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Vox Low est l’histoire d’une destinée. Une tragédie grecque qui s’étend sur seize années, où le sort s’est autant acharné sur le groupe qu’il s’est montré fastueux. Présentée en 2004 comme les LCD Soundystem français, la première formation de Jean-Christophe Couderc, Benoît Raymond et Macdara Smith, Think Twice, sort son premier album Unemployed sur l’un des labels français les plus emblématiques de l’époque, F Com, fondé par le DJ Laurent Garnier et Éric Morand. Crade, lo-fi, post-punk, le cul coincé entre leurs racines rock et la claque que représentaient les raves d’alors, l’album ne rencontra pas le succès escompté et accompagna la chute de la maison de St Germain ou de Mr. Oizo, alors sur le déclin. Plus d’une décennie après, Vox Low trône fièrement sur les cendres de Think Twice grâce à un album éponyme sanctifié par certains des meilleurs artistes électroniques et rock du monde. Entre tout ça, un peu de magie, pas mal de hasard, d’acharnement mais pas trop quand même, un sacré ascenseur émotionnel et une jolie revanche sur la vie. Assis à la terrasse d’un café parisien, JC et Benoît nous racontent cette épopée.


JC : En 2003, la house et le trip-hop étaient au kilomètre. Moi, j’avais envie d’autres choses. Je travaillais dans un magasin de disques et je rentrais chez moi avec des ESG, des Pere Ubu, des Liquid Liquid, tout le post-punk de l’époque. J’ai commencé à sampler ça, j’ai appelé Ben pour qu’il rajoute des basses et des guitares sur mes trucs électroniques, on fumait plein de pétards et puis LCD Soundsystem a débarqué et on s’est dit que c’était ça qu’on voulait faire. Un jour, je fais écouter nos démos à un pote qui bossait chez Yellow, le label de Bob Sinclar et Alain Hô. Là, Bob Sinclar débarque dans le studio, écoute et me dit : « On se voit mardi et on signe.» Pendant six mois, on croule sous une tonne de paperasse, on prend même un avocat pour nous aider mais rien ne se fait avec Yellow et on n’est toujours pas officiellement signé. Un jour que je mixais à Hyères, Dimitri Perrier, alors programmateur du Nouveau Casino, écoute les tracks et se dit que ça plairait beaucoup à Laurent Garnier. Trois jours après, Éric Morand de F Com m’appelle pour qu’on signe un album chez lui. J’ai collectionné F Com toute ma vie, Yellow traînait en longueur : je n’ai pas hésité longtemps.

Comment a réagi Laurent à l’écoute de vos démos ?

JC : Il était à fond, il était comme il est encore, ce grand gamin très enthousiaste ! Or, à ce moment-là, il venait de déménager dans le Sud, d’avoir un môme, bossait avec Pietragalla, il avait un peu décroché de l’aventure F Com et puis F Com… Ça sentait la fin.

Vous le saviez à ce moment-là ?

JC : On s’en doutait un peu mais on s’en foutait. Pour nous, c’était le rêve de signer sur F Com !  On est super reconnaissants de tout ce qu’ils ont fait pour nous, même si on n’a pas pu aller au fond des choses. Je pense qu’avec Think Twice, ils se sont dit qu’ils allaient jouer la carte rock’n’roll, garder volontairement le son lo-fi qu’on avait et qu’ils verraient bien ce que ça donnerait. Sauf que côté promo, il y avait un texte qui nous vendait comme les LCD Soundsystem français. Donc, évidemment, quand tu comparais les deux, c’était un peu décevant – et les critiques ne nous ont pas loupés ! Mais ce n’était pas le seul problème, il faut se souvenir du contexte de l’époque, où internet n’en était qu’à ses balbutiements et où Napster et le téléchargement illégal chamboulaient toute l’industrie du disque. Nous-mêmes ne nous sentions pas prêts pour le live. Tout est allé trop vite et personne n’a vraiment eu le temps de bien faire les choses. Après la sortie de l’album en 2004, F Com n’a plus rien fait jusqu’à fermer boutique en 2008 et on a été le dernier groupe à avoir signé dessus.

