Mascara dégoulinant, en tailleur devant son plateau de sushis à peine entamé, Peaches me gratifie d'une chaleureuse accolade en guise de bonjour. Après avoir respecté un silence musical de six ans, la déesse perverse de l'electropunk débarque avec le fracassant et très NSFW Rub, où il est question de bites, de chattes et de vaginoplasties.

C'est à la fois politique, personnel et, bien sûr, diablement cathartique. Onze bombes à la sensualité moite et crasseuse, desquelles se dégage une aura brute, lubrique et drolatique. Dans cet album, Merrill Beth Nisker choisit de s'éloigner du rock au profit d'un son électronique gorgé de basses viscérales. On y retrouve aussi des featuring intelligents : Kim Gordon, Feist, et surtout Simonne Jones, une chanteuse, performeuse et chercheuse spécialisée dans le VIH... également disciple de Peaches. En attendant de pouvoir se délecter de l'excellent Rub — le meilleur de ses albums ? — dès le 25 septembre, rencontre avec l'inénarrable icône.

Update 23/09

Retrouvez l'intégralité de son album en streaming ci-dessous :

ENTRETIEN AVEC PEACHES

Vous n'avez pas chômé ces six dernières années : avec votre propre opéra-rock Peaches Does Herself, Peaches Christ Superstar, une apparition dans un opéra berlinois, et bien sur votre album Rub... Vous pouvez me raconter tout ça ? 

J'ai fait quatre albums. Dans la logique, il y a six ans, je me serais lancée dans un nouvel album avant de partir en tournée. C'est ce que j'ai commencé à faire, mais au bout de quatre mois, j'ai fait un burn-out. Je tombais toujours dans la même routine. Je ne me reconnaissais même plus. Et puis un jour, un théâtre est venu vers moi pour me demander de faire une production : c'était Peaches Christ Superstar. Ce qui est drôle, c'est que vingt ans avant cela, je suis passée par une école de théâtre pour être réalisatrice.

Je rêvais de réaliser des comédies musicales. Mais des putains de cool. Pas des niaiseries. Quand j'étais gamine, j'adorais des trucs du genre de Rocky Horror Picture Show. Aujourd'hui, il peut paraître suranné, mais à l'époque c'était dingue ! Il y a aussi Tommy et tous les films de Ken Russell qui ont façonné mon univers. Dans ces films, il n'y a aucune parole, les personnages ne font que chanter avec leur tripes. (Elle se lève et se met à chanter).

Je voulais vraiment faire des comédies musicales de ce type, mais je n'y suis jamais parvenue. Et ce n'est pas pour rien. Je pense que si je me suis orientée vers la musique, c'est parce que je peux être mon propre directeur. C'est ce que j'ai fait pendant ces quinze dernières années. Du coup quand le théâtre m'a contactée, j'ai rassemblé environ 22 de mes chansons pour élaborer une histoire. C'était comme un rêve enfoui qui se réalisait.

Tu as l'intention de continuer dans cette voie ? 

Non, je ne pense pas. Enfin peut-être. En ce moment je fais pas mal de vidéos pour mes chansons. Car il va y avoir un clip par titre pour Rub. C'est moi qui les dirige. C'est d'ailleurs plus des courts métrages que de simples clips. Par exemple on en a tourné un clip dans le désert, avec exclusivement des femmes. On était 40. Que des femmes, de la technique à la réalisation en passant par les actrices et le staff. C'était une expérience assez particulière, comme si l'on faisait partie d'une même communauté.

Tu peux m'en dire plus sur les clips qui vont accompagner chaque titre de Rub ?

Il y aura tous les registres : du comique, avec un clip où on est nus sous des combinaisons de couleurs clichés, genre il y a le jaune, le noir, le blanc, le rouge... Et après on joue avec nos bites, on s'auto-suce et on baise une pastèque. On s'amuse quoi ! Le clip de "Rub" sera plus sombre, étrange, à la Jodorowsky. Sans histoire, mais avec une série d'images sur la honte qu'il y a autour du corps, un peu à la Narcissister.

