Mais si aux premiers abords l'oiseau peut sembler tâtonnant, c'est une sensibilité évidente qu'il capte au travers de ses enregistrements sauvages dans la rue, des bruissements ou des sonorités métalliques. Comme la bande-son de ces choses invisibles pour le plus grand nombre mais pourtant si palpables, DoubtingThomas sublime le quotidien en nous révélant la poésie présente dans chacune de ses sonorités. Entre micro-house, jazz, acoustique et ambient expérimentale, c'est un véritable travail de recherche autour de la musique électronique qu'il nous livre tout en conservant cette rythmique mélodieuse qui lui est si propre.

Une démarche que l'on retrouve au sein des labels sur lesquels ses EPs et LPs ont été accueillis : après le discret label berlinois 31337, il signe sur le très productif label américain Little Helpers, puis sur Organic Music, Catch Recordings et Metroline Limited.

Pour l'heure, il nous présente en exclusivité l'intégralité de son dernier né : The Modern Sound Of Yesterday EP signé sur le précieux label italien Amam (LoSoul, Tale of Us, Avatism, Christopher Rau, Shaun Reeves...).  Une énième preuve de la diversité de DoubtingThomas dont on découvre la sensibilité dans cette interview qu'il nous a accordé.

Rencontre avec DoubtingThomas

Qui es-tu vraiment ? C'est quoi toi histoire ?

Je suis un mec plutôt normal, avec une passion maladive à couper des formes. Je n'ai pas encore bien déterminé mon histoire donc je laisserai le mystère planner encore un peu.

Pourquoi « DoubtingThomas » ? Une référence à l'Apôtre Thomas et à sa théorie du « ne rien croire sans voir » ? C’est toi ?

Oui, c'est une référence à ce bon vieux St Thomas, le seul des Apôtres à avoir demandé des preuves des super-pouvoirs de l’Homme et sur lesquels toute notre société occidentale s'est fondée. Même si je ne suis pas un grand fanatique de religion, le concept de la recherche avant l’affirmation m’a toujours fasciné. Essayer d’éviter les erreurs et d'être sur de ce que tu dis ou fais. D'ailleurs St Thomas est aussi appelé le Saint de la Science, ce qui est plutôt paradoxal dans ce sens. Personnellement je ne suis pas un saint, ou pas encore un en tout cas !

"J'ai choisi Berlin parce que c'est à l'opposé de Londres."

De Londres, tu es parti à Berlin. Pourquoi cette ville en particulier ?

J’ai habité à Londres pendant une bonne partie de ma vie, j’ai fait mon trou là-bas pendant 13 ans plus exactement. C'est une ville culturellement super et extrêmement vibrante mais malheureusement constamment changeante et de moins en moins alternative. Aujourd’hui, Londres est une ville géniale si tu bosses dans la finance mais un vrai cauchemar si tu es artiste et que tu essaies de vivre uniquement de ta passion. J'ai choisi Berlin parce que c’est l’opposé, il y a de l’espace et du temps pour faire ce que tu veux à fond et surtout sans stress. Berlin c’est une ville pénard, les gens sont cool, tu peux sortir 24/24, 7/7, et la bière est pas chère (rires). Non, vraiment, c’est justement pour son contraire, pour son calme et sa tranquillité que j'y vis. Et puis en plus je n'aime pas la bière.

Le studio, la scène, comment ça se passe pour toi ? J’ai cru comprendre que tu étais aussi musicien ?

En studio ou sur scène, c’est pour moi le même procédé. Je travaille sur de grosses séquences et je sépare tous les sons dans des channels différents. Ensuite je jam et j’enregistre les stems quand il se passe un truc intéressant.

"J’utilise pas mal d’instruments acoustiques et des micros pour enregistrer des fourchettes, des couteaux et autres ustensiles qui font potentiellement du son."

Dans mon approche, je n'ai pas de règles précises, tout dépend du moment et du mood dans lequel je suis. J’essaie juste de capter l’instant plutôt que de faire un truc tout beau, tout propre et politiquement correct.

DoubtingThomas

Entrez dans le studio de DoubtingThomas[/caption] En live, j’ai 24 channels sur Ableton qui tournent en même temps, une vielle Electribe de Korg pour les hi-hats et aujourd’hui la TR-8 de Roland pour les kicks. Ableton est mon instrument principal dans mes sets, je l’utilise comme un séquenceur pour ne pas tricher et faire en sorte que le coté live soit là. Je veux vraiment créer quelque chose de nouveau à chaque gig pour que ça reste intéressant pour le public, et pour moi aussi par la même occasion. J’ai trop de respect pour les musiciens pour dire que j’en suis vraiment un, mais je joue un peu de tout à ma façon. Comme je l'ai dit, j’utilise beaucoup le micro en studio et j'arrange pas mal mes prises pour faire sonner mes instruments le mieux possible.

"Je ne suis pas certain d’être bon pour produire des morceaux 100% club où les gens lèvent les bras vers le ciel et jettent leur culotte sur scène."

Tes productions rappellent celles de Pantha Du Prince : à la fois expérimentales, atmosphériques et mélancoliques mais aussi très pures et pleines d’espoirs. C'est ton message aussi ?

J’aime beaucoup les mecs comme Pantha du Prince, Herbert, ou Von Oswald pour en nommer quelques uns. Ils ont une approche vraiment musicale de la musique électronique, une vision vraie et unique du truc. Leur musique va au-delà des genres et va puiser dans des styles variés. C’est exactement ce que je recherche dans mon travail. En ce qui concerne le message, c’est assez difficile à expliquer. Au départ, c’est toujours un peu abstrait mais j’essaye toujours d’incorporer une idée précise à chaque fois. Je pense que c’est plus une question de mood au final, ça passe dans l’air ambiant et au moment précis de la composition.

Il y a une sensibilité évidente dans ta musique, une manière de voir les choses différemment...

Être créatif ou faire de la musique a toujours été une façon d’exprimer toutes ces choses que je ne peux pas expliquer avec des mots. J’aime le coté profond de la musique, celui qui te fait réfléchir, qui te renvoie vers de bons vieux souvenirs ou qui te donne la chair de poule. Je ne suis pas sûr d’où ça vient exactement. Vu que chez moi, je n'écoute jamais la musique que tu peux entendre en club et que je suis surtout un grand fan de jazz, d’experimental et d’ambient. Je pense avoir indirectement puisé mon inspiration de là. En gros, j’aime mélanger les genres et j’essaie d’explorer différents tempi et styles tout en gardant une ligne conductrice avec des sonorités globales dans les morceaux et les sets. En d’autres termes, j’aime bien enfreindre les lois.

"J’aime bien enfreindre les lois."

Avec ton précédent album Nocturne, tu semblais avoir pris un virage très jazzy. Pourtant, tu reviens vers la deep/micro house avec The Modern Sound Of Yesterday EP...

J’ai toujours produit des tracks plus ou moins ambient avec des tempi lents, plus ou moins jazzy. C’est d’ailleurs ce que je préfère en matière de composition car il y a de la place et pas vraiment de règles précises, contrairement aux tracks plus house ou techno. À la base, j'ai fait Nocturne pour une agence de pub. Ils m’avaient demandé d’utiliser l’alias DoubtingThomas. J’ai accepté même si la plupart des morceaux de l’album ont été retouchés pour un format d’utilisation plus commercial. Quand je sors mes productions, j’essaye d’incorporer le plus possible des tracks avec un tempo lent mais aussi des morceaux un peu plus dansants. D’habitude, j’aime bien séparer les deux. C'est aussi une façon d’exister et de pouvoir jouer mes lives tout en les gardant à la fois pour le club et le boogie et toujours avec un twist. Je ne suis pas certain d’être bon pour produire des morceaux 100% club où les gens lèvent les bras vers le ciel et jettent leur culotte sur scène.

"Je ne jouerai sûrement jamais à Ibiza du coup, mais ça me va comme ça, c’est plutôt bon signe en fait."

DoubtingThomas

En te situant au bord de ces deux types de house music, tu appartiens à un sub-genre hybride. Comment te vois-tu au sein de cette micro-scène ?

C’est difficile à dire, je ne me soucie pas trop de ce genre de choses à vrai dire. Je voyage pas mal avec mes lives et, du coup, la musique voyage avec moi. Le concept de scène est un peu trop vague pour pouvoir me placer quelque part dans ce grand spectrum. Il y a de toute évidence différentes musiques pour différents endroits et publics. Il me semble que je joue plus dans des endroits où les gens apprécient plus le coté underground et musical de la chose. Et surtout là où les gens veulent me voir performer. Je sais qu’il y a un Top 100 des DJs de Resident Advisor mais je ne suis pas vraiment sur que ce soit une bonne représentation de la scène électronique en général. Il y a beaucoup de musiques intéressantes qui resteront malheureusement inconnues à cause de ce constant classement par genre et par nombre de cliques sur Internet. C’est tout de même rafraichissant de savoir que sous la surface il existe un public avec de très bons goûts musicaux.

"Sous la surface, il existe un public avec de très bons goûts musicaux."

Après des signatures sur différents labels pointus (notamment Little Helpers), tu signes aujourd’hui sur le label italien AMAM. Recrutement ou demande de ta part ?

J’ai commencé par le bas de l'échelle. À l’époque, j’ai sorti des albums gratos sur des netlabels qui m’ont par la suite amené vers des labels digitaux puis vers des labels centrés sur les vinyles. Ça a duré pendant plus d’une dizaine d’années. J’ai toujours été plutôt prolifique mais je n'ai jamais attendu de sortir sur de gros labels pour que ma musique soit entendue. Je suis arrivé là où j'en suis d'une manière plus lente mais plus sûre et naturelle. Cela m’a permis de ne pas avoir à envoyer des demos constamment et je sais maintenant que si les labels sont venus me chercher, c'est pour de bonnes raisons, et parce qu'ils apprécient vraiment ma musique. J’ai pas mal de requêtes ces derniers temps, et si le label convient et accepte mon approche, j’ai toujours une demo de prête au cas où.

DoubtiingThomas

Après le Sonar et tes autres dates, c’est quoi la suite pour toi ?

Je repars pour ma tournée annuelle aux États-Unis en juillet, puis en même temps je prépare la premiere sortie de mon label pour la rentrée. Vous en saurez plus bientôt !