Pourtant, l’aventure Think Twice ne se termine pas là. Quatre ans plus tard en 2008, vous ressortez un deuxième album chez Dialect…

JC : Oui, on sort ce disque mais, pareil, on ne fait pas les choses dans l’ordre. On sort un single à la radio mais le clip paraît un an plus tard ; le live n’est pas vraiment prêt mais on commence quand même à tourner. On fait quelques grosses dates – dont une à Marsatac où Laurent Garnier nous tombe dans les bras à la sortie – quand soudain notre tourneur disparaît de la circulation. Puis les mômes arrivent, on continue à produire mais les décisions collégiales à cinq sont dures à prendre et le truc meurt.

Malgré ça, vous vous relevez avec Vox Low dix ans plus tard…

Benoît : De mon côté, je n’avais pas cessé de faire de la musique et j’avais même acheté pas mal de matos…

JC : Tandis que moi j’avais vécu une sale rupture et j’avais envie de rebondir, alors j’ai appelé Ben pour lui proposer qu’on s’y remette. J’ai recommencé à sortir la nuit, j’écoutais des trucs trippy, dark disco, psychédéliques et lents comme les Pachanga Boys, les sorties de La Dame Noir… J’ai récupéré des chutes d’albums qu’on a arrangé, je me suis collé au chant et petit à petit on est arrivé à une poignée de nouvelles démos que j’ai postée sur SoundCloud. De plus en plus de DJ's ont commencé à vouloir les jouer, les remixer ou les signer, comme Red Axes, Dixon, Ivan Smagghe ou Jennifer Cardini. Ça a pris et il a fallu qu’on se trouve un nom. On a préféré tourner définitivement la page Think Twice : Vox Low était né. Les choses montent jusqu’en 2015 où on retente le coup du live avec un vrai band. Je n’étais pas chaud mais Ben m’a convaincu… à une condition : « J’en fais trois ou quatre mais si ça prend pas, j’arrête tout », je lui ai dit, aussi parce que chanter sur scène, c’est une torture pour moi. En fait ça prend grave. On nous propose de jouer au Paris Psych Fest, au Convenanza d’Andrew Weatherall à Carcassonne, au Trabendo pour Gonzaï, on joue même après Les Beach Boys au Mexique !

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Et vous n’aviez toujours pas d’album…

JC : Non, en réalité on ne voulait pas trop en faire un… C’était une autre condition de la création de Vox Low, ne pas démarcher les labels et ne rien demander à personne. Si les choses devaient se faire, elles se feraient toutes seules. On s’en foutait parce qu’on a des boulots à côté qui paient les loyers. Et puis avec Think Twice, on a appris que ça ne servait à rien de courir après les choses, de chercher à tout prix à refaire un truc qui marche. Vox Low, ça devait être fuck off, du plaisir absolu. Mais là, coup du destin. Début 2016, je discute avec un ami qui me conseille d’aller proposer ces démos au label Born Bad. Quelques heures après, je reçois un message sur Facebook de Jean-Baptiste Guillot, le label manager, disant qu’il veut nous rencontrer. C’est pas magique ça ? On part ensemble sur l’idée d’un album mais on ne veut pas refaire la connerie de le sortir trop vite comme chez F Com. Lui non plus n’est pas pressé. Ça colle. L’album, dont on est cette fois pleinement satisfait, sort deux ans plus tard.

Et vous rencontrez le succès qu’on connaît. « Enfin » ?

JC : Oui mais on ne l’a pas cherché. Notre but avec Vox Low était surtout d’aller au bout de chaque entreprise, que ce soit en termes de production musicale, de live, d’image ou de communication. Un sentiment qu’on n’a pas trouvé avec Think Twice.

Comment a réagi Laurent Garnier à l’écoute de cet album ?

Benoît : Il était à fond, encore ! On lui a toujours envoyé ce qu’on faisait et il nous a toujours suivi. D’ailleurs, cette année-là, il nous a fait jouer au Yeah! Festival. Encore une fois, on est tous très reconnaissants de ce que Laurent et Éric ont fait pour nous.

JC : Mieux que ça, si ça ne s’était pas passé comme cela s’est passé, il n’y aurait peut-être jamais eu de Vox Low aujourd’hui. L’échec de Think Twice fait partie de la réussite de Vox Low et donc de notre histoire.

Que préparez-vous pour la suite ?

JC : Un EP de remixes va arriver très bientôt avec Pilooski, Tolouse Low Trax, Orestt et Abschaum. Puis, en septembre, on va se remettre au boulot pour un deuxième album. Objectif de sortie : septembre 2020 voire janvier 2021. On n’est toujours pas pressé.