"C'est compliqué de trouver un équilibre entre spontanéité et contrôle."

Réaliser un court métrage par titre, et quels courts métrages, ça a du être un travail de longue haleine.

Oh que oui ! C'est compliqué de trouver un équilibre entre la spontanéité inhérente à la création et un contrôle nécessaire des choses.

Cet album, et plus encore que Teaches of Peaches, sonne très électronique, entre bass music et techno. C'est une volonté pour toi de t'éloigner des sonorités rock ? 

Ça s'est fait naturellement. Il y avait quelques titres plus rock prévus pour cet album, mais on ne les a pas gardé. Ils étaient moins puissants que les titres électroniques. J'ai fait une chanson rock dernièrement, avec Nick Zinner de Yeah Yeah Yeahs, mais elle sortira seulement en single et ne fait pas partie de l'album. Ce titre fait d'ailleurs partie de la série consacrée à la musique de la chaîne Adult Swim. Pour revenir au rock, c'est juste que ça n'allait pas pour cet album.

peaches

Est-ce que vous trouvez qu'aujourd'hui, les jeunes artistes se tournent plus facilement vers la musique électronique que le rock ? Si vous avez choisi de vous éloigner du rock pour cet album, ce n'est pas parce qu'on vit un âge d'or de l'électronique aujourd'hui ?

Oui, je suis d'accord. Il y a plus de créativité aujourd'hui dans la musique électronique que dans le rock. Je pense même que le punk aujourd'hui est électronique, incarné par des personnes comme Mykki Blanco et sa booty bass music imparable. C'est peut-être une attitude encore plus punk que ceux qui l'ont inventé par l'approche de la musique et du monde.

Il y a quelques jours se tenait à Paris le premier festival dédié à la culture queer...

Le Loud & Proud ?!

Oui exactement. 

À Berlin, le festival queer c'est le Yo Sissy.  Est-ce que je peux te poser une question ? Inversons les rôles.

"Il y a plus de créativité aujourd'hui dans la musique électronique que dans le rock."

Je t'écoute.

Quelle est la différence entre un festival queer et un festival de fierté ?

Je ne suis pas une experte, mais je dirais que le festival queer semble de manière générale, plus underground. 

Je me pose souvent cette question !

En tous cas, le Loud & Proud est le premier festival queer parisien, alors même que nous sommes à Paris. 

Ah bon ? Le meilleurs shows queers que j'ai pu voir de toute ma vie ont été à Paris. Et à San Francisco. Ici, j'ai l'impression que les queers, et surtout les filles, sont vraiment très libres après leur coming-out queer. Elles sont bien "Loud & Proud" justement ! À Berlin ce sont les hommes queers les tornades, moins les femmes.

Revenons à Rub, votre dernier album. Il sonne toujours aussi transgressif et politique, mais il semble également plus personnel. 

Oui, c'est vrai. Il y a cette chanson surtout, "Free Drink Ticket", qui parle de rupture comme je n'en ai jamais parlé. Après tout "Fuck The Pain Away" évoquait aussi le thème de la rupture, mais avec moins d'implication personnelle peut-être. Dans "Free Drink Ticket", c'est comme si je capturais ce moment où l'on rompt avec quelqu'un. Un instant, on ressent tellement d'amour, et l'instant d'après, il n'y a que de la haine. Tout le monde a vécu ça. Evidemment on s'en sort après, mais à ce moment, la terre s'écroule sous nos pieds. Ça fait putain de mal, hein. Ce titre a cristallisé ce moment douloureux. Ce track est un exutoire.

"Aujourd'hui je crois que les gens se sentent plus libres de penser ou faire ce qu'ils souhaitent qu'il y a quinze ans."

