Photo en Une : © Joël Chester Fildes


Quelques points lumineux virevoltants en apesanteur, trop faibles pour percer l’obscurité ambiante : c’est par ce modeste éclairage que se révèlent dans un premier temps les mouvements aériens des danseurs de Tree of Codes, membres des troupes de Wayne McGregor et de l'Opéra de Paris, dans l’immense salle place de la Bastille. Ce premier tour de passe-passe – l’un des nombreux effets d’optique du ballet –, non sans évoquer les combinaisons de "motion capture", ces silhouettes marquées de capteurs utilisées dans la reconstitution des gestes en images de synthèse, apparaît comme le parfait point de rencontre entre les univers du chorégraphe et du plasticien Olafur Eliasson, développé plus tard, au fur et à mesure de l’oeuvre.

Questionnant tous deux les notions de perception et de réalité – le matériel face à l’immatériel, le visible contre l’invisible – les deux artistes signent ici, au détour de jeux de filtres ou de miroirs, une interprétation fascinante du curieux livre, connu sous le même nom, de l’Américain Jonathan Safran Foer. Lisant (littéralement) entre les lignes du recueil de nouvelles Les Boutiques de cannelle de Bruno Schulz, l’ouvrage recomposait, par un jeu de découpages, les mots du livre d’origine pour en offrir un tout nouveau récit. Une sculpture littéraire faite de creux, d’espaces et de couches superposées que Jamie XX aura également traduite, cette fois-ci en algorithme, pour créer la structure rythmique d'une bande-son composée pour l'occasion.

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Tout comme le livre donnait à voir au lecteur une nouvelle dimension de la perception, le ballet s’attelle à décomposer les mouvements des danseurs et invite le public à redécouvrir la spatialité du dispositif scénique. Ainsi, après une seconde scène où les bras s’agitent dans des kaléidoscopes naturalistes, telles des fleurs en éclosion, les corps, même dévoilés dans leur entièreté sous la lumière, jouent de nos sens avec autant d’efficacité qu’ils le faisaient, plongés dans le noir. À des miroirs déstructurés et en mouvement, démultipliant à la fois interprètes et spectateurs, s’ajoute notamment une troublante installation faite – on ne saurait clairement le définir, et c’en est là tout l’intérêt – d’une sorte d’écran semi-opaque, faisant se confondre danseurs en premier et second plan, avec leur propre reflet.



Une valse entre tangible et virtuel que met en musique Jamie XX avec un sens du grandiose à la hauteur de l’effet prodigué sur notre rétine. Si la première demi-heure étonne par son mélange inhabituel de guitare, cordes et autres instruments acoustiques apposé à des vocalises hautement réverbérées – on pense notamment aux paysages scandinaves de Sigur Rós ou à l’ambient de John Hopkins, dans ses quelques moments technoïdes –, la suite revêt quelques astuces sonores reconnaissables pour tout adepte de l'épique In Colour, son disque solo sorti en 2015. Le fameux synthé aux allures de (joyeux) signal d’alerte, qui illuminait déjà des titres comme "Gosh", éclaire dès lors la douce mélancolie des premiers titres : une évolution annonciatrice d'un final expansif.

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Si cette émotivité exacerbée, déployée tout au long de la pièce musicale, emplit à merveille l’espace monumental de la salle d’opéra, on se questionne cependant sur sa pertinence vis-à-vis des installations – certes bluffantes, mais surtout minimalistes – d'Olafur Eliasson. Des dispositifs faits de bric et de broc (ou presque) qui, pour Wayne McGregor, constituent un des points forts de son oeuvre globale : « Même s’il crée des mondes entiers et des sensations, c’est un peu comme le Magicien d’Oz. Vous allez derrière le rideau et vous voyez que cet effet étonnant est produit avec un peu d’eau et un éventail. » La surcharge sonore tend à diminuer quelque peu ce propos, là où les lignes mélodiques (un peu trop) directes ou clinquantes gagneraient à tendre vers l’abstraction et les circonvolutions du livre.

Cette légère digression fait toutefois du ballet une œuvre à la fois expérimentale et accessible, usant d’atours immersifs à l’efficacité digne d’une bande originale de film SF – un impact sonore comparable à un Blade Runner 2049 au cinéma, pour ne citer que lui. Difficile, en particulier, de ne pas être embarqué par ce (bouquet) final fait de deux cercles tournoyants, projetant sur le public reflets de lumière et confondant, dans un ultime filtre imperceptible, les espaces par la superposition des couleurs – celles des projecteurs avec celles de l’écran situé en fond, ou du filtre lui-même. Tree of Codes aura beau se dérober à nos yeux jusqu’à sa toute dernière seconde, il laissera pourtant, à la manière d'un message subliminal ou autre effet de persistance rétinienne, une trace indélébile.

Tree of Codes sera interprété jusqu'au 13 juillet prochain à l'Opéra Bastille, à Paris. Plus d'informations sur la page Facebook de l'événement.