Par Alexandre Jaillon

J’ai eu la chance de faire une partie de mes études à Londres de 1989 à 1991, et de vivre l’explosion de l’acid house en Angleterre, puis d’enchaîner avec les raves underground à Paris comme Xanadu ou Lunacy et plus grand public comme Planète aux Transmusicales.

"J’avais envie d’un magazine plus ouvert, qui brosse un panorama plus large des musiques électroniques, qui évangélise les nouveaux venus en partageant avec eux nos coups de cœur."

De retour en France, j’étais décidé à travailler dans le music business. Après un passage au label New Rose, j’ai obtenu mon premier vrai job comme chef de publicité pour le magazine Rock Sound. Édité par les Éditions Freeway, c’était le mag teenage pour la génération post-grunge. Autant dire que je ne m’y retrouvais pas tellement musicalement.

J’étais en discussion permanente avec les maisons de disque pour leur vendre une page de pub sur leur prochaine sortie, et j’étais à l’affût de tout ce qui se faisait en presse musicale internationale. Ça m'a donné l’idée de monter un CD promo qui présenterait les nouveautés mensuelles et qui serait encarté avec le magazine. C’était la première fois que ça se faisait en France, et dès le premier numéro ça a été un carton exceptionnel, en faisant plus que doubler les ventes et en dégageant des gros bénéfices sur chaque numéro. 

Coda Magazine #48

Après quelques mois sur la même lancée, l’éditeur du groupe de presse m’a donc fait confiance quand je lui ai proposé de lancer un magazine consacré aux musiques électroniques. On était en plein essor de la french touch, avec le premier album planétaire des Daft Punk, Laurent Garnier venait de sortir « Crispy Bacon », les Chemical Brothers étaient en train de faire la jonction entre le public électro et le public rock, et même Radiohead sortait un album appelé Ok Computer ! Même si à la base j’avais une culture issue du rock, entre le blues de Lightning Hopkins et le jazz de Keith Jarrett, les Stooges et Modern Lovers, Television et Talking Heads, puis la britpop de Blur et Oasis, j’étais à fond dans la culture électronique, je n’écoutais plus que ça.

Le seul magazine français consacré à la génération techno était Coda, c’était la référence que je lisais régulièrement, mais je ne me retrouvais pas complètement dedans. J’avais envie d’un magazine plus ouvert, qui brosse un panorama plus large des musiques électroniques, qui évangélise les nouveaux venus en partageant avec eux nos coups de cœur.

On a sorti le numéro 1 en juillet 97, avec les Chemical Brothers en couverture, un gros sujet sur la jungle, un dossier sur les festivals électroniques de l’été (déjà !), et des articles sur Carl Craig, Prodigy, Superdiscount, Faze Action et I:Cube parmi d’autres. Le tout accompagné du fameux CD Sampler, une compilation de dix titres qui illustrait le contenu du magazine et permettait au néophyte d’écouter les artistes dont on parlait, aussi bien les nouveautés que des classiques comme Derrick May, Chez Damier, Theo Parrish, Blaze, Larry Heard, etc.

TRAX #6 Luke Slater

Même si ça restait bien en deçà de Rock Sound et Groove, qui tournaient autour de 25/30 000 exemplaires, le premier numéro s’est bien vendu : autour de 20 000 ex. Le lancement et les cinq premiers numéros ont été assez compliqués, car le magazine continuait à être bicéphale. D’un côté je travaillais à Paris main dans la main avec mon acolyte Franck Bolluyt, journaliste musical émérite à fond dans l’électro et secrétaire de rédaction chargé de corriger et mettre en forme les textes des journalistes, et nous étions dépositaires de l’esprit du magazine. De l’autre côté, le magazine continuait d’être concrètement mis en page et fabriqué à Clermont-Ferrand où était basé le groupe de presse, qui assumait le risque financier. Je vous laisse imaginer les débats…

"C’était un combat parce qu’on se battait pour défendre notre passion, les artistes dans lesquels on croyait, et faire le moins de compromis possible. Il y avait tant à partager !"

