Photo en Une : © Aurélia Mazoyer

Cet article est initialement paru dans Trax n°219toujours disponible sur le store en ligne.

Par Joséphine Van Glabeke

Homme-orchestre, ses mains vont et viennent entre son clavier et ses machines. Ses percussions forment une mélopée de rythmes répétitifs, vibrants. Devant le spectacle, les corps se laissent surprendre. Puis surgissent des sons expérimentaux, un mélange de chaâbi électronique et de battements dabke. Contre toute attente, des hymnes rugissent en fond sonore. Des chants arabes bruts, qui rappellent un lointain présent. Sur fond de fusion et d’improvisations live, on découvre des thèmes folkloriques orientaux et des bribes de mélodies populaires réinventées. Et à chacune de ses performances, le même refrain : entre deux énervements électro progressifs, une portion du public, initiée, célèbre des hymnes populaires entonnés par le musicien syrien. Des jeunes issus des communautés syriennes, mais aussi libanaises et palestiniennes de Paris, en première ligne devant le concert, récitent comme des poèmes ces chants provenant du répertoire folklorique des cultures du Levant.

En 2011, ces mêmes paroles étaient scandées dans les rues de Deraa, Damas, Homs ou Hama. Pendant la révolution syrienne, la musique populaire est reprise à des fins de mobilisation et des sonos installées à la sauvette permettent de diffuser la voix des opposants au cœur des rassemblements. Dès les premiers jours, Wael Alkak participe aux manifestations pacifistes, entraîné par la foule et ses chants contestataires. Pour le compositeur, diplômé du conservatoire de Damas, la révolution signe aussi son retour en Syrie. Un an plus tôt, lassé par l’élitisme figé du monde de l’art dans son pays, il était parti en Egypte étudier la musique populaire, avant de s’installer à Beyrouth en tant qu’artiste indépendant. « C’était un moment historique, la première fois que je me suis vraiment senti Syrien », dit-il aujourd’hui. « On ne parlait pas encore de révolution à ce moment-là, mais de manifestations, on réclamait la démocratie. »

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Mais bientôt, devant la guerre civile qui gronde, il faut fuir. Retour à Beyrouth. Wael prend contact avec des chanteurs leaders des manifestations et enregistre sept titres avec une vingtaine de musiciens résidant au Liban, en Turquie, en Jordanie et en Egypte. Autant d’interprétations des musiques traditionnelles à partir de chants révolutionnaires. Son premier album, Neshama : Music Inspired by the Demonstrations of the Syrian Revolution est prêt. « La musique folklorique est très représentative de la culture syrienne et des pays du Levant. Elle va de pair avec notre histoire, car elle est très ancienne et hétéroclite. Elle parle de toutes les religions, cultures et communautés. La musique raconte l’histoire des pays du Levant et des liens entre ces peuples. » En 2012, il quitte Beyrouth pour l’Europe, emportant avec lui les « voix de la révolution ». Il présente son album Neshama ("bon et altruiste" en arabe) à Berlin, Londres, Copenhague, en Suède. Mais Wael, leader du groupe, se rend compte des difficultés de rassembler tous les musiciens pour chaque concert. Neshama, en tant que collectif, s’arrête ici. Il s’installe bientôt à Paris, et obtient une résidence à la Cité internationale des arts pour travailler sur son projet solo.

Un projet qui vient de la rue

Esprit « né de la révolution », Wael Alkak rejette depuis son arrivée en France l’étiquette de réfugié. « Je suis musicien. Réfugié n’est pas mon métier », répète-t-il. La pratique musicale l’a aidé à se reconstruire, lui permettant d'affûter son regard sur l’exil, entre déracinement et quête artistique. En France, le musicien s’est mis à chanter, et à reprendre des chansons traditionnelles arabes pour accompagner sa musique. « Je ne souhaite pas parler de la politique ici en France, ni du régime syrien, ni de la situation là-bas. Je cherche à toucher un public international, des Français, des Européens, des jeunes Arabes installés en Europe. » Un dévouement musical qui trouve ses racines à Jaramana, ville de la banlieue sud de Damas. Wael Alkak s’y passionne très jeune pour la musique traditionnelle syrienne. Il pratique le piano, le bouzouki, l’accordéon, suit une formation classique au conservatoire de Damas avant de s’initier en autodidacte à la composition digitale. Il découvre bientôt le langage MIDI et la musique assistée par ordinateur via les premiers logiciels disponibles en Syrie. « Mon projet vient de la rue syrienne. Toute ma vie, je resterais reconnaissant envers la révolution, car elle m’a permis de m’exprimer. Cette période a influencé ma personnalité artistique. Maintenant, je cherche à m’ouvrir à de nouvelles musiques populaires, comme la musique électronique. C’est aussi ce qui m’a poussé à venir en France. » Après avoir acheté clavier, boîte à rythme, bassline et séquenceur, il a pu développer sa pratique, composer à partir de ses propres samples. De cette résidence à la Cité internationale des arts est sorti l’an dernier son album Men Zaman ("il y a longtemps"), entièrement autoproduit, résultat de cinq ans de recherche sur l'évolution des musiques arabes et électroniques.