Photo en Une : © D.R.

Cet article est initialement paru dans Trax n°220, toujours disponible sur le store en ligne.

Par Smaël Bouaici

En 1982, Haring fait partie des noms à suivre sur la scène artistique new-yorkaise. Arrivé en ville quatre ans plus tôt, à 19 ans, il suit des études à la School of Visual Arts le jour et la nuit, il descend dessiner à la craie ses personnages cartoonesques dans le métro ou détourner des manchettes du New York Post qu’il colle dans les rues, autant d’œuvres qui lui permettront de faire connaître son coup de patte instinctif. Déjà fasciné par la nuit, il fréquente d’abord le Club 57 dans l’East Village, un petit club logé dans la cave d’une église polonaise où joue Dany Johnson et parfois Afrika Bambaataa. Une petite communauté artistique y bouillonne, entre Futura 2000, Kenny Scharf, Madonna, Cindy Lauper, Klaus Nomi ou Jean-Michel Basquiat, qui profitent du lieu pour s’exprimer entre peinture, danse, musique, fresque, performance ou vidéo. Keith Haring fréquente les futures légendes de New York, et sa première expo à la galerie Tony Shafrazi vient d’être couronnée de succès. « La scène new-yorkaise explosait à ce moment », racontait Haring dans Rolling Stone en 1989. « C’était complètement fou, entre les scènes punk et new wave, des groupes d’artistes comme COLAB qui organisaient des expos dans des immeubles abandonnés, tout cet art qui envahissait les rues. Et puis il y avait la scène clubbing, le Mudd Club et le Club 57, qui est devenu notre repaire. On y faisait ce qu’on voulait, on a lancé des soirées à thème, soirée beatniks ou soirée porno et strip-tease. »


La rencontre avec le Paradise Garage a lieu à cette période. Une nuit, vers 2 heures du matin, il traîne dans les rues du West Village avec le pionnier du hip-hop Fab Five Freddy. « On était défoncés et on arrive sur King Street. On remarque alors ce spot blindé, avec 70 % de Noirs, 20 % de Latinos et 10 % d’Orientaux et de Blancs. Le club ouvre le vendredi pour la soirée hétéro et le samedi, il y a une soirée gay qui ne ressemble à aucune autre de la ville, parce qu’il n’y a que des kids de la rue, et ils sont incroyablement beaux. » On l’aura compris : ce sont d’abord les corps des danseurs qui ont attiré Keith Haring au Paradise Garage, mais la suite fut bien plus qu’un coup d’un soir. Les cinq années suivantes, il y reviendra pratiquement toutes les semaines jusqu’à sa fermeture en 1987 et deviendra l’un des principaux promoteurs et gardiens de l’esprit du lieu.

Prototype du night-club moderne, le Paradise Garage, lancé en 1978 sur un ancien parking à voitures, était le royaume du DJ Larry Levan et le refuge de la jeunesse gay, noire et latino new-yorkaise. Haring, pour qui « la séduction constitue la source de son inspiration dans le travail et dans la vie », repart de cette première complètement fasciné : « C’était chaud au Paradise Garage. C’était chaud à cause de la danse, de la musique, des lumières. Les gens portaient des mini-mini-shorts et suaient. La musique était phénoménale, avec ce type Larry Levan qui était un dieu dans son DJ booth. J’étais complètement hypnotisé. Juan (Dubose, DJ et petit ami d’Haring, ndlr) et moi y sommes allés tous les samedis pendant cinq ans, comme un rituel. On dansait et on buvait des jus de fruits, le club ne vendait pas d’alcool. Mais beaucoup de gens prenaient des drogues hallucinogènes, c’était presque comme un concert du Grateful Dead, sauf que ce n’était pas un truc hippie, mais dans un contexte urbain et contemporain. L’expérience était une vraie communion, très spirituelle. »

Dessiner la danse

En parallèle du "disco augmenté" joué par Larry Levan, Keith Haring découvre le hip-hop et le breakdance, qui vont accentuer son envie de dessiner des corps en mouvement. « Je voulais me dissocier du graffiti à cette période et il y avait cette énergie brute incroyable qui flottait dans l’air à New York : ça s’appelait le hip-hop, qui englobait le scratch, les DJ’s, les danseurs et le graff, parce que le graffiti était l’équivalent visuel de la musique. Les danseurs avaient ce truc qu’ils appelaient “electric boogie”, qui consistait à faire des mouvements comme si on transportait une pulsation électrique qu’on passait de personne en personne, dans un geste fluide. J’ai commencé à incorporer tout ça dans les images que je dessinais. Le breakdance était une inspiration majeure, ces kids qui tournaient sur la tête, je les ai retranscrits dans mes dessins. »

