de soutien et d’encouragement. Donc, je suis leur histoire et nous nous sommes rapprochés naturellement. Leur invitation pour une soirée à La Machine du Moulin Rouge, c’était un sacré challenge pour moi. Il fallait que je sois cohérent dans leur line-up. Alors j’ai préparé un set spécial Chicago. Pour Concrete, c’est tout con. J’étais à Paris dans un restaurant et on me dit qu’un de mecs de Concrete est à une autre table. Je ne le connaissais pas mais je vais le voir. Je m’assois en face de lui et je lui dis que j’aimerais bien faire Concrete. Il me dit qu’il adorerait mais il n’osait pas me le proposer. Il pensait que j’avais un contrat, une exclu avec le Rex Club… Ce qui n’est évidemment pas le cas. Et donc, j’ai fait la Concrete et je me suis super éclaté.

Laurent Garnier
Par Jacob Khrist

Comment sélectionnes-tu les clubs où tu joues ?

Je ne joue que dans les endroits où j’ai envie d’aller. J’ai cette chance énorme de pouvoir choisir. Et je refuse les lieux qui parlent d’argent avant de parler musique. L’argent n’a jamais été ma priorité. Mon seul moteur, c’est de rester excité derrière des platines. Alors je choisis les endroits qui m’excitent. Et puis, de toute façon, je joue moins. Je fais moins de dates. Je n’ai plus 20 ans, j’ai une vie de famille.

Tu joues une à deux fois par été à Ibiza. Quelles relations entretiens-tu avec ce milieu de la techno mainstream ?

Je suis assez distant. C’est un milieu qui ne m’intéresse pas. Je m’échappe totalement de cette guéguerre entre Sven Väth, Marco Carola, Richie Hawtin… Ibiza, j’y ai joué une fois l’année dernière. Je n’y vais pas cet été. En principe, quand j’y vais, c’est pour faire plaisir à Carl Cox. Je réponds à son invitation. Carl, c’est mon pote. Quelqu’un de très bienveillant. Et je pense l’être aussi. Je ne suis pas fan de ce qu’il joue, mais il me laisse toujours la terrasse du Pacha. Et c’est cool. C’est comme la Croatie. C’est l’endroit où il faut aller, paraît-il… La nouvelle Ibiza. J’y ai joué une fois et je ne me suis pas du tout éclaté…

Qu’est-ce qui te pousse à aller tester de nouveaux lieux, comme le Yolo à Rouen, un club de seulement 400 places ?

Mais j’ai toujours fait ça ! Avec F Com, nous avons toujours défriché : aller dans de nouveaux lieux, de nouveaux pays. Si je ne faisais que des dates comme Time Warp, je m’emmerderais. J’ai besoin de jouer dans des lieux comme le Yolo, de cette proximité. Et cette soirée à Rouen était vraiment super. J’en garde un excellent souvenir.

Te sens-tu parfois prisonnier d’un son techno que les clubbeurs attendent ?

Quand je me sens prisonnier, je fais des virages. Je fais évoluer mon set. J’essaie d’amener les clubbeurs vers autre chose, en douceur, progressivement. Par suggestion. Il faut toujours trouver les bons morceaux, les échappées.

Reçois-tu des propositions différentes : jouer exclusivement house ou world ?

Parfois oui et j’adore ça. Cela fait trois ans qu’un mec me branche pour un set hip-hop. Je vais le faire ! C’est sûr ! Mais en même temps, il y a ce risque d’être emprisonné dans un seul style. Dans mes sets, j’aime mélanger les genres. La techno n’est jamais aussi belle que quand elle est jouée avec d’autres musiques !



Ces derniers mois, tu as fait plusieurs back to back, avec Carl Cox, Boys Noize, Motor City Drum Ensemble, S3A. Tu en fais un autre bientôt avec Marcel Dettmann. Qu’est-ce que tu aimes dans cette confrontation, aussi amicale soit-elle ?

Ce n’est pas une confrontation. Plutôt un voyage à deux. C’est comme si tu suivais quelqu’un dans une ville inconnue. Tu suis une personne dans une rue. Puis, dans la rue suivante, tu changes et tu suis une autre personne. Tu ne sais jamais où tu vas aller. Le back to back te fait sortir de ta zone de confort. Il peut se créer quelque chose de fort… ou pas. Avec MCDE, le set montait fort et il a flippé et tout cassé avec un morceau lent… Avec S3A, le back to back a été magique. On est allé loin et on ne savait pas qu’on allait partir aussi loin. Avec Boys Noize aussi. Le plus important, c’est qu’il y ait beaucoup de respect entre les deux DJ's.

Y a-t-il un DJ avec qui tu aimerais faire un B2B ?

Je n’ai jamais joué avec Kerri Chandler. J’adorerais. Avec DJ Harvey, ça pourrait être génial aussi. Avec lui, il y a une certaine cohérence. Comme je suis éclectique, j’arriverais toujours à m’adapter. Mais en fait, il y en a plein de DJ's avec qui j’aimerais jouer !

Dans un an, tu vas avoir 50 ans. Qu’est-ce qui te motive encore à aller dans les clubs ?

Parce qu’il y a toujours autant de choses à voir et à faire. C’est la même chose qu’il y a vingt ans. C’est là que ça se passe pour la musique électronique et mon appétit de mettre de la musique pour faire danser ne s’estompe pas. Et surtout, ça m’éclate.

Laurent Garnier
Par Flavien Prioreau

Y a-t-il des choses que tu n’as pas encore faites et que tu aimerais faire ?

Ouvrir un lieu me plairait bien. Un bar à vins peut-être. Un lieu convivial où l'on mange, où l'on boit et… où l'on écoute de la bonne musique.

Bob Dylan a récemment déclaré : « Si je devais tout recommencer, je deviendrais plutôt prof. » Et toi ? Tu deviendrais cuisinier ?

La cuisine, c’est ma formation. Je cuisine beaucoup et j’aime manger. Mais je crois que si je devais tout recommencer, j’aimerais devenir musicien. Pas nécessairement devant, chanteur, mais plutôt un musicien d’exception !