En 2013, Colonized EP déjà sur le mythique label belge R&S nous avait grandement secoué. Mais les faits d'armes de Paula Temple remontent il y a déjà presque vingt années, durant lesquelles elle a vécu plusieurs vies, passant de l'enseignement à la conception de son contrôleur MIDI, le MXF8. Aujourd'hui la grande prêtresse de la techno originaire de Manchester mais installée à Berlin revient sur le devant de la scène avec une actualité florissante : Deathvox, un superbe EP signé pour la seconde fois chez R&S, et surtout le lancement de son propre label Noise Manifesto qui a pour vocation de déconstruire le son et la norme. Mais d'abord, on s'écoute son tout nouveau titre "Gegen" jeune de quelques minutes, posté sur son Facebook avec quelques explications.

Entretien avec Paula Temple

Comment s'est passé ton entrée chez R&S ? 

C'était très rapide. J'ai produit quelques tracks en décembre 2012. Je les ai envoyé à Renaat en janvier 2013. Il a été instantanément séduit, puis il a envoyé les tracks en question à Sabine pour voir sa réaction et ils ont voulu que je fasse un EP tout de suite. R&S a été le seul label à qui j'ai envoyé ces morceaux.

Où trouves-tu ton inspiration ? Par le simple fait de vivre à Berlin, à travers mes amis et d'autres artistes, parmi les gens que je rencontre lors de mes tournées européennes, ou encore à travers ce que j'apprends de gens courageux.

"J'ai cessé de me préoccuper de la perfection technique, ou de rentrer dans une case ou encore de coller à certaine définition de la techno."

Comment parviens-tu à créer un univers musical et visuel aussi complet et profond ? 

Je me suis longtemps sentie forcée de faire certaines choses dans ma vie, alors j'ai décidé que si je me mettais à faire de la musique, cette musique serait sans limite et sans contrainte. J'ai cessé de me préoccuper de la perfection technique, ou de rentrer dans une case ou encore de coller à certaine définition de la techno. Je me suis complètement ouverte à toutes les possibilités en fait.

Si des gens apprécient ma musique c'est super, mais ce n'est pas mon objectif, sinon je resterais coincée dans l'indécision la plus totale en essayant de plaire à tout le monde, et au final je ne serais plus capable de faire de la musique ! En ce qui concerne mon univers visuel, je travaille avec des artistes avec qui je me sens connectée et en qui j'ai confiance, comme Tania Gualeni, qui a dirigé le clip de "Deathvox". Il y a aussi Jem The Misfit qui a fait les visuels du nouveau live, Nonagon.

Tu écoutais quoi plus jeune ?

Vers treize ans j'écoutais pas mal de musique gothique, de post-punk, de cold-wave et de rave : Babes in Toyland, Xmal Deutschland, Siouxsie And The Banshees, 808 State, KLF, PJ Harvey, Tangerine Dream, Nine Inch Nails, Afghan Whigs, LFO... En gros toutes les cassettes audio de rave que je pouvais trouver à Manchester.

Comment en es-tu arrivée à produire tes propres sons ? C'est arrivé assez vite non ?

Je bossais chez un disquaire et je suis DJ depuis mes 16 ans. J'ai d'ailleurs acheté mon premier synthé au même âge : c'était le Roland SH101, puis je suis passée au AKAI s3000xl. Je ne me considérais pas vraiment comme une productrice à l'époque. J'ai juste enregistré les sons que j'aimais faire. Et puis certains de ces sons se transformaient en tracks. Et j'étais assez réticente à l'idée de publier quoi que ce soit avant que Chris McCormack m'ait proposé de sortir un disque en 2002.

Tu as fais une pause de six ans dans ta carrière. Pourquoi donc ?

Je tenais à arrêter mes activités de DJ pour me consacrer à un album. J'ai aussi commencé à ce moment à enseigner et gérer des projets communautaires, ce qui a requis toute mon attention. Au final j'ai peu à peu abandonné l'idée de faire un album ou de revenir dans la production.

Comment expliques-tu ta longévité alors, en dépit de ce break ?

Je ne pense pas avoir fait preuve de longévité encore. Re-pose moi cette question dans dix ans !

Plus qu'une semaine avant le lancement de ton label, Noise Manifesto. Quelle est la philosophie de ton nouveau label ?

