Photo en Une : © Gaëlle Matata

Ah, la rue Saint Martin… Ses terrasses, ses happy hours interminables, et ses immeubles bourgeois aux balcons coquets qui résument bien la poésie du 3ème arrondissement de Paris. Forcément, avec sa devanture noire, ses tracts militants et son rainbow flag délavé, le bar La Mutinerie fait tâche. Ici, seulement une petite table trône illégalement sur le trottoir juste pour que l'équipe puisse reprendre des forces, en pleine préparation. Ce soir de juillet, on célèbre l’anniversaire d'un bar qui sept ans auparavant, avait révolutionné la vie nocturne de milliers de lesbiennes, bies et trans en quête d’inclusivité. Mais gérer un tel lieu aux principes anti-autoritaires, féministes et libertaires n’est pas de tout repos. Surtout lorsqu’il se bâtit sur les cendres d’un bar lesbien que Ju fréquentait avant de racheter le fond de caisse, « sur un coup de tête, bourré ».

Ju, c’est le mec qui, adolescente, faisait le mur pour se rendre dans les clubs lesbiens qui ont marqué toute une génération communautaire et avant-gardiste. À l'époque, Le Pulp et le Troisième Lieu, entre autres, cultivent son militantisme et sa volonté de fonder lui aussi, plus tard, une famille de club. « Le monde de la nuit lesbien m’a toujours attiré », explique-il. « C’est là que je me suis forgé, en vivant des choses extraordinaires. ». Vers l’âge de 19 ans, il commence à fréquenter l’Unity Bar, qui comme beaucoup de bar lesbiens, est au bord de la faillite. Un jour, Elena, une des serveuses avec qui Ju s’entend bien, lui confie qu’ielles comptent mettre la clé sous la porte. « Les murs allaient être vendus à Starbucks Coffee. Pour moi, c’était hors de question, on manque trop de bars lesbiens et on boit bien assez de café comme ça », lâche-il.

Un jour, Ju abandonne définitivement son job de photographe au Crazy Horse et convainc les patronnes, tristes à l’idée de vendre leur bébé à Big Brother, de lui faire une location-gérance pendant un an, au loyer exorbitant. Avec ses ami.e.s, il redore le lieu à coups de picole pas chère, de soirées à prix libre, et d'inclusion. Plus que des lesbiennes, le bar accueille hommes et femmes trans et bi.e.s en promettant une programmation léchée à souhait. Dès le premier soir, c’est un triomphe : « Le jour de l’ouverture, il y avait tellement de monde que les gens croyaient qu’il y avait une manif dans la rue ». Le bar glauque sans musique qui n’avait plus accueilli personne depuis des années reprend vie. Le champagne volé entre deux photos à son ancien travail coule à flot et le public choisit à l’applaudimètre le nom de "La Mutinerie". « C’est compliqué de faire de la com’ pour un bar qui n’a pas de nom… Mais l’important c’est de répondre aux attentes de la génération actuelle ». Si, à une certaine époque, les bars lesbiens pouvaient se suffire à eux mêmes, l’offre de soirées aujourd’hui est si complète que le public est plus exigeant. « On essaie vraiment de créer une culture "meuf gouine trans et féministe" politisée à Paris… ce qui n’était pas le cas de l’Unity Bar. Je pense que c’est pour ça que ça a marché tout de suite. »

Sexe entre amies

Deux soirs dans l’année, on pousse les tables et on vire les chaises pour accueillir des sex parties. Sans réservation, tout en rideau et cabines de glory holes, ces partouzes de meufs concurrencent les célèbres Play Night, auxquelles Ju avait l'habitude de participer étant plus jeune. « J’ai toujours aimé le fait que les lesbiennes ne soient pas obligées de se cantonner à des types de sexualités normées. Nous aussi on a le droit de faire comme les pédés ! » Bon enfant, la soirée s’écoule en paix, dans l’intimité, et fonctionne mieux que certains sex clubs, où l’ambiance n’y est pas si bonne. « Pourtant c’est la Mut’, quoi ! Y’a des clous rouillés dans les murs. » s’étonne Ju. Comme à la maison, ça « nique de partout », sur le billard, sur la scène, « ça prend ». Mais un tel évènement met du temps à s’organiser et se gère différemment que toute autre soirée. Dans une volonté de rendre cet espace safe, il faut que les organisateurs puissent circuler et veiller à ce que des groupes ne ricanent pas dans un coin. « Les gens ont un peu tendance à faire ça quand ils sont mal à l’aise ». Proche de leur public, la Mutinerie est à l’écoute des besoins, sans pour autant se targuer d’être un "safe space". « C’est impossible d’être 100% safe, on ne peut pas contrôler les comportements de tout de le monde. Donc on ne peut pas garantir qu’il n’y aura pas de la merde, mais on peut promettre de prendre les dérapages au sérieux ».

De la Javel dans le vin

Et les dérapages, s'ils sont peu nombreux dans le bar, sont assez fréquents à l’extérieur. Régulièrement, les client.e.s sorties fumer sur le trottoir reçoivent de l’eau de javel diluée dans de l’eau de la part des voisins du dessus. « C’est tellement violent… L’autre jour, la javel n’était même pas diluée, les meufs en avaient dans les yeux, dans la bouche… On a appelé la police, qui s’est clairement positionnée en faveur des voisins », regrette Ju. Cette relation plus que tendue avec la police, La Mutinerie tente au maximum de ne pas l’entretenir. « On vient de faire 50 000 euros de travaux d’insonorisation, on ferme quinze minutes plus tôt que les autres bars… tous les ans, on nous refuse l’ouverture de nuit pour la Pride alors que tous les bars de la rue l’ont. La terrasse, pareil, on a jamais réussi à en avoir une. Je n’ai pas envie de crier à l’homophobie, mais je ne peux pas m’empêcher de constater qu’on nous méprise. Peut être qu’on est juste trop schlag pour eux ! », s’amuse-t-il.

Anarchiquement vôtre

Autre problème, lorsqu’on tient un bar lesbien militant : l’argent. Depuis sept ans, Ju, Elodie Noémie, Sam, Dounia, Samia, Elena, Claire et Flo vivent à flux tendus. Dans une volonté de contrer l’économie libérale, la politique interne des recettes du bar fonctionne de manière anarchique, stricto sensu : les parts de la propriété appartiennent à tous les employés, les décisions sont prises en consensus, il n’y a aucune hiérarchie, le peu de bénéfice est partagé entre toutes, et chacune décide de ses conditions de travail. Pour le public, cette ligne politique se tient aussi en gardant des prix bas et en laissant les gens rentrer avec leurs consos. « Tout doit être cohérent. Les artistes programmés touchent des cachets intéressants et chaque mois, on reverse 10% de nos gains à des associations. Donc tout ça, ça ne fait pas de bénéfices. » Sans matelas financier, le collectif manque de faire faillite régulièrement : « c’est une énorme pression. Dès qu’il y a un problème, on tombe et ça fait très mal », concède Ju.

Pour le moment, La Mut’ touche du bois et continue de faire danser les monstres magnifiques parisiens en esquivant les plaintes et les seaux de Javel. La soirée d’anniversaire demande beaucoup d’investissement et Ju n’a pas le temps de s’apitoyer. « Le thème de ce soir, c’est "Chattes et chiennes", tu devrais venir ! Aller je file, je suis en train de fabriquer un arbre à chat géant. »

Les ambitions de ce bar rejoignent un mouvement plus large d'initiatives propres aux milieu de la nuit queer. Actuellement en kiosque, le numéro 223 de Trax revient sur une mentalité clubbing safe plus actuelle que jamais.