C’était un combat parce qu’on se battait pour défendre notre passion, les artistes dans lesquels on croyait, et faire le moins de compromis possible. Il y avait tant à partager ! Dès le départ on mettait des artistes référents, historiques du mouvement et aussi des choses nouvelles, des nouveaux sons, des nouveaux styles.

On était vraiment dans une logique de découverte, avec un public qui avait déjà une certaine culture musicale, et donc forcément plus exigeant. Suite à un coup de calcaire de l’éditeur, on s’est retrouvé du jour au lendemain seuls aux commandes, à devoir produire le magazine dans nos bureaux parisiens, alors qu’on n’avait pas l’expérience et qu’on ne nous en donnait pas les moyens ! C’était pour le numéro 6, et on a accumulé les galères : papiers des pigistes en retard, problèmes de maquette, interview pour la couverture avec Luke Slater sans cesse repoussée… On a fini par sortir le mag avec huit jours de retard après un bouclage mythique en enchainant deux nuits blanches passées au bureau. C’est pour ça que figure dans les remerciements de ce numéro le mystérieux Ordinator : une amphétamine pour étudiant qui nous a aidé à tenir le coup !

TRAX #72 Villalobos & Luciano

Heureusement, on avait une fantastique équipe rapprochée, avec Odile Deplas, Patrice Bardot, Benoît Carretier et Thierry Blons, avec tous la même dévotion. Et on était entouré d’une dream team de pigistes et collaborateurs qui s’est constituée au fur et à mesure avec des vraies plumes : des noctambules intenables, des globe-trotters impénitents, des journalistes arty voire intello, des photographes déjantés. Comme Yann Quelennec, PX, Antoine Calvino, Guillaume Sorge, Jérôme Viale (DJ Jee), Jean-Yves Leloup, Eric Bruckner, Stephanie Lopez, Franck Bedos, Pierre-Emmanuel Rastion, Matthieu Deluc, Marco Dos Santos, pour n’en citer que quelques-uns… Avec tous la même passion pour la musique et la danse. Et nombres d’entre eux sont encore des acteurs majeurs de la scène actuelle. 

J’ai appris sur le tas à être rédacteur en chef d’un magazine : à la fois par les choix éditoriaux, par le choix des journalistes, de les orienter dans l’écriture et l’angle de leurs articles. Sur les premiers numéros j’étais très exigeants et parfois même un peu pénible, à tous les niveaux : sur la DA, les photos les textes, les choix des sujets… Je suis un peu un perfectionniste, et à l’époque j’avais à peine 27 ans, je manquais sans doute de recul, et incontestablement d’expérience ! Mais je voulais éviter de faire un fanzine. Je faisais en sorte que lorsqu’il y avait une référence, on l’explique, même si c’était parfois redondant. Si un lecteur achetait Trax pour la première fois, je voulais qu'il puisse quand même comprendre ce qu’on racontait, que ce ne soit pas un langage complètement hermétique.

"Je voulais éviter de faire un fanzine. [...] Si un lecteur achetait Trax pour la première fois, je voulais qu'il puisse quand même comprendre ce qu’on racontait, que ce ne soit pas un langage complètement hermétique."

Faut se rappeler qu’en 1997, Google n’existait pas. Encore moins YouTube. On en était encore au modem 56k ! Aujourd’hui, sur Internet, on a accès à une base de donnée musicale quasiment intégrale, et on peut instantanément obtenir ce qu’un journaliste spécialisé mettait plusieurs années à découvrir.

Mr Oizo, TRAX

On recevait au bureau tous les CD promo des albums et des EPs qui allaient être sortis par des majors ou des distributeurs français, mais par contre il fallait courir après les labels internationaux et les vinyles. Soit en passant chez Phunk, lancé en 96 par Fabrice Desprez et Olivier Pilz, la principale agence qui en faisait la promo et avait des bacs à vinyles à nos noms qu’il fallait régulièrement relever, soit en allant fouiller dans les shops chaque semaine : BPM, Rough Trade (avec Ivan Smagghe et Arnaud Rebotini), Techno Import puis Katapult (Alex & Laetitia) et Daphonics (Clement Vaché).

