Photo en Une : © Adeline Mai

Depuis la sortie de son premier maxi « Erosoft » en 2002 sur Karat, Chloé est devenue l'une des artistes françaises de référence dans le champ de la techno/house. Passant régulièrement derrière les platines des plus célèbres clubs européens (Berghain, Rex Club, DC-10 ou encore Lux Fragil), elle se veut aussi artiste et musicienne à part entière.

Riche de ses multiples projets, Chloé tient les rênes de son label Lumière Noire, sur lequel a notamment signé le duo parisien Il Et Vilaine. En parallèle, elle collabore avec les chercheurs du son de l'Ircam (Institut de recherche et coordination acoustique/musique), pour pouvoir par exemple tester le système-son dernier cri de Radio France, ou mettre en musique un vieux film d'Hitchcock.

Cette année, Chloé a annoncé la sortie d’un tout nouvel album « Endless Revisions », à paraître sur Lumière Noire Noire le 27 octobre. À cette occasion, Trax vous propose d'écouter en exclusivité son tout nouvel opus juste avant sa sortie officielle. 

À l’occasion de la sortie de ce nouvel album, nous en avons profité pour faire le bilan sur son parcours, et lui confier au détour le poste de rédactrice en chef pour Trax #205, sorti au mois d’octobre. 

Te revoilà avec un album, le premier depuis 2010 et One In Other. Ca t’a pris du temps. Tu as longtemps hésité sur le format ? 

Oui, après le dernier album, je n’avais pas envie de repartir dans ce format, parce que c’est un processus très long. Et puis j’ai eu des propositions de collaborations, notamment avec le groupe Nova Materia, anciennement Panico, qui m’a proposé de travailleur sur la production de leur nouveau projet. 

Ce sont les mecs qui tapent sur des cailloux ? 

Voilà, ils sont mortels, on est devenus proches. Et donc je me suis retrouvée avec des artistes qui jouent des instruments. Moi, je n’en joue pas, à part de la guitare, mais j'ai une idée globale de vers quoi peut aller un morceau. J'ai pu donner une direction et une couleur à leur musique, c'était très enrichissant. 

Tu as quel niveau en guitare ? 

Je stagne un peu… J’étais fan de rock et j’aimais retranscrire les morceaux à l'oreille, les Beatles, Led Zep. Quand je me suis mise à la musique électronique, je me suis toujours dit que je voudrais mélanger instruments organiques et machines. J'ai toujours pensé comme ça. Je ne veux pas faire que de la musique synthétique. 

Tu as déjà eu un groupe ? 

Pas vraiment, avec un ami on jouait ensemble et on bidouillait sur un quatre pistes, mais je n'étais pas assez ambitieuse pour monter un groupe. Je ne me voyais pas en chanteuse ou guitariste. 

La musique électronique, c'est un peu pour les gens qui veulent faire de la musique seuls. Il y a pas mal de musiciens qui se sont mis à boîte à rythme parce qu’ils en avaient marre de chercher un batteur. 

Exactement. En plus quand tu mélanges une boîte à rythme à un batteur, tu vois les différences de jeu. On dit que chaque boîte à rythme a un groove particulier, comme chaque batteur a son style. Ce que j'aime, c'est mélanger les deux. Donc au final, c'était cool de rencontrer d'autres artistes, sur des formats plus  courts. 

D'autant plus que toi, quand tu fais un album, c'est un vrai. Il y a de la narration, une idée directrice. Quel était ton processus créatif ?

Si je fais un album, c’est que j’ai envie de raconter quelque chose en profondeur. Je vois l'album comme un mix, qui amène les gens quelque part. Il y a une architecture qui se crée, celle du morceau, puis celle de l'album. Tu fais un titre puis un second, qui t’embarque vers autre chose. C'est vraiment le même processus qu'un mix. Après, dans un set, il y a une part aléatoire, parce que je ne prépare rien, je mélange toujours des disques anciens avec des nouveautés. Et chaque club est différent. Le son, le public, la vibe, tout cela va t'influencer et c’est ce qui est intéressant dans la performance. 

