ENTRETIEN AVEC JEFF MILLS - PARTIE I

Pourquoi avoir attendu onze ans avant d'offrir une suite à The Exhibitionist ?

En dépit de toutes les technologies et toutes les activités liées à la musique électronique et à la dance music, il reste une certaine distance entre les gens et la musique. Un jour je me suis dit que si je pouvais mieux expliquer la musique électronique, peut-être que je pourrais convaincre les gens qu'ils peuvent eux aussi remarquer les caractéristiques uniques de la musique, pour qu'ils puissent l'apprécier encore plus, en comprenant les mécanismes. Il faut montrer que le métier de DJ, c'est bien plus que passer des disques. Il y a tout un processus de mental qui se met en place, accompagné de techniques, de savoirs et des savoirs-faire dont l'apprentissage prend des années.

"Il faut montrer que le métier de DJ, c'est bien plus que passer des disques."

Mais pour comprendre le geste et la pratique du DJ, ne faut-il pas avoir un minimum de connaissances techniques dans le domaine ?

Pas forcément. C'est comme un Chef qui compose un plat. Chaque geste est pesé, réfléchi, comme chez un DJ. Même quand un DJ ne fait rien, il compte et garde la mesure. Il sait quand se termine le track ou combien de temps il lui reste. Je souhaite vraiment que le public comprenne que ça ne s'improvise pas. Ce n'est pas parce qu'on mixe vite fait dans sa chambre qu'il faut se dire qu'on est capable de jouer en public, a fortiori de devenir un DJ superstar, et se produire devant une foule de milliers de personnes.

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Il y a aussi des aptitudes, au delà production de musique, qui sont fondamentales, notamment au niveau psychologique. Si je passe tel titre, comment le public va répondre ? Pas besoin d'être diplômé en psychologie non plus, mais il faut avoir une connaissance acérée de la réaction des gens face à tel ou tel morceau. Ça requiert des années de pratique, fête après fête, expérience après expérience.

"Ce n'est pas parce qu'on mixe vite fait dans sa chambre qu'il faut se dire qu'on est capable de jouer en public, a fortiori de devenir un DJ superstar, et se produire devant une foule de milliers de personnes."

Et puis j'imagine que chaque public est différent, ce qui complexifie la donne. 

Absolument. Mais au fil du temps, on voit des similarités en regardant non pas les gens comme individus, mais comme une foule composite, avec sa propre humeur. Et puis si la foule est majoritairement masculine, en fonction de l'heure qu'il est par exemple, il y a certaines choses à faire. D'abord il faut gagner leur confiance, et rapidement. Les hommes ont tendance à être moins patients. Il faut donc affirmer directement la ligne du set, leur expliquer où on les emmène. À l'inverse, quand la foule est principalement féminine, je choisis de mettre d'abord les femmes à l'aise, parce que plus elles seront à l'aise, plus elles danseront longtemps, et plus les garçons seront contents !

Vous disiez que le DJ compte tout le temps, et c'est aussi votre cas. Vous avez toujours eu recours à cette technique ?

Oui j'ai toujours fait ça. J'en suis presque arrivé au point où, du premier son au dernier, je connais chaque mouvement par cœur. Et à l'époque des vinyles c'était encore plus essentiel de compter. En l'espace d'une seconde, la magie pouvait être rompue. Aujourd'hui, avec la technologie, on peut se permettre de faire un peu moins attention à cela. De toute façon, tout est une question de timing chez le DJ. Je pense aussi qu'on développe l'intuition de savoir quand faire quoi.

"J'aimerais être encore plus rapide."

Est-ce que vous pouvez encore améliorer vos aptitudes de DJ ? Si vous avez un domaine dans lequel vous aimeriez vous améliorer, ce serait lequel ?

(Il réfléchit) J'aimerais être encore plus rapide. Enfin cela dépend de la musique que je vais jouer. Quand j'étais plus jeune, j'essayais d'être le plus rapide et le plus agile possible dans ma gestuelle. J'essayais de tester mon contrôle à de hauts niveaux de rapidité, en déplaçant l'aiguille sur le vinyle.

Quand vous avez commencé le projet The Exhibitionist en 2005, vous souhaitiez asseoir le statut du DJ comme artiste auprès des personnes qui pensaient qu'un DJ se contente de passer des disques. Est-ce qu'aujourd'hui, dix ans plus tard, l'image du DJ a évolué dans ce sens ? 

Déjà, tous les DJs ne sont pas des artistes. Mais la porte est toujours ouverte, celle qui transforme le DJ en artiste, à force de travail. Et je pense que non, l'image du DJ n'a pas vraiment évolué dans ce sens, parce que la musique électronique relève encore trop de la dance music. On ne doit pas prendre la musique électronique comme acquise. Je crois qu'il faut encore prouver cela aux gens, et c'est le but premier de The Exhibitionist, pour, dans l'idéal, donner l'exemple.