La figure du danseur devient centrale dans ses œuvres et le mouvement prend de plus en plus d’importance pour Keith Haring. Il se retranscrit dans sa façon frénétique de dessiner, en rythme sur la musique, classique, disco ou hip-hop, qu’il écoute en travaillant, mêlant le danseur et le peintre qui vivent en lui. Au Paradise Garage, il trouve de quoi boucler la boucle entre performances, dessins et danse. Après quelques soirées, Haring est devenu tellement fan du lieu qu’il demande au propriétaire s’il peut monter une installation à l’intérieur. « Il a dit oui alors j’ai trouvé un rouleau de 6 mètres de papier et j’ai réalisé ces dessins complexes et détaillés en noir et blanc à l’encre de Chine. Lors de l’ouverture, peu de monde a remarqué les dessins et je me suis senti blessé. Mais durant cette soirée, j’ai rencontré mon ami Bobby Breslau, designer de sacs pour Halston qui a travaillé au Max Kansas City (club new-yorkais mythique des 70’s, ndlr). Il connaissait tout le monde, il m’a offert de partager un joint et m’a présenté à Larry Levan. »

Dessiner Grace Jones


Ce triptyque danse/musique/art trouvera son apogée avec la performance au Garage de Grace Jones, dont le corps a été entièrement peint par Haring. « C’est Andy Warhol qui m’a présenté à elle. Quand je la regarde, je vois son corps comme le corps ultime à peindre. Grace Jones était la diva et la disco queen de toute la scène associée au Paradise Garage, et je voulais vraiment peindre son corps parce qu’elle est l’incarnation de tout ce qui est à la fois primitif et pop. Etre primitif et pop est quelque chose qui me fascinait, parce que mon style de dessin est similaire à l’art eskimo, à l’art africain, à l’art maya et à l’art aborigène. Pour moi, Grace était tout ça à la fois. »

La première rencontre a lieu en 1984 dans le studio du photographe Robert Mapplethorpe, fameux pour ses clichés aux limites du porno, pour une session de peinture qui dura 18 heures ! « Andy avait convaincu Grace en lui disant que j’avais déjà peint le corps du chorégraphe Bill T. Jones et que c’était superbe. On arrive dans le studio de Mapplethorpe et je suis très anxieux, parce que Grace est en retard, comme toujours, et Andy est assis en train d’attendre. Deux heures plus tard, Grace arrive à moto. Elle est pressée, elle a un autre rendez-vous après. Elle se met en bikini et je commence à peindre. Elle est très calme et la peinture se fait tranquillement. Robert prend des photos, magnifiques. Arrive le moment où Grace doit partir ; son rendez-vous est en fait un dîner d’anniversaire, auquel je suis aussi invité. Elle décide d’y aller avec le corps encore peint ! Elle avait de la peinture sur les jambes, le dos, les bras, c’était une vision hallucinante, mais Grace portait ça magnifiquement. » L’année suivante, Haring peinturlurera de nouveau le corps de Grace Jones, lui adjoignant une coiffe de pharaon couverte de ses dessins, pour deux shows au Paradise Garage restés dans les annales.

La fin d’une ère


L’autre soirée mythique de Keith Haring au Garage fut l’anniversaire de ses 26 ans en mai 1984. « Je décide de faire une fête au Paradise Garage parce que c’est le club le plus cool de la ville. Il n’ouvre que le week-end mais je le loue un mercredi et je prépare cet event que j’ai appelé The Party of Life. J’ai envie que ce soit grandiose. Pour être honnête, je commençais à gagner beaucoup d’argent, et je me sentais peu coupable, j’avais envie de faire plaisir à mes amis. Je demande à Madonna de chanter, et elle accepte, Elle était venue dans mon studio quelques jours plus tôt pour me faire écouter quelques pistes de son nouvel album, Like a Virgin. qui n’était pas encore sorti. J’avais peint sa veste en cuir, qu’elle portera à la soirée et elle décide de chanter sur un lit parsemé de fleurs et de roses ! » Pour cette fête, Keith Haring a redécoré le Garage, dont il avait déjà recouvert les murs, en accrochant un peu partout des petits pavillons en coton sur lequel il a aspergé de la peinture fluorescente, installant des énormes coussins fluo, des vases avec des fleurs et des bâches en vinyle, son support favori, pour que la soirée soit aussi une exposition. Aux platines, on retrouve Juan Dubose et Larry Levan, qui a accepté de mixer pour cette soirée mythique qui rameutera quelque 2 000 personnes venues « habillées pour tuer », et dont une bonne partie porte le haut fluo designé par Haring distribué à l’entrée.

L’amour de Keith Haring pour le Paradise Garage ne sera jamais pris en défaut jusqu’à la fermeture du club. Fidèle jusqu’au bout à son rituel du samedi soir, il écourte son séjour au Japon pour assister à la dernière fête du club, le 26 septembre 1987. Après, il se consolera avec une cassette des classiques du Garage qu’un de ses amis lui a préparée, intitulée Paradise Lost. Mais il ne s’en remettra jamais vraiment : « A chaque fois que j’écoute une chanson du Garage, je deviens émotionnel. Je ne peux pas vraiment l’expliquer mais le simple fait de savoir que ce lieu existait me réconfortait, surtout quand j’étais en dehors de New York. C’était ma famille et c’est le pire crève-cœur que j’ai jamais vécu. C’est comme quand Andy [Warhol] et Bobby [Breslau] sont morts. Peut-être que le Paradise Garage est aussi parti au ciel. Comme ça Bobby pourrait y aller, ce serait cool. »

Citations extraites de Keith Haring: The Authorized Biography, par John Gruen et de Keith Haring Journals, par Keith Haring, sauf mention.