Photo en Une : © Tailored Communication

C’est ton premier album depuis 2013. Entre-temps tu as produit bon nombre d’EP, peux-tu nous dire ce qui t’as poussé à revenir à ce type de format ?

Bonne question. Une partie de moi se réfère à Madlib qui estime que c’est le seul format à considérer, ce qui est dans un sens totalement absurde. Une autre partie de moi voulait s’exprimer de façon plus simple et spontanée. Pour être honnête, la production d’un album est bien plus intimidante que celle d’un EP. Cela requiert d’autre part une certaine exigence pour celui qui l’écoute. Enfin, comme Kool Keith l’a si bien formulé, je voulais un album qui résonne à l’unisson. Et j’imagine que je le sentais bien.

Cet album me fait penser à un concentré hybride. Un mélange de tes précédentes productions (voire même des projets de Cobblestone Jazz) sur Wagon Repair et une vibe plus « Pampa-esque » à la DJ Koze, quand ça ne tend pas vers la drum’n’bass. Pourrais-tu nous en dire plus à propos de l’identité de ce projet ?

L’album a été enregistré dans son intégralité au studio Freedom Engine de Mathew Jonson sur une courte période de deux à trois semaines. Et cette mixture, ce mélange, ce collage, c’était précisément ce que je recherchais. J’ai porté un intérêt grandissant à la synthèse sonore, étudiant ce champ au cours des quinze dernières années. Ça a commencé au moment où il m’a fallu réparer un synthétiseur modulaire Aries quand je travaillais au département Musique de l’Université Concordia (Montréal). Et Freedom Engine (nouveau label et studio de Mathew Jonson, ndlr.), c’est le paradis des synthés, tout simplement. La plupart de ceux qui sont coutumiers de mes précédents travaux savent que je suis passionné par le travail du sample, la musique concrète et le hip-hop. Trouver un espace pour que ces animaux cohabitent et sympathisent était mon but premier. Je n’ai pas vraiment pensé à Dr. Moreau ou son île, mais je pense que cet album, c’est mon île, tout du moins sa partie explorée.

Quelles ont été tes influences principales, qu’est-ce qui a boosté ta créativité ? Et quels ont été tes outils de production ?

Je travaillais au studio de Matthew (Freedom Engine) donc j’avais une incroyable quantité d’instruments à disposition. Par moment j’étais troublé par le nombre d’options mais j’ai surmonté ça en me réinventant constamment et en respectant un calendrier d’un morceau pour jour. Si le morceau d’hier avait été produit en C mineur, celui d’aujourd’hui devait être d’un registre différent. Pourquoi pas une gamme égyptienne en D. Si j’avais commencé avec les drums la veille, aujourd’hui ce serait les pads et les arpèges. Un jour les samples, l’autre l’eurorack. Un jour la 808, l’autre Dr. Boehm. Le plus important, et le plus difficile, c’était de sortir ma zone de confort, reconnaître ce qui m’était familier et être capable de m’en éloigner. C’est bon seulement si on avance, non ? Je ne pouvais pas me permettre de stagner. Quand je sens que c'est le cas, j’abandonne.

C'est cette contrainte de deux à trois semaines que tu évoquais précédemment qui te permet d'éviter de stagner ? 

J’aime produire la majorité d’un morceau, si ce n’est son intégralité, en une session. Si vraiment cela nécessite davantage de travail et qu’il faut peaufiner quelques détails, je m’y remets. Au-delà de ça, je laisse les morceaux mûrir le temps qu’il faut. Mon partenaire au sein du label adore les deadlines. Fort heureusement, je le connais assez bien pour me préparer. Enfin... cette fois ça s'est bien passé ! On s’est mis d’accord sur le fait qu’il était temps de sortir un album, une nuit après avoir bu un peu trop de bière (ou peut-être juste la quantité qu’il fallait), et je me suis rappelé de cette histoire de deadline, du coup j’ai pu me préparer comme il faut. Et Dieu merci, ça a fonctionné. Normalement, « deadline » ça veut juste dire que quelqu’un sera déçu… Mais pas cette fois !

Dans le prochain numéro de Trax Magazine, tu nous parles de ton amour pour Berlin. La scène musicale de cette ville a-t-elle influencé ton propre travail sur l’album ?

Son influence a été immense. Être entouré d’autant de personnes talentueuses dans le même état d’esprit que toi, les entendre jouer ou visiter leurs studios… ça n’a pas de prix, particulièrement lorsqu’il s’agit d’artistes plus âgés, qui font toujours de la bonne musique et ne sont pas des vendus. C’est une source d’inspiration constante. Regarde Jaki Liebzeit par exemple, sa carrière est immense. Il ne vient pas de Berlin, mais c’est exactement ce genre de personne dont je te parle ; c’est le genre de longévité que j’espère atteindre. Chez moi, les gens me disaient des trucs comme « combien de temps ça va durer, quand vas-tu trouver un vrai travail ? ». Et la vérité, c’est que j’ai eu un « vrai » travail là-bas. Plein même, trop. À Berlin, être un artiste, c’est considéré comme quelque chose de « vrai ». Même le gouvernement te respecte, qu’importe la forme d’art. ça aussi, ça m’a donné la force de continuer. Et les fans bien sûr ; ils m’impressionnent à chaque fois, c’est toujours une putain de leçon d’humilité. Et bizarrement, cette sorte de gêne me pousse à grandir.

Un passage par la France pour la promotion de ce nouvel album ? De nouveaux projets excitants en perspective ?
C’est une excellente question. Je pense que oui, mais pour être honnête je n’ai pas mon calendrier sur moi. J’espère, j’adore la France. J’ai toujours hâte de venir. Concernant les projets à venir, j’ai un EP sur Circus Company qui devrait être sorti maintenant, Little Sunshine. J’en suis très fier, il contient l’un de mes meilleurs tracks, et aussi l’un des plus simples. Un autre EP qui ne devrait pas tarder à sortir est prévu sur le label japonais Sound of Vast. J’en suis aussi très fier, il présente de nouvelles pistes que j’espère creuser prochainement, de nouveaux paysages sonores. Il y a aussi un edit sur Common Edits et quelques remix… Cette année a été très excitante pour moi en termes de production. D’une certaine manière, les hauts et les bas m’ont beaucoup inspiré.

De La Planet sortira le 6 octobre sur Maybe Tomorrow, le label de The Mole. Dans Trax #205, le producteur canadien basé à Berlin nous parlera de la scène locale et des meilleurs spots de la ville.