A la différence d’un mix, ce disque a tout de même une couleur particulière, notamment un traitement sonore très épuré. Le beat de Because It’s There en est un bon exemple.

Je suis très sensible à la place du son dans l'espace. Quand tu es en stéréo, il y a les sons qui sont devant, ceux qui sont derrière, comme le premier plan et l'arrière-plan d’une image. Quand je compose pour un album, j'ai l'idée de superposer des plans, ce qui me permet de faire évoluer les sons. Ils ne se chevauchent pas, même si parfois ils se rencontrent. Le disque a été mixé par Krikor, qui a encore accentué ce côté. 

Endless Revisions, le titre du disque, c’est une façon de dire que tu n'arrives pas à finir les morceaux ? C'est un vrai problème de musiciens. 

Ca peut être un clin d’œil à ça, mais ça peut évoquer d'autres choses, comme un puzzle qui se met en place. C’est l’idée de la pochette, photographiée par une artiste plasticienne Noémie Goudal (voir portfolio page 60). J’ai été attirée par son travail, ces éléments étranges dans un espace donné, j'aimais ce contraste. Ca m'évoquait mon travail par rapport à l'espace, cet espèce de paysage sonore. 

Tu fonctionnes par synesthésie en fait.

J'ai des images intérieures, et je travaille mes morceaux de cette façon depuis tout le temps. Ca m'évoque un film… Voilà, quand je compose, je suis dans mon film.  Est-ce qu'il a un sens, je ne sais pas, mais c'est ce qui me permet de tenir, de raconter quelque chose. 

Est-ce qu'il est en noir et blanc ce film ?

(Rire) Non, c’est un film en couleur avec beaucoup d'espace. 

Avec des titres comme Solarhys, Nuit noire, The Dawn, plus le nom de ton label, Lumière noire, tu exploites à fond le champ lexical de la lumière. 

C'est vrai, il y a quelque chose de très solaire ; et c'est aussi une façon de se rapprocher de la Terre, de quelque chose de plus organique. Je me sers de la musique électronique pour aller vers quelque chose d'organique. J'avais envie qu'on voit la montagne, le désert, des choses étranges. 

C’est vrai qu’on se croirait un peu sur la Lune en écoutant le disque au casque. 

C'est exactement ça. J'adore les films d'anticipation, aussi bien les films pourris américains que les vieux. J’aime beaucoup Denis Villeneuve (Premier Contact, Sicario), qui fait le prochain Blade Runner 2049. Il travaille en binôme avec son compositeur sur le sound design, l’Islandais Jóhann Jóhannsson, et c’est un des trucs les plus intéressants du moment. Je suis fascinée par la façon dont l'image et le son marchent ensemble dans ses films.

Est-ce que tu es plus satisfaite, artistiquement parlant, avec un album qu'avec les maxis que tu as sortis avant ?

Ce n’est pas la même chose, les maxis correspondent à un moment. Cet album a été fait en toute légèreté, au milieu de remix, de maxis, de dates. J'avais envie que cet album soit fait sereinement, et c'est exactement ça. Je me suis fait plaisir. J'ai contacté des artistes avec qui j’avais envie de travailler, comme Ben Shemie de Suuns. J’en ai contacté d’autres, j'ai eu des réponses différentes et j'ai parfois été déçue. C'est marrant parfois de voir le décalage avec l'image qu'on se fait d'une personne. Quand on est en contact avec elle, on se rend compte qu'elle n'est pas du tout comme on l'imaginait. Parfois, la déception est très grande et tu te dis : « Tant mieux, heureusement qu'on a pas collaboré ! » Non, je ne citerai pas de noms (rire).

Extrait des 6 pages d'interview avec Chloé, réalisée par Smaël Bouaici. 
Photo de couverture : Adeline Mai
Stylisme — Camille-Joséphine Teisseire
Hair et Make-up — Céline Cheval
Production — Tiphaine Larrosa @Frenzy
Assistante de production— Elif Sansoy