J'ai invité d'incroyables producteurs avec qui j'avais envie de travailler, et j'ai vraiment hâte de les annoncer en 2015 !

"Toute initiative qui reconnait l'existence d'un problème structurel de l'invisibilité des femmes et qui combat cet état de fait obtient tout mon soutien."

Il parait qu'à ton retour de cette fameuse pause de six années, tu as remarqué une déterioration du statut des femmes dans la musique électronique. Qu'est-ce qui t'a mené à penser ça ?

Tu es vraiment en train de me poser cette question ? Tu ne vois pas l'éléphant dans la pièce ?

J'aimerais avoir ton avis sur des initiatives telles que le festival Space-Time qui, cette année, n'a programmé que des femmes dans son line-up.

Je ne connais pas ce festival. Mais souvenons-nous que, d'année en année, la plupart des festivals ne programment que des hommes. Donc toute initiative qui reconnait l'existence d'un problème structurel de l'invisibilité des femmes et qui combat cet état de fait obtient tout mon soutien. C'est une bien triste situation qui fait que des initiatives pareilles deviennent nécessaires. Le risque c'est qu'elles deviennent un remplacement plutôt que d'exister en parallèle afin de changer en profondeur les line-up des clubs et festivals

Paula Temple
©Tania Gualeni

Alors comment concrètement les femmes peuvent gagner en visibilité sur la scène techno ? Parce qu'elles sont bel et bien là, mais moins visibles.

Il faudrait poser la question aux propriétaires des labels, aux promoteurs et aux DJs techno déjà bien établis qui ne veulent pas parler de ce problème. Pourtant ils ont le pouvoir de changer les choses. Mais ils ne changeront jamais, qu'est-ce que ça leur apporterait de changer après tout ?

Parlons de la machine que tu as conçue à présent, la MXF8.

Et bien il s'agit d'un contrôleur MIDI doté d'un crossfader qui permet de faire de la musique avec son ordinateur avec huit platines. C'est le seul contrôleur de ce genre fait en quinze ans. J'ai pu participer à son développement et ensuite je l'ai utilisé en tournée pendant deux ans.

J'aimerais savoir comment tu prépares tes shows : tu es du genre à tout prévoir à l'avance ou tu es plus spontanée ?

Je prépare beaucoup d'édits et je regroupe quelques tracks que j'aime particulièrement et qui vont bien ensemble. Après je ne joue pas toujours ce que je prépare, ça dépend du pubic qui assiste au set. J'adore le processus de préparation de set, et souvent je rassemble de nouvelles idées toute la semaine et les heures qui précèdent mon passage : ça me permet de me sentir plus consciente et plus connectée à mes sets.

Tu te définis comme une "noisician". Tu peux développer ?

C'est un de mes vieux amis, Gerard, l'inventeur de la MXF8 et du Notron qui a utilisé ce terme il y a quelques années. Je trouve que c'est une belle façon de parler de musique et de ne pas être trop sérieux quant au fait d'être musicien.

"Deathvox" : pourquoi ce titre ? Quelle est l'idée derrière ce nom ?

J'adorerais pouvoir dire que j'ai une raison très profonde d'avoir utilisé ce mot, mais en fait c'était juste un titre qui marche tellement bien je trouve que je ne pouvais que l'utiliser à mon prochain EP. Et j'ai mis cinq mois à y parvenir.

Paula Temple
©Tania Gualeni

Si tu n'étais pas "noisician", que serais-tu ? 

Je serais misérable.

Comment vois-tu l'avenir de la scène techno française ? 

J'ai joué en France plusieurs fois cette année, où j'ai rencontré beaucoup de collectifs et de jeunes talents ; je pense que ces gens orientent la techno dans la bonne direction.

C'est quoi la suite pour toi ?

Finir par enfin sortir un album !

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English version

How did your entry on R&S records happen ?

It was very quick. I made some tracks in December 2012. I sent my tracks to Renaat in January 2013. He was instantly blown away, played the tracks to Sabine for her reaction and then wanted an EP from me straight away. R&S were the only label I sent those tracks to.

Where do you find your inspiration ?

Living in Berlin, conversations with friends and other artists, the crowds I get invited to play to around Europe, and learning about brave people.