"Tous les DJs ne sont pas des artistes."

Pourriez-vous expliquer votre rapport avec le public ? Vous avez pour habitude de ne pas regarder la foule quand vous mixez.

Oui, je ne préfère pas regarder mon public quand je joue. Enfin je le regarde, mais indirectement. Il reste dans ma vision périphérique car je préfère m'imprégner d'une ambiance globale plutôt que de me focaliser sur les visages de chacun. Regarder chaque personne peut induire en erreur. Si par exemple, une personne semble s'ennuyer, mais qu'une autre danse : qui dois-je suivre ? Et même, quand j'examine directement la foule, je ne regarde jamais vraiment les visages. Je pense qu'on saisit avec plus de justesse l'énergie d'un public comme cela. Et puis il faut aussi que je garde le contrôle sur le mouvement de mes yeux.

Finalement, je garde des souvenirs plus exacts quand je regarde le public ou un environnement de manière indirecte. C'est comme capturer seulement l'essence de la chose. Je crois que cela aide beaucoup pour l'imagination de garder une part de flou. Pour revenir sur le public, j'ai l'impression que nous allons dans la même direction mais que nous empruntons des chemins différents. Je ne regarde jamais vraiment les visages. Je pense qu'on saisit avec plus de justesse l'énergie d'un public comme cela.

Vous avez toujours agi de la sorte ?

Non, quand j'étais jeune, je regardais directement les gens, un par un. Je les fixais, même, et je tentais de comprendre ce que chacun voulait entendre. J'essayais de jouer pour chaque individu. Mais j'ai pris conscience que cette manière de faire n'était pas la bonne. Il vaut mieux garder du recul. Pour les personnes qui sont tout au fond, par exemple, que j'aperçois à peine : comment faire pour les toucher elles aussi, et anticiper leur volonté ? C'est comme ça que je me suis mis à ne plus regarder le public directement.

Partie II

Parlons un peu des sujets d'avenir, comme le transhumanisme, la réalité virtuelle ou la potentielle colonisation d'autres planètes. Ce sont des sujets qui vous intéressent, je suppose ?

Oui, beaucoup. Justement hier, j'ai eu à ce propos une discussion très intéressante avec un ami. Nous parlions de Mars One, la future colonie humaine qui, en 2020, se dirigera vers Mars. C'est un voyage à sens unique. Pas de retour possible. On se disait qu'il serait judicieux que ces personnes ne soient pas totalement humaines, parce qu'il faut qu'elles survivent. Il faudrait que ce soient des cyborgs, mi-humain, mi-robot, si c'est possible. Ainsi la partie non humaine pourrait protéger la partie humaine et assurer sa survie en milieu hostile. Elle ferait aussi en sorte d'éviter à la partie humaine de commettre des erreurs. Nos sens et notre intuition ne suffiront pas, et il serait bon, dans ce cas précis, de faire fusionner l'homme et la machine pour assurer la survie.

Nous envisagions aussi une situation où deux personnes de cette mission ne s'apprécieraient vraiment pas, et l'un décide de tuer l'autre. C'est un cas de figure extrême, mais ce serait très humain. S'ils étaient cyborg, la partie robotique de la personne aurait un programme d'urgence pacifiste qui couperait court aux envies de meurtre de cette personne !

Pour l'instant, ce genre d'avancée s'applique à la survie, mais imaginez une application artistique, musicale par exemple, du transhumanisme. Dans quelques décennies, les musiciens et DJs seront peut-être des cyborgs-DJs avec des boites à rythmes ou logiciels implantés à même leur corps... Si vous pouviez devenir cyborg, vous sauteriez le pas ?

Absolument, je le ferais sans hésiter ! Mais à la seule condition que je sois sûr de garder tous mes souvenirs, les bons comme les mauvais. C'est ce qu'il y a de plus important pour moi, parce que c'est ce qui définit qui on est. Car après tout, je ne suis pas plus attaché à ma main droite qu'à la gauche, mes jambes ne sont faites que pour marcher... Si ces membres peuvent être modifiés et augmentés, alors je signe pour. Ma mémoire, en tous cas, doit rester intacte.

— Si vous pouviez devenir cyborg, vous sauteriez le pas ?
— Sans hésiter.

À long terme, je pense que la transition vers l'état de cyborg pourrait faire du bien à l'humanité. Tous les savoirs directement intégrés à notre cerveaux, c'est fascinant. Jusqu'à ce que la partie mécanique de l'homme prenne le dessus et éradique la partie purement humaine, se disant qu'il n'y plus besoin de chair et de sang. Ce scénario doit exister dans au moins dix films !

