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Cet article a initialement été publié en mars 2016, dans le n°190 de Trax Magazine, encore disponible sur le store en ligne.

Par Grégoire Belhoste et Félix Magal

Comment reproduire le son de Drake ? Sur Reddit, le plus grand forum américain, les geeks du hip-hop se prennent la tête. Chacun y va de son comment. Selon certains, il faut jouer une « progression 1-4-5 » sur la gamme de son choix. Pour d'autres, trois notes mineures suffisent, tant qu'elles sont assorties d'une « grosse basse ». Au bout du 17e message, un beatmaker clôt la discussion sur une note musicale, en postant une production de son cru largement inspirée par le rappeur canadien. Ce qu'il convient d'appeler, entre connaisseurs, un«type beat», soit une production «  à la manière de ». Depuis sa maison du Texas, l'aspirant producteur Khiry Graham propose une définition plus détaillée. «Un type beat est un instrumental influencé par une chanson, un artiste ou un album populaire», déroule cet expert en «stratégies marketing pour le business musical».

Concrètement, ce genre de productions est diffusé via YouTube, SoundCloud ou sur n'importe quelle plateforme de partage de contenus, jusqu'à l'onglet vidéos du site comique Funny or Die. À chaque fois, le nom de la source d'inspiration apparaît dans le titre du morceau. « Par exemple, si je produis un son influencé par Kanye West, je vais titrer Kanye West type beat », poursuit Graham, avant d'insister sur la portée marketing de la méthode. « C'est avant tout une stratégie pour générer du trafic et des vues, une façon pour les producteur ship-hop de promouvoir leur musique. » Pas un hasard si la technique est apparue à la fin des années 2000, suite à l'émergence des réseaux sociaux et la démocratisation de logiciels comme Fruity Loops. « Le nombre de producteurs de rap a été multiplié par 100000 en quelques années », abuse Pierre, 26 ans, dont dix passés à produire des intrus bien dark dans sa chambre. « Aujourd'hui, c'est devenu compliqué d'attirer l'attention des auditeurs, les gens écoutent et deux secondes plus tard, ils zappent sur un autre son. »

Featurings fantasmés et mots-clés

Le Canadien Omito Beats ne dit pas autre chose. « On a tous envie que nos chansons soient écoutées par des fans de Drake ou de Future, mais tout le monde se demande comment y arriver. Je crois que les type beats sont la meilleure solution pour y parvenir.» Lorsqu'il a lancé sa chaîne YouTube, cet étudiant en marketing n'avait pas plus d'une douzaine d'années. Sept ans plus tard, son compte recense 80000 abonnés. La plupart venus pour écouter ses type beats inspirés par les poids lourds du moment, Kendrick Lamar, Fetty Wap, A$AP Rocky. « C'est simple, je produis ce dont j'ai envie sur le moment, que ce soit un beat pop ou trap. Une fois ma prod bouclée, je me demande: “Si je devais choisir un rappeur pour poser dessus, ce serait qui?” Après avoir réfléchi, je nomme la chanson en fonction de l'artiste que j'ai retenu. » Derrière la prolifération des type beats se cache une sévère concurrence entre beatmakers, dictée par la course au référencement sur les moteurs de recherche. Khiry Graham tente une comparaison avec le marché de l'immobilier.«Disons que votre instru, c'est le bien que vous devez vendre.Le but du jeu, c'est de dominer l'artère principale de la ville,par exemple la page Kanye West type beat. Pour cela, il faut toujours garder en tête le nom des rappeurs que les gens cherchent le plus dans la barre YouTube ou Google, mais aussi songer à ce que pensent les jeunes artistes quand ils cherchent à se procurer des productions sur le Net: les mots-clés comme“acheter des beats”, “acheter des instrumentaux” ou “prods à vendre”, ça marche généralement très bien. »

La production de type beats n'est pourtant pas la voie royale vers l'opulence. « Pour l'instant, c'est un peu la survie,reconnaît Vincent, la vingtaine, originaire de Clichy-la-Garenne, dans le 92, qui s'est lancé à fond dans le type beat :J'ai arrêté les cours et j'ai commencé à apprendre, chez moi,à maîtriser Fruity Loops. Je vends parfois une prod ou deux,ça arrondit un peu les fins de mois. Mais vu que ça ne rapporte pas assez pour en vivre, je fais de l'intérim à côté. » De son côté, Alexandre, beatmaker de l'Eure-et-Loire, mieux connu sous le nom de KaM' Usik sur YouTube, enchaîne les type beats à la gloire de Gradur, SCH ou Booba. « Un pur loisir », prévient-il d'emblée. Ce qui ne l'empêche pas de prendre parfois un petit billet. «Je fournis des beats à des rappeurs débutants, mais mes tarifs ne montent jamais très haut, jure ce féru de reproduction musicale. Par exemple, je vends 20 euros le multipiste des productions que je poste sur YouTube. Pour une instru en exclu, c'est 35 euros, sans les droits d'auteur. » Chez Pierre, le prix peut varier « de 20 à 100 euros. Mais je choisis avec qui je veux travailler. Certains, on sent que c'est des mecs qui rappent dans leur chambre en caleçon. Il y en a d'autres, tu leur donnes une instru et ils disparaissent. Aucun retour, rien. C'est dommage.»

