Chris Liebing fait partie de ce cercle très respectable des vieux de la vieille : pionnier de la scène techno allemande des années 90, il a monté en 1994 le célèbre Spin Club à Francfort avant de lancer son premier label Audio puis CLR Records en 1999. En plus de quinze ans, son label désormais basé à Berlin a vu passer Rebekah, Terence Fixmer, Tommy Four Seven, Adam Beyer, Ben Klock, James Ruskin, Function, Lucy, Luke Slater, Marcel Dettmann...

Et la liste est aussi longue que sa carrière. Aux dernières news, il participera à la tournée CNTRL de Richie Hawtin visant à éduquer les oreilles trop EDMisées des américains. Pour l'heure, ce sont nos oreilles qu'il engueule avec ce podcast. Un condensé de techno à la sauce Liebing, aux grumeaux puissants et violents mais mixés à la perfection par ce grand amoureux de gros son. Bon appétit bien sur.

Interview de Chris Liebing

Par Antoine Calvino, parue dans Trax Magazine spécial techno, mars 2015.

Tu as bientôt 50 ans. Éprouves-tu toujours le même plaisir aux platines ?

Oui, j’aime toujours autant ça. Je dirais même plus qu’avant car je suis un bien meilleur DJ. Je connais mieux la musique et surtout, je suis capable de mixer de façon beaucoup plus fine.

Si on n’a pas le bon matériel audio, composer revient à peindre dans le noir.

Ça ne te dérange pas que ton public ait vingt ou vingt-cinq ans de moins que toi ?

Je n’y pense pas. Je suis resté le même, c’est comme si les vingt années qui se sont écoulées n’avaient pas eu de prise sur moi. Mais c’est vrai que si je regarde les danseurs de près, je me rends compte qu’ils sont drôlement jeunes ! Alors je fais abstraction. De toute façon, quand on est ensemble sur un dancefloor, l’âge ne compte pas.

Quel matériel utilises-tu pour mixer ?

J’ai abandonné le vinyle dès que les outils digitaux sont arrivés, vers 2001-2002. J’étais gêné par cette histoire de morceau qui se termine doucement tout en étant recouvert par le suivant. C’est vraiment un concept old school, une technique un peu grossière. L’enchaînement, c’est le moment où le public se demande s’il va boire un verre ou aller aux toilettes. Du coup, mon objectif a toujours été de le perturber en faisant disparaître les transitions pour arriver à une longue phrase qui le laisse scotché sur le dancefloor jusqu’à ce qu’il tombe de fatigue. C’est pourquoi j’adorais les longs morceaux comme ceux de DJ Pierre sur Wild Pitch à la fin des années 90. Aujourd’hui, j’utilise deux ordinateurs avec Traktor sur l’un et Live sur l’autre, quelques machines et une table de mixage.

Tu fais quoi de plus qu’avec des vinyles ?

Je rajoute des boucles, des rythmes, je mets des effets et surtout j’utilise la fonction Sync pour mixer plusieurs morceaux ensemble sans me soucier du calage.

chris liebing

Quels sont les DJ's qui t'ont le plus impressionné dans ta carrière ?

Je ne vais pas parler de musique, car c’est quelque chose de très subjectif, mais de technique. J’ai été très impressionné par Carl Cox, qui était capable dans les années 90 de jouer sur trois ou quatre platines, et par Jeff Mills, qui faisait des enchaînements ultrarapides en plus d’ajouter des boîtes à rythme. Ces DJ's sont des jongleurs. Je n’ai pas cette capacité moi-même, c’est pour ça que je me suis tourné très vite vers les machines.

As-tu déjà vu des DJ's techno capable de scratcher ?

Je connais quelques DJ's qui se débrouillent pas mal, comme Drumcell ou WestBam. Mais c’est quelque chose qui appartient plus à la culture hip-hop et qui est arrivé dans la techno via des DJ's électro (électro au sens classique du terme, soit entre hip-hop et techno, ndlr) comme Afrika Bambaata. Mais ça n’a pas tant d’intérêt que ça avec la structure rythmique de la techno, une musique hypnotique. Le scratch pourrait avoir tendance à faire décrocher les gens. C’est peut-être plus intéressant avec la house, mais je ne pourrais pas vous donner d’exemples.

Ca me fait plaisir et ça me désole aussi un peu qu’on ne me reconnaisse que pour mes kicks (rire).

Entre les horaires nocturnes et les voyages, la vie d’un DJ est épuisante. As-tu une hygiène de vie particulière ?

L’année dernière, j’ai dû faire 170 dates, c’est énorme ! Mais souvent, les soirées s’enchaînent : en août, j’ai joué vingt-quatre fois. À Ibiza, il m’arrive de jouer deux fois par jour. Une fois que l’on est habitué à ce rythme, on est bien. Si je fais une pause, je me retrouve vite en manque. Et puis il y a tout un circuit où l’on se retrouve entre DJ's, de Londres à Ibiza en passant par Berlin ou Amsterdam. C’est toujours un plaisir de retrouver ses collègues, de vivre dans cet environnement.