How do you manage to have such a powerful music / visual aesthetic ? 

I have felt constrained for such a long time in my life that I decided, if I’m going to make music, it will be music that makes me absolutely excited without any limitations. I stopped caring about technical perfection, or fitting in, or trying to give a definition to techno… I completely opened myself up. If other people like my music then great, but it is not to be the objective, otherwise I will freeze with indecisiveness in trying to please everybody and I would never be able to make music. For the visuals I work with people I really connect with and feel I can totally trust their vision, like Tania Gualeni who directed the video of Deathvox, or Jem The Misfit with visuals for the new live show called Nonagon.

Which kind of music did you listen when you were young ?

At the age of 13 I was listening to so much post-punk, goth, rave… mostly Babes in Toyland, Xmal Deutschland, Siouxsie And The Banshees, 808 State, KLF, PJ Harvey, Tangerine Dream, Nine Inch Nails, Afghan Whigs, LFO and any rave tape I could get hold of from Manchester.

What drove you to produce electronic music ?

I was working in a record store and DJing since I was 16, and bought my first synth aound the same time, the Roland SH101 and then an Akai s3000xl sampler. I didn’t really consider myself making music at that time, I just spent many years recording lots of noises I liked to make. Some of those noises gradually started developing into tracks. I was really indecisive about releasing anything until Chris McCormack put me on the spot and asked if he could release my first record in 2002.

You made a six year pause in your carrer. Why this choice ?

I wanted to stop DJing for a while so I could focus on making an album. I also started teaching and running community projects and this ended up requiring my full focus. So I gave up on the idea of making an album or going back into music.

How do you explain your longevity ? 

I don’t feel like I have demonstrated longevity yet. Ask me again in 10 years!

I already know the answer, but could you explain your position on your label Noise Manifesto ? 

I’ve invited some amazing music producers and we’ll be collaborating together in a very interesting way, which I look forward to announcing in 2015.

You deplored in your interview for red bull that after your six years pause, you’ve noticed a deterioration of women’ status in the electronic music scene. What drove you to think that ? Do you really think there is no improvment for women ? 

Am I really being asked this question? Have you seen the gigantic elephant in the room?

What do you think of initiative such as the Space-Time festival, which this year promoted female artist ?

I don’t know Space-Time Festival. But lets remind ourselves that most festivals are geared towards promoting a nearly all male lineup year after year. So any initiative that acknowledges there is a problem of structural invisibility and actively do their best to help shift the status-quo gets my full support. It is a sad situation that it has reached a point where these initiatives are necessary. The risk is that they become a replacement instead of happening in parallel to changing the regular line ups at festivals and club nights.

How can women be more visible in the techno scene ? As they are here, but for many, not as visible as men.

Ask the question to the label owners, promoters and the more established techno DJs who don’t want to talk about the elephant in the room. They have the power to challenge each other and change things. But they are not ever going to really change this, really, why would they?

Tell me about the MXF8. 

It is a midi controller with a crossfader that enables you to perform with your computer like it was 8 virtual turntables. It was the first controller of its kind made about 15 years ago. I was part of helping its development and then toured performing with it for 2 years.

How do you prepare your show ? Do you work it a lot or let it happen spontaneously ?

I prepare a lot of edits and I cluster a few tracks that I have a good feeling will work really well together. I don’t always play what I’ve prepared, it depends on what is happening during the set with the crowd. I love the process of preparing, and I’m often putting together new ideas all week or in the final hours before I play; it makes me feel more conscious and connected to every gig this way.

You define yourself as a “noisician”. Could you explain ?

It’s a word my old friend Gerard, the inventor of the MXF8 and Notron, would say years ago. It’s a great way to focus on having fun when sound designing and not to get too serious on being a musician.

“Deathvox”: why this title ? What did you wanna express threw it?

I would love to say I had some deep meaningful reason for this word, but it was just a working title for such a long time that I couldn’t possibly name the track anything else when it was finally finished. It took 5 months to finish.

If you weren’t a “noisician” as you say, what would you be ? Miserable.

How do you imagine the future of techno music and scene ? 

After playing in France a few times this year I met a lot of new techno collectives and young talent, that I can imagine these people leading the way with fresh directions for techno in the future.

What’s next in your creative life ?

Finally starting to make that album.