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Le CNED du beatmaking

Ce n'est pas cher payé, mais peu importe. « Produire ce genre d'instrus enrichit ma palette technique, insiste Alexandre. Pour y arriver, tu dois disséquer les tracks. » Après « du Booba, du La Fouine , du Kaaris », il s'attaque à l'été 2015 à l'un des morceaux de PNL. Sans succès. Puisqu'il ne parvient pas à reproduire à la note près le titre en question, il s'en inspire pour composer un beat et le poster sur YouTube. Bonne intuition: au bout de quelques jours, la vidéo comptabilise 74000 vues. Son record personnel. Depuis, Alexandre s'est spécialisé dans les type beats consacrés au groupe des Tarterêts. « J'ai compris qu'il y avait des règles à suivre pour faire du PNL », explique-t-il aujourd'hui avec l'aplomb de l'expert. « D'abord, il faut utiliser des sonorités douces,réserver pas mal de pauses dans l'intru et utiliser des pads.Pour la rythmique, mieux vaut un kick assez présent mais quine sera pas répété autant de fois que sur un titre de Lacrim.» Le type beat, le CNED du beatmaking? Jeune protégé du label Bromance, 8tm salue une «excellente méthode pour expérimenter » mais conseille de ne pas s'y attarder. «En fin de compte, tu n'apportes rien, tu fais des versions médiocres de sons déjà existants. C'est un peu comme faire des reproductions de peinture qui finissent par être vendues 7euros chez Carrefour.» Cela dit, le vent semble tourner. Lentement mais sûrement, les meilleurs fournisseurs de type beats finissent par être reconnus à leur juste valeur. C'est le cas notamment de SteezyBeats. À 16 ans, ce producteur du New Jersey fait partie de ceux qui, par la force des choses, ont mis sur orbite le tandem PNL. Sa contribution au carton du duo? L'instru du morceau Simba, l'un des premiers tracks à avoir attiré l'attention des médias. A l'origine, le titre n'est rien d'autre qu'un type beat dans la veine « A$AP Rocky x Lil Herb» partagé sur YouTube en juillet 2014. Huit mois plus tard, les deux rappeurs de l'Essonne posent sur ces 4 mn 30 de boucles aériennes et hypnotiques. Quelques semaines après, lorsqu'un beatmaker français nommé CashMoneyAp le presse d'écouter le morceau, le producteur américain savoure. « À la première écoute, j'ai bien aimé, mais je ne comprenais rien aux paroles.Puis, je me suis rendu compte que le morceau comptabilisait plus de 3 millions de vues, c'était génial de voir que je pouvais produire un track qui marche aussi fort.»

PNL et A$AP Rocky, de bons clients

D'autres ont moins bien vécu leur rôle de faire-valoir. Sur Twitter, le producteur californien Matt Shimo a sommé PNL de le créditer pour le hit Le Monde ou rien, visionné plus de 25 millions de fois sur YouTube. Selon le webzine lyonnais NinkiMag, les rappeurs ont chopé le beat pour 39,99 dollars. Un achat en leasing, ce qui permet à d'autres de se procurer l'instrumental, mais oblige malgré tout l'acquéreur à créditer le producteur, précise Shimo, toujours sur Twitter. «Le rappeur qui utilise une production a l'obligation de demander l'autorisation à son auteur puis de le créditer. Autrement, on peut parler de contrefaçon. Mais il existe une exception, la “courte citation”, si le rappeur ne se sert que d'une partie de la vidéo», explique Viviane Gelles, avocate spécialiste du droit numérique au cabinet Jurisexpert. «Ça me fait marrer, j'ai l'impression que PNL s'en fout ouvertement, observe 8tm. Ils piochent sur Internet les sons qui les intéressent et construisent leur univers musical autour de ces prods. Quelque part, ça rejoint ce que fait Future, qui crée ses covers avec des images libres de droits piochées sur le Web. » Désormais, même des valeurs sûres du rap US lorgnent les type beats. En mai 2015, A$AP Rocky affirmait à la radio hip-hop new-yorkaise Hot 97 avoir dégoté la production de FineWhine, issu de son dernier album, en tapant « A$AP Rockytype beat » dans YouTube.

Le temps des galères touche-t-il à sa fin pour les innombrables producteurs de type beat? Le spécialiste du marketing Khiry Graham y croit. Selon lui, la route vers le succès est encore longue et semée d'embûches, mais rien n'est impossible. « Aujourd'hui, on voit bien qu'aucun des beatmakers ayant utilisé la stratégie type beats n'est devenu une référence. Mais comme les réseaux sociaux prennent de plus en plus d'importance, il y a toujours de l'espoir. »