Aspiré par le trauma des attentats du 13-Novembre, Apollo Noir s’enferme dans son home studio et compose dans l’urgence A/N, un premier album qui crée la surprise en ce début d’année. En trois mois, le producteur parisien, totalement inconnu, signe ce disque manifeste, bouleversant et beau. "Tout était là, tout était clair", confie-t-il aujourd’hui. "J’ai pensé tout de suite à un album et je n’ai jeté aucun morceau". À la fin de l’enregistrement, le trentenaire trouve aussi son alias, Apollo Noir, qui fait autant référence à ses origines  l’Auvergne du massif des Bois-Noirs  qu’à la conquête spatiale qui le passionne. "Cet album est devenu une évidence, tout comme mon nom d’artiste, son artwork et l’image que je veux montrer." Apollo Noir se présente ainsi avec une pochette d’album et des photos de presse dévoilant un visage froissé et avec une trilogie de vidéos signées Serguei Spoutnik, artiste digital à l’univers graphique étrange et coloré.

"Je n’ai pas envie de donner trop d’informations sur qui je suis. Ce n’est pas une stratégie. C’est juste que j’aime l’idée que l’accent soit mis sur la musique." Du producteur, on ne sait effectivement pas grand-chose. Une fausse page Wikipédia en guise de biographie permet de découvrir qu’il a navigué dans la scène punk/hardcore/grind. "Mon grand frère m’a initié à ces musiques et dès 16 ans, j’ai été batteur dans plusieurs formations. Puis, à Paris, j’ai monté le duo basse/batterie bruitiste Picture Me Dead Blondie. Cela m’a apporté une culture alternative. Celle de l’entraide entre les groupes et du do-it-yourself. Celle aussi des enregistrements et de la scène à l’arrache. Et aussi un esprit revendicatif pour sortir des carcans que nous impose la société."

apollo noir

Cet esprit DIY et cette liberté de ton se retrouvent dans A/N. Mais là, Apollo Noir ne joue pas en collectif, il pilote seul son projet, happé par la noirceur des temps modernes. N’ayant jamais produit de maxis, Apollo Noir se présente donc directement avec ce long-format qui impressionne par sa radicalité et sa mélancolie, ses textures électro avant-gardistes, ses rythmiques IDM complexes et ses accalmies ambient. La force du producteur est de jouer avec les sensations contraires, la douceur et la violence, le glacé et le brûlant, l’intime et l’universel, le vintage et la modernité, et de balader l’auditeur dans des mondes différents, parfois dans un même morceau. Des mondes où se croisent les fantômes de ses influences, de Vangelis à Sonic Youth, de The Faint à Oneohtrix Point Never, de Liars au Velvet Underground, de Black Sabbath à Jean-Michel Jarre ("quand j’étais enfant, sa musique me faisait peur et me fascinait").

Fort de cette culture extra-large, Apollo Noir invente une musique personnelle au romantisme torturé, dont la solennité des claviers répond aux voix robotisées, dont les nappes profondes s’échappent sur des rythmiques vrillées. Comme des moments d’éclaircie entre les nuages.

Cette chronique est initialement parue dans Trax #199.