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Cet article est initialement paru dans Trax n°214, toujours disponible sur le store en ligne.

Introduction au livre Strike a pose : Histoires(s) du voguing - De 1930 à aujourd’hui, de New York à Paris (Des Ailes sur un tracteur, 2012)



Par Didier Lestrade


Photos inédites de Teresa Suárez

Le retour du voguing a surpris tout le monde, y compris les rares personnes qui connaissent assez bien le phénomène en France. En fait, cette surprise provient probablement de notre mauvais suivi de cette culture qui a effectivement perdu de son éclat à la fin des années 90. Une nouvelle génération a nourri de l'intérieur un revival en le développant vers de nouvelles directions tout en lui préservant son élément essentiel : des bases communautaires unissant garçons et filles de banlieue, et de la ville, sans exclusive. On ne le voyait pas venir car il nous semblait que cela faisait trop longtemps que le mouvement avait culminé (au milieu des années 90). Le vogueing classique, que nous désignons toujours sous son appellation originelle, avec un "e", frustré et meurtri de se voir disparaître, est retourné à ses origines underground. Là, il a survécu et après quelques dures années, s'est réactivé tout en se disséminant dans d'autres villes des USA, puis en Europe et notamment à Paris. D'une certaine manière, c'est l'exemple parfait du recyclage de toutes les idées culturelles. Attendez assez longtemps et tout revient. Le voguing est né des cendres du vogueing et c'est une excellente nouvelle, comme toutes les résurrections.

Le film de David LaChapelle, Rize, est un bon film. Il faut écarter tout de suite les polémiques qui ont entouré sa sortie pour ne garder qu'une seule info : oui, dans chaque ville des USA, et souvent même dans plusieurs quartiers d'une même ville, un phénomène de danse et de musique vit, s'organise, se développe – ou s'éteint. La communauté noire et latine poursuit cette tradition africaine qui fait que chaque plaine, chaque ville, chaque tribu développe sa propre chorégraphie, comme cela se passait, il y a encore cinquante ans, dans les provinces françaises. C'est d'ailleurs le moment le plus fou de Rize, quand les kids des quartiers difficiles de Los Angeles découvrent, en regardant la télé, qu'ils reproduisent à l'identique et sans le savoir certains gestes des tribus africaines, avec des peintures faciales similaires. Il faut donc voir le voguing comme le krump, ou le go-go du Washington des années 70-80 : une de ces danses très physiques, imaginées en groupe dans les quartiers, tout en établissant des règles sociales d'entraide pour des jeunes qui en ont besoin. À la base, c'est du sport, et quand il y a du sport, il y a de l'auto-support.

C'est ce qui m'a renversé quand j'ai découvert le voguing à la fin des années 80 pour un article de Libération (de 3 pages !), le premier à parler de ce sujet dans la presse hexagonale. J'étais allé dans plusieurs petits balls de Downtown, pas les plus prestigieux, au contraire les plus simples, dans des centres communautaires. Il y avait quelques garçons de la House of Xtravaganza. Je crois que je devais être le seul Blanc. Je me suis fait petit, assis pendant des heures en attendant que ça commence, à regarder les gens, prendre des notes, dire quelques mots à droite à gauche pour montrer que je n'étais pas un dingue (je m'habillais en skinhead à l'époque) et puis ils étaient drôles quoi. C'était un truc de folles, c'était évident.

Quand le ball a commencé, il y avait des tables dans la salle avec des familles, de tous les styles, certains avaient amené à manger et à boire. L'ambiance était à la fois chaleureuse et amusante (le jury faisait le spectacle) avec tout le public qui intervenait, qui criait, qui encourageait. Mais on sentait aussi une grande tension compétitive, beaucoup de shade, prétendue ou vraie. Et un petit Blanc n'allait surtout pas se trouver au milieu de ces Houses en compétition donc je me suis assis un peu à l'écart, mais près du jury pour bien voir.

voguing

Il y avait du désir aussi. À ce moment, tous ces "butch queens" et ces kids étaient d'une beauté vraiment inatteignable, il y avait tous ces Blacks musclés, pfwew, fallait pas trop se poser la question s'ils étaient gays ou pas, et ces kids portaient des cols roulés blancs qui rehaussaient leurs visages, c'était le sommet du look GAP. Et oui, ce Love Is The Message avait cette beauté suspendue si unique, l'hymne de cette culture ; à chaque fois qu'on entendait les deux premières secondes de l'intro, c'était comme un garde-à-vous de folles, ce qui m'a motivé à me tatouer le titre sur l'épaule. En fait, c'était un des rares symboles du voguing que l'on pouvait comprendre entièrement car une grande partie de ce qui se passait devant mes yeux restait mystérieux. J'étais à New York, mais j'avais l'impression d'être à Rio. Même obsession de la couture, du costume, de la favela, de l'entraide, et de la férocité aussi. À l'époque, on achetait n'importe quel disque de house qui comportait une référence au voguing. On voulait savoir où ça irait, cette affaire. Et quand Paris Is Burning de Jennie Livingston est arrivé en France, on est allés le voir à sa première représentation à Suresnes et on a adoré ce film.

Et puis, on est passés à autre chose.

C'est ce qu'a fait Chantal Regnault quand elle est partie vivre à Haïti, l'autre grand amour de sa vie. Après avoir travaillé pendant des années sur le voguing, elle est passée à autre chose. Et son livre, Voguing and the House Ballroom Scene of New York City 1989-92, malgré sa couverture un peu cheap, est un miracle de Facebook. Après le tremblement de terre à Haïti, où elle se trouvait, Chantal est rentrée en France pour finir un documentaire. Et quand elle est apparue sur FB, on a tous commencé à lui poser les mêmes questions. « Mais tes photos ? Tu vas les publier un jour ? Tu sais qu'il y a une réapparition du voguing, même en France ? » Et Chantal était surprise, je crois qu'elle s'était convaincue qu'on avait oublié toutes les photos qu'elle avait prises, comme si on pouvait oublier qu'elle était vraiment la seule photographe au monde à avoir été au centre de cette scène. Et on lui a dit : « Mais ! Tu dois faire quelque chose ! ». Et c'est là où il faut se tourner vers la personne qui connaît le mieux le voguing en France, Jean-Marc Arnaudé, parce que c'est lui qui était au centre de tout ça au milieu des années 90.

Anthropologie de la House

Chantal Regnault avait un appartement lumineux à New York et c'était toujours excitant de voir ses nouvelles photos. Car ce que l'on ne voit pas beaucoup dans son livre, et qu'elle ne raconte pas car elle est si humble, c'est que Chantal a des milliers de photos. Ce qui m'a époustouflé chez elle, ce que je raconte à tout le monde et tant pis si je radote, c'est qu'elle est parvenue à un tel niveau de suivi et de confiance avec les Houses qu'elle avait la possibilité de rassembler des familles entières. Elle les réunissait tel jour dans tel parc, ce qui était une prouesse en soi, quand vous devez vous assurer que 30 ou 40 personnes arrivent en même temps. Puis elle faisait la photo de famille, avec la Mère et le Père au milieu, et ensuite elle prenait en photo chaque membre un par un ou en groupe de deux ou trois personnes. Comme un tableau généalogique. Comme de l'anthropologie. Et c'était là où on pouvait reconnaître le style de chaque House, dans le vêtement, la pose, le style, l'attitude.

Et c'est ainsi qu'on pouvait les voir au naturel et que l'on prenait vraiment conscience de cet esprit de famille choisie, loin du drama des compétitions. J'ai toujours aimé ces portraits simples de Chantal car les garçons et les filles souriaient, ils étaient détendus et en confiance, « they were letting their hair down » comme on dit, et on sentait encore mieux ce lien qui les unissait. Et ça me touchait parce que je savais que c'était exactement ce qui se passait alors pendant les premières années d'Act Up, cette idée de refuge pour se défendre mieux. Ces photos de vogueurs sur les marches de leurs maisons brownstone, c'était du Jamel Shabazz gay, mais on ne le savait même pas car Shabazz n'était pas encore connu.

Et puis, on est en 1989 et le latin hip-hop, ou freestyle, est à son sommet. Vous devez absolument vous rappeler la fin des années 80 comme un moment où la house, le rap, le voguing, le latin hip-hop étaient en compétition pour gagner le cœur de New York, devenir LA signature sonore de Manhattan. C'était Marley Marl versus Todd Terry versus Little Louie Vega versus RuPaul versus Madonna versus Miss Lady Bunny versus Frankie Knuckles. Tous ces kids du voguing sentaient que l'argent se dirigeait vers eux et qu'ils avaient une chance de s'en sortir, pour une fois.

Oui, le voguing est une danse afro-américaine pour les Afro-Américains, mais les Latinos l'ont amené à un niveau supérieur. Comme tout le monde, j'étais sous le charme de la House of Xtravaganza, j'aimais leur côté lofty, je les regardais et j'essayais de comprendre leurs codes, pourquoi le public se mettait à crier si fort après avoir vu un micro-geste sur le catwalk que moi, petit Blanc de 30 ans, je n'avais même pas vu. J'étais comme une éponge et, contrairement aux clubs où je pouvais danser tout en les regardant du coin de l'œil, là, j'étais immobilisé, souriant de bonheur mais avec toujours cette idée que 50 % de ce qui se passait m'échappait. Je venais de Paris, cette ville qu'ils admiraient par-dessus tout, mais Paris ne pouvait pas réellement comprendre, en tout cas pas en deux ou trois nuits.

On voyait que le voguing avait mis des années et des années pour parvenir à ce plateau d'excellence : comme dans la gymnastique olympique où un saut technique porte le nom de celui qui l'a rendu célèbre, chaque geste avait été inventé par tel vogueur, puis répété et répété jusqu'au stade où il avait légèrement changé. Arnaudé nous a alors raconté ce qui se passait à New York, Patrick Vidal, la Bourette, moi et d'autres. C'est lui qui nous a fait découvrir les poèmes d'Emanuel Xavier, Pier Queen (1997). Ce qui se passait au Sound Factory avec Junior Vasquez et les queens de Washington qui débarquaient pour le week-end (parfois en bus !), tout ça, on le savait la semaine suivante. Le voguing avait pénétré dans les clubs les plus prestigieux de New York, malgré le sida. Et nous, les Blancs, on a vite réalisé que c'était un truc qu'on pouvait toucher et regarder, mais pas faire. On n’était tout simplement pas assez forts pour les imiter.

Voguing à Paris

Il y a Jeunes Parisiens, le livre génial d'Hugues Lawson-Body (paru en 2010 aux éditions 1980), où l’on trouve toutes les bandes de jeunes de la région parisienne avec tous ces looks, ces attitudes. C'est merveilleux. C'est tout ce que l'on ne nous montre pas dans les médias, et c'est là, dans la rue. Et forcément, la revue Minorités avait déjà parlé du renouveau du voguing, dès octobre 2010, grâce à Gwyneth Bison, puisque le voguing s'est rapproché du hip-hop et participe à ces battles dont on ne parle pas non plus dans les médias et qui, pourtant, attirent des milliers de kids sans le même problème. Garçons et filles. Hétéros et gays. Blancs, Noirs et toutes les couleurs. Il y a Kiddy Smile qui est tellement adorable et smart qu'on est obligé de le voir comme un leader. D'autres vont voir comment ça se passe en ce moment aux USA, à Baltimore par exemple, selon le photographe Frédéric Nauczyciel. La scène du voguing en France est née ex nihilo, sans base, puisqu'il n'y a jamais eu de base voguing ici dans les années 90. C'est Internet qui a transmis ce flambeau et quand vous voyez l'hommage sur YouTube à Willi Ninja avant sa mort, ça donne envie de vivre ça, de le faire continuer. C'est un truc qui vous fait pleurer d'émotion ! Et les kids ont tout compris, dans le moindre détail, ce qu'était le vogueing et ce qu'est le voguing aujourd'hui.

C'est exactement ce qui se passe dans les enterrements ghanéens aux USA, j'en ai déjà parlé sur François K. Le New York Times avait publié un article en avril de l'année dernière (en 2011, ndlr), dans lequel on apprenait que ces grands événements attirent de plus en plus une foule de clubbeurs parce qu'ils savent que les Ghanéens ont une manière assez incroyable d'accompagner leurs morts – dans la fête. Et que pour 30 ou 50 dollars de donation, ils vont participer à une fête ouverte, joyeuse, pleine de musique à fond dans les basses et que c'est le meilleur substitut à une club culture new-yorkaise en difficulté. Vous voyez le truc ? Vous voyez les Parisiens sortir dans des grands enterrements de la communauté ghanéenne d'Ile-de-France ? Il doit y en avoir pourtant ! Le voguing, c'est ça, pour les jeunes.

Oh, juste un dernier mot. Dans le livre de Daryl Easlea, Everybody Dance : Chic and the Politics of Disco (Helter Skelter, 2004), on comprend parfaitement les liens de conviction entre Nile Rodgers et les Black Panthers. « I always thought that politics was going to be my life and career and music was my hobby. I thought I was going to be a serious revolutionary à la Che Guevara. » Mais quand sort le plus bel album de Chic, Risqué, en 1979, cette pochette à la Agatha Christie résume les éléments du voguing. Chic ne porte pas des costumes. Ils portent des fringues de designers. Et c'est le vrai début. Politiques extrêmes et haute couture. Pour les Noirs.