Le magazine s’est rapidement construit une légitimité et a trouvé son public, grâce au sampler, un atout décisif à cette époque, mais aussi à la qualité du contenu. On alternait couverture cross over, qui servait de cheval de Troie, et couverture techno plus pointues. On passait de Air à Jeff Mills, de Fatboy Slim à Plastikman, tout en restant cohérent. Ça correspondait parfaitement à l’esprit de ce que développait par exemple le Sonar, dans lequel on plongeait chaque été. Ça nous renforçait dans nos convictions.

"On avait nos bureaux entre le Rex et le Pulp, dans lesquels on finissait chacune de nos soirées de bouclage, on était au cœur du petit milieu de l’époque, et on avait vraiment l’impression de participer à l’essor et la reconnaissance de la musique électronique en France..."

On avait nos bureaux entre le Rex et le Pulp, dans lesquels on finissait chacune de nos soirées de bouclage, on était au cœur du petit milieu de l’époque, et on avait vraiment l’impression de participer à l’essor et la reconnaissance de la musique électronique en France en affirmant nos goûts, que ce soit Metro Area, Leïla, Swayzak, Luciano, Jamie Lidell, Ricardo Villalobos, les labels Playhouse, Logistic, R&S et tant d’autres. On se sentait proche des artistes dont on parlait, et dont la plupart était de la même génération.

La scène était en pleine construction, elle commençait juste à se structurer, et on a vécu quelques années assez exceptionnelles, à travers les rencontres et les voyages qu’on a pu faire. La première interview de Moritz von Oswald de Basic Channel, qui voulait bien répondre aux questions sous réserve de ne jamais utiliser de citations. La session photo de couverture de Sigur Ros : les trois membres du groupe déguisés en diables et entourés d’enfants trisomiques costumés en anges. La couverture de Mr Oizo avec une tronçonneuses colossale, ou celle d’Ivan Smagghe ensanglanté à l’époque de Kill the Dj, que certains kiosques refusaient de distribuer. Celle de Manu Le Malin avec des photos hyper arty, retouchées par un peintre abstrait.

Ça nous a pris du temps pour faire évoluer la DA du magazine dans le bon sens, réussir à dépasser le cadre des photos libres de droits fournies par les labels pour avoir nos propres sessions, et développer un design dont on pouvait être fier, et qui était essentiel au message que l’on voulait partager. L’aboutissement de cette démarche a été la nouvelle formule, avec une nouveau logo, un plus grand format et du papier plus épais, et le charte graphique épurée et élégante de Vincent Le Bée.

L’occasion aussi de faire une soirée aTRAXion mémorable sur les deux étages du Pulp et du Scorp, avec DJ Hell, Pépé Bradock, Thomas Brinkmann, Chloé, réunissant près de 2 000 personnes un lundi soir… Pour moi, l’aventure a duré pendant 7 ans. Et après le deuxième dépôt de bilan de l’éditeur, j’ai monté un dossier pour racheter le mag au tribunal de commerce. Ça a foiré. Le magazine est parti dans un lot chez un nouvel éditeur avec lequel je ne partageais pas du tout la même vision.

TRAX # Metro Area

Après avoir vécu une telle liberté, j’étais allé au bout de ce que je pouvais imaginer dans ce contexte. J’ai préféré tourner la page et laisser le magazine entre de bonnes mains. Celles de l’équipe de passionnés avec qui je travaillais qui avait encore la gouache pour écrire une nouvelle page.

Et ça m’a donné l’opportunité de rejoindre WE LOVE ART qui venait de se créer avec le show d’Aphex Twin au Palais de Tokyo, suivi d’une rave dans une usine désaffectée d’Ivry sur Seine, puis les 10 ans de Playhouse avec Ricardo Villalobos à l’Aquaboulevard… Pour apprendre un nouveau métier, celui de producteur d’événement.