Cela fait quinze ans que vous êtes Peaches. Avez-vous constaté depuis vos débuts une évolution des mentalités sur les dictats que tu combats ? 

Complètement ! Les gens qui m'ont écouté à mes débuts, maintenant ils ont grandi ou vieilli et sont dans des positions de pouvoir où ils peuvent influencer les autres. Aujourd'hui je crois que les gens se sentent plus libres de penser ou faire ce qu'ils souhaitent qu'il y a quinze ans. Et je suis la plus heureuse des artistes si j'ai pu, d'une manière ou d'une autre, y contribuer.

Lors d'une interview, Paula Temple soutenait qu'il n'y a eu aucune évolution des mentalités concernant la place des femmes dans la musique électronique. 

Paula est une amie ! On s'est rencontrées à Londres pour un concert de Kate Bush. Il se trouve aussi qu'elle va faire un remix pour un des titres de l'album. Et d'ailleurs les remixes qui arriveront ne seront faits que par des femmes. Tu aurais quelques idées pour moi ?

Laissez-moi réfléchir...

Ah, tu vois tu es obligée de réfléchir quelques secondes avant de donner des noms de femmes DJs. C'est fou quand même !

Xosar, Margaret Dygas, Anetha, Flava D, Clara 3000, Holly Herndon, Nina Kraviz... ?

Attends, je note.

peaches

Il faut croire que tu es finalement d'accord avec ton amie Paula sur le problème du manque de parité dans la musique électronique. 

C'est tragique mais oui, c'est un problème.

À ton avis, comment échapper à la constante instrumentalisation du corps de la femme ? Faut-il en jouer, comme tu le fais ?

Je crois qu'il ne faut pas intellectualiser. Nous sommes faites avec ces corps, et à un niveau purement instinctif, il faut avouer que le corps des femmes est si beau ! On ne peut pas s'empêcher de le regarder, c'est normal. Par exemple, lorsqu'on tournait cette vidéo dans le désert, nous étions presque nues. Et on se complimentait mutuellement sur la forme des seins d'une telle ou des jambes d'une autre. Tout ça de manière très naturelle.

Je crois que les problèmes viennent des gens qui sont effrayés par le pouvoir et la beauté du corps des femmes. Il y a quinze ans, Yoko Ono présentait une performance artistique sur ce sujet : ça s'appelait Cut Piece. En gros, elle était assise dans une salle et les gens venaient couper ses vêtements. Elle m'a demandé de le faire il y a deux ans, j'ai bien sûr accepté. C'était drôle parce que les gens paraissaient choqués, genre, "Oh mon dieu, j'ai vu un sein ! Oh mon dieu, et il n'est pas parfait !". Arrêtez les gens, c'est juste un putain de corps !

Ils doivent y voir une dimension sexuelle.

Oui, peut-être. Révéler l'abscons, c'est sexuel. Mais il y a aussi cette recherche de perfection dans le corps qui est un peu débile d'ailleurs. C'est une espèce de recherche tronquée de la perfection. C'est un des gros problèmes du porno d'ailleurs. Moi je trouve ça choquant plutôt parce que c'est pas réel. On dirait des performances artistiques extrêmes plutôt que du sexe. Il y a peu, j'ai vu ce documentaire d'une étudiante qui s'appelle "Sex". Pour son projet, elle voulait organiser le plus grand gang bang du monde. Et elle l'a fait. Je crois qu'elle a mal fini, dans la drogue... C'est une triste histoire.

Parlons maintenant de ton livre, What Else Is In The Teaches Of Peaches, ça sera plus gai. 

Oui c'est sûr ! Il regroupe six années de photo par un ami photographe qui vient de l'univers du skate. Il a su capturer des moments intimes avec son oeil d'ami, et il a axé son travail sur la dualité entre la vraie personne et une célébrité qui vit sur scène.

Retrouvez l'intégralité de son album en streaming ci-dessous