Quelle sera selon vous la prochaine grande (r)évolution musicale ?

Grâce à la réalité augmentée, je pense qu'on abolira la distance entre le créateur et le récepteur. On pourra vivre le moment où Jimi Hendrix a enflammé sa guitare lors du Monterey Jazz Festival en 1967, face au public, comme lui l'a été. Donc on ne se contentera plus d'écouter la musique, mais on pourrait la vivre comme si on la créait. Aujourd'hui, on vit les balbutiements de ce genre de technologies portées sur la réalité virtuelle. On appuie sur un bouton, et on est projeté au bout du monde. Cette technologie s'applique à la musique, mais à tout le reste ! Ce serait le développement ultime du mécanisme de l'apprentissage.

"On ne se contentera plus d'écouter la musique, mais on pourrait la vivre comme si on la créait."

Même si ce n'est pas vrai ?

Oui. Pour l'apprentissage de l'histoire par exemple : imaginez les avancées que cela procurerait ! Au lieu d'apprendre froidement des faits en lisant des livres, on pourrait directement vivre l'événement en question. En ayant la possibilité par exemple, de ressentir ce qu'un esclave a pu ressentir, les hommes seraient peut-être plus tolérants et emphatiques. Cela pourrait même les empêcher de commettre les mêmes erreurs. Plus de livres, plus de cinéma, plus, ou très peu de musique. Il ne resterait qu'une seule et unique forme d'art. On ne regarderait plus les peintures de Picasso quand on peut être Picasso, ou être la toile sur laquelle il peint, ou la pièce dans laquelle il peint. Je pense que cela sera bientôt possible, et peut-être même de notre vivant. D'ailleurs Google a de grands projets là-dessus. Augmenter à ce point l'expérience changerait profondément l'humanité.

Le problème ce que nous ne serions plus là, mais toujours ailleurs, dans nos réalités virtuelles, nos nouveaux paradis artificiels... 

C'est vrai. Je pense que je passerais ma vie virtuelle à Taïti, et que je ne reviendrais jamais à la réalité !

Il n'y aurait donc même plus de société.

Nope. Elle s'écroulerait. Ou on peut envisager un système, pour maintenir un semblant de société, où probablement que les plus riches seulement auraient accès à la réalité virtuelle, et les autres ne seraient même pas au courant, car s'ils l'étaient, il y aurait une révolution... C'est vrai que socialement, une telle avancée technologique n'entrainerait pas que des choses positives. Les humains seraient moins portés à se lier à d'autres. Le système éducatif serait remplacé, et d'ailleurs on perdrait beaucoup de choses à cause de cela : la discipline par exemple.

"On a beaucoup fait la fête déjà, beaucoup. Mais si on aime vraiment la musique électronique en tant que forme d'art, vraiment vraiment, il faut faire le plus de choses possibles avec."

Revenons au présent : pour terminer, auriez-vous un commentaire sur la scène électronique actuelle ?

Je suis ravi de voir qu'à Paris la musique électronique se porte aussi bien. Mais j'ai déjà vu cette scène grandir et mourir. Il y a certaines choses qui peuvent être faites.

Par exemple ?

C'est très bien qu'il y ait plein de fêtes dans Paris chaque week-end, les gens s'amusent et c'est tant mieux. Mais il peut y avoir d'autres raisons qui poussent les gens à se rassembler autour de la musique électronique et d'autres façons de vivre la musique électronique. En ne dansant pas, par exemple, mais en écoutant simplement. Il y a des ponts encore non explorés entre l'art et la musique électronique. Je proposerais qu'en France, les personnes qui font de la musique électronique l'injectent dans le plus de domaines possibles. Parfois ça marchera, parfois pas. Mais on ne saura jamais avant d'avoir essayé.

On a beaucoup fait la fête déjà, beaucoup. Mais si on aime vraiment la musique électronique en tant que forme d'art, vraiment vraiment, il faut faire le plus de choses possibles avec. Le design même de la musique électronique est fait pour ça : c'est ouvert, il y a tellement de possibilités à explorer... Dans d'autres pays, la scène se porte aussi très bien. Mais ils n'ont pas fait certaines choses au moment où il le fallait. Et là ça devient discutable.

"Le design même de la musique électronique est fait pour ça : c'est ouvert, il y a tellement de possibilités à explorer..."

Qu'est ce qui ressort de tout ça, du fait de faire une fête dans tel ou tel lieu unique ? Pourquoi voulez-vous faire ça ? Et finalement, dans d'autres pays, les gens ne savent pas répondre à cette question. Faites des choses pour les autres, qui peuvent aider les autres, au delà de la fête, des choses qui peuvent leur faire prendre conscience de certaines choses de leur vie quotidienne. Utilisez la musique comme un outil, pas comme une arme.