Mais il ne s’agit pas juste de mixer. Il y a la solitude, les avions… On ne risque pas de perdre le plaisir ?

Il faut vraiment aimer mixer pour passer au-dessus de ça. Si ce n’est pas réellement votre truc, ça va vite vous dégoûter et les gens s’en rendront compte.

Chris_Liebing_Presspictures_2015_Walking

C’est aussi épuisant…

J’ai une hygiène de vie très stricte. Je fais beaucoup de sport, je travaille avec un coach à Francfort qui me donne des exercices à faire dans ma chambre d’hôtel. Je fais également beaucoup de ski l’hiver, j’adore ça. Là, je rentre de trois jours à la montagne en Suisse. Et depuis quelques années, je suis végétarien. Ça m’a donné énormément d’énergie de changer d’alimentation. Bon, je me fais quand même plaisir, je fais de bons repas et je bois de temps en temps, mais je me sens très en forme.

Pourrais-tu me parler de la scène techno de Francfort, ta ville, dans les années 90 ?

Je ne suis pas réellement de Francfort, je viens de Glessen, une petite ville de la région où j’ai joué pendant longtemps. C’est quand mon club, le Red Brick, a fermé que je me suis installé à Francfort, vers 1994. La scène avait explosé depuis les années 88-89 donc je n’ai pas connu ses débuts, mais au milieu des années 90, c’était vraiment énorme. Il y avait une grosse scène rave et club, ça partait dans tous les sens. Le Dorian Gray était hébergé sous un aéroport, on voyait les avions passer. Avec les exigences de sécurité actuelles, on ne laisserait plus faire ça…

À Francfort, il y avait une grosse scène rave et club, ça partait dans tous les sens.

Il y a aussi eu une soirée dans l’opéra de Francfort et une autre dans un tunnel de la ville qui avait été fermé exprès à la circulation. La municipalité était favorable à notre culture, elle poussait à son développement. Mais après la fermeture d’Omen en 1998, ça a été plus difficile. Les loyers ont augmenté car Francfort est devenue une ville de plus en plus orientée vers la finance, et dans le même temps, Berlin a pris son envol. C’est une ville plus peuplée, mieux placée, avec plus d’espaces pour accueillir des fêtes. Tout le monde a quitté Francfort pour Berlin.

Comment qualifierais-tu la techno de Francfort par rapport à celle de Berlin ?

Aujourd’hui, il n’y a plus vraiment de différence. Mais au début des années 90, la techno de Berlin façon Tresor était influencée par Detroit, tandis qu’à Francfort, la scène vivait plus en autarcie. Je dirais que la techno de Berlin était moins propre, plus crue que celle de Francfort qui était alors emmenée par des labels comme Harthouse. Mais il y avait aussi d’autres styles beaucoup plus commerciaux dans les deux villes. À Berlin, WestBam et Marusha jouaient une techno plus pop, plus gentillette. À Francfort, la dance de Snatch et Dr Alban était très commerciale.

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Certains disent que la trance est née à Francfort, d’autres en Angleterre…

En tant que supporter de ma ville, je dirais qu’elle est née ici. (Rire.) Des labels comme Eye Q ont clairement été des précurseurs. Je n’ai jamais vraiment joué cette musique, qui a vite tourné trop cheesy à mon goût. Mais je pense que c’est un courant qui est né ici.

Que penses-tu du retour de la techno depuis quelques années ?

Je suis ravi de voir revenir ce son. Cela dit, la minimale qui dominait le milieu des années 2000 a eu un impact intéressant sur ma musique. J’ai ralenti le tempo, j’ai laissé plus d’espace entre les éléments, je suis allé vers quelque chose de plus deep… Mais je reste fondamentalement techno.

La minimale a eu un impact intéressant sur ma musique.

Tu es particulièrement connu pour tes gros kicks. As-tu une recette particulière ?

Ca me fait plaisir et ça me désole aussi un peu qu’on ne me reconnaisse que pour mes kicks (rire). Mais c’est vrai que j’y attache beaucoup d’importance. J’utilise plusieurs synthétiseurs, je manipule les fréquences et, surtout, j’écoute sur de bonnes enceintes de monitoring. Si on n’a pas le bon matériel audio, composer revient à peindre dans le noir.

Tu n’as quasiment rien sorti depuis quatre ou cinq ans. Pour quelle raison ?

C’est vrai, quasiment rien en dehors de quelques remix. Pour commencer, mon nombre de bookings a beaucoup augmenté. J’ai aussi eu deux enfants, qui ont 5 et 6 ans et qui me prennent beaucoup de temps, ce dont je suis content, bien sûr. Mais maintenant, ils sont plus tranquilles et je peux enfin me remettre à la production.

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