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Cet article est initialement paru dans Trax n°220, toujours disponible sur le store en ligne.

Par Arnaud Idelon

Via Tagliamento. Une ruelle comme on en emprunte mille en sillonnant les veines caillouteuses de Rome. La nuit, on s’y engouffre en longeant le stoïque clocher de la Santa Maria Addolorata, qui s’échelonne de la piazza Buenos Aires vers la Lune avec une rectitude néoromane. Tout l’inverse des lettres rondes et incandescentes qui flottent au-dessus du numéro 9 de la via : Piper Club, lit-on. Une foule de beaux Italiens en costumes sur mesure se presse sous la marquise. Malgré l’heure tardive, ils sont plusieurs à arborer des lunettes de soleil. On passe la porte, dévale les marches. Longtemps, jusqu’à ce que la rumeur de la rue laisse place à la pulsation étouffée des basses. Une odeur mêlée de sueur, de parfum et de cigarette. Des ombres et des silhouettes dans l’obscurité. Vingt mètres sous terre, enfin, la lumière s’offre à nous, éblouissante, totale. Des rangées de spots zèbrent un grandiose cinéma, fragmentent l’espace, laissant certains recoins dans l’obscurité, en embrasant d’autres. L’œil est en crise : motifs géométriques aux murs et au sol, images partout, boules à facettes, jeux de lasers, spots gigantesques aux clignements tachycardiques, plafond percé de néons… On ne sait plus où donner de la tête, d’autant moins que l’atmosphère change de seconde en seconde. Le dernier-né des night-clubs italiens à la mode ? Le premier né, plutôt. Car nous ne sommes pas en 2019, mais en 1965. Un bon soir, on croise ici Pink Floyd, Soft Machine, Milva, Petula Clark ou Chico Buarque.

En 2019, le Piper n’a plus grand intérêt. À moins d’avoir un goût prononcé pour les soirées mousse. Le club a pourtant accédé au rang de mythe, jusqu’à inspirer des romans (Nous étions beaux la nuit de Philippe Fusaro) et une belle brochette d’expositions ces dernières années (Radical Disco : Architecture and Nightlife in Italy 1965-1975 en 2016, La Boîte de nuit à la Villa Noailles en 2017, Night Fever - Designing Club Culture 1960-today au ADAM Brussels Design Museum en 2018). Parce qu’il fut le tout premier à poser les bases de la boîte de nuit telle qu’on la conçoit aujourd’hui de Londres à New York, en passant par Paris ou Séoul. C’est bien à Rome, en 1965, qu’est née cette vision d’une nuit où les corps disparaissent à la faveur des stroboscopes, baignés des reflets des boules à facettes, criblés de lasers perçant la fumée. En entrant dans le Piper, on pénètre la boîte noire d’un nouveau monde.

Manilo Cavalli avec Francesco et Giancarlo Capolei sont les trois architectes démiurges à l’origine du projet. Dans l’Italie de Fellini, l’heure est à la radicalité et aux avant-gardes qui snobent le rationalisme classique que l’on enseigne encore à la fac. On veut des sensations, des expérimentations technologiques et une création décloisonnée, du pop art au théâtre et à la musique contemporaine. La vie artistique bouillonne et les Buri, Manzoni, Rotella ou Christo lorgnent l’Amérique de Warhol, qui a ouvert sa Factory également en 1965. Improvisation, performance, happening, l’éphémère domine l’époque. Ce sera la destinée du Piper : devenir un temple du mouvement et de l’impalpable. Exit l’escalier, le mur, la fenêtre et la porte, l’architecture embrasse l’expérience et le ressenti, se focalise sur l’atmosphère qu’elle peut susciter. Le Piper est le premier club à abolir l’espace entre la scène et la fosse au profit d’un immense dancefloor. « Le clubbeur est désormais au centre des projets : on réunit des groupes et des communautés dans un lieu par des dispositifs », souligne Benjamin Lafore, architecte et cocommissaire de La Boîte de nuit. Les lumières changeantes, les combinaisons d’effets et la temporalité distordue de la fête incarnent le paradoxe de l’architecture de la boîte de nuit formulé par Audrey Teichmann, seconde commissaire de l’exposition varoise : « C’est qu’a priori, elle n’est pas une architecture physique. L’idée de base du Piper était de devenir un parallélépipède qui permettrait de créer des ambiances changeantes, avec un mobilier précisément conçu pour cette modulation constante de l’espace. C’était un espace très technologique, avec un arsenal de machines sonores et lumineuses. » Le plus révolutionnaire étant sans doute que tout cela tenait avec des bouts de ficelle. Les 20 millions de lires de l’investisseur fou ayant racheté le cinéma représentent une somme dérisoire. Alors, les architectes redoublent d'ingéniosité. Filtres de couleur sur des spots, briques peintes en blanc pour capter la lumière, boîtes d’œufs pour l’insonorisation, jeu de miroirs, projections sur les murs, échafaudages presque nus sur lesquels on fixe les projecteurs : tout est bricolé et doit servir cette expérience totale promise par le Piper. Officiellement, l’établissement est d’ailleurs un restaurant. Une sombre histoire de licence. Et chaque nuit, il explose sa jauge légale – au point que les Beatles, qui devaient s’y produire en 1965, feront demi-tour devant le raz-de-marée humain qui les y attendait.


La mutation du club


Le Piper de Rome fait rapidement des émules, que l’on surnommera les Pipers – à l’instar du Piper de Turin ou de l’Altromondo de Rimini. « Les Pipers comptent parmi les seuls projets jamais concrétisés par les radicaux italiens, dont on connaît avant tout les dessins. Ils ont exercé une grande influence – théorique et iconographique – sur toute notre génération d’architectes », assure Benjamin Lafore. Manilo Cavalli et Francesco et Giancarlo Capolei fréquentent pourtant encore les bancs de la fac lorsqu’ils deviennent chefs d’orchestre du Piper, et financent leurs études en travaillant comme assistants à l’université.

Les excès de la nuit aidant, le club mute en un espace-temps coupé du monde, avec ses règles propres. C’est la théorie que formule Pol Esteve, architecte espagnol, dans le catalogue de l’exposition La Boîte de nuit : « L’application des technologies électroniques et chimiques produit un régime spatial alternatif. […] Il ne s’agit pas d’un espace cartésien appréhendé par la vue et mesurable géométriquement, mais d’un espace fluide et atemporel du fait de l’altération des mécanismes cognitifs. » De ce point de vue, le club devient l’épicentre de ce « devenir ambiance » de nos sociétés contemporaines que décèle le philosophe Yves Michaud dans Ibiza mon amour : « Nous baignons ou nageons dans le bien-être, le plaisir ou le bonheur. C’est vrai au sens propre : nous recherchons le plaisir et le bonheur non pas au fil de listes de biens à acquérir et à consommer […] mais au sein d’expériences à l’intérieur desquelles nous vivons comme dans des bulles ou, mieux, baignons dans un liquide. De là l’importance des sons, des odeurs, des atmosphères lumineuses et sonores, des “ambiances” et des environnements – et de toutes les techniques pour les mettre en forme, pour les “designers” (design sonore, design olfactif, design d’ambiance, design environnemental). »

A la suite du Piper, le Studio 54 à New York ou l’emblématique Haçienda à Manchester ne feront rien de plus qu’appliquer la formule magique des radicaux italiens : façonner l’expérience à grand renfort de design et de dispositifs technologiques. Les Pipers disparurent vite, dès le milieu des années 70, n’ayant pas réussi à saisir le bouillonnement disco, puis, quelques années plus tard, les prémices de la house. Ils restent néanmoins les illustres représentants d’une préhistoire du club moderne, et le jalon d’une révolution dans l’histoire de l’architecture et du design. Le Piper de Rome aura contribué à inventer, selon Audrey Teichmann, « une architecture qui, aussi, admet de disparaître dans cette nuit-là. Une architecture qui accepte la nuit, c’est une architecture qui admet de ne pas avoir de qualités. » Et si le Piper Club de 2019 ne fait plus rêver, c’est sans doute qu’il a réalisé, radicalement, le programme de ses fondateurs : accepter de disparaître dans la nuit.