Photo en Une : © X. Matthieu

Par Olivier Pernot

Cet article a initialement été publié dans le numéro hors-série de Trax Magazine de décembre 2011. L'entretien eut lieu le 8 novembre 2010.

Vous rentrez tout juste de New York où vous venez de travailler avec les Beastie Boys.

C’était incroyable ! Nous avons travaillé pendant trois semaines aux Electric Lady Studios, les studios d’enregistrements imaginés et construits par Jimi Hendrix. J’avais déjà travaillé à New York dans des gros studios comme Sterling Sound ou Hit Factory, mais avec la crise du disque, ces studios se portent mal. Il y a pas mal de studios d’enregistrements qui ont d’ailleurs fermé à New York. Finalement, je suis bien content de rentrer dans mon studio, mon chez moi.

Justement ce studio, parlons-en, il a une longue histoire.


En fait, ce studio existe depuis le début des années 1980. Serge Gainsbourg, Isabelle Adjani ou Etienne Daho ont fait des sessions ici. Il a appartenu à Dominique Blanc-Francard, le père d’Hubert (Boombass, son acolyte de Cassius, NDLR) sous le nom de Continental Studios. Il a eu divers noms, Musica puis Pigalle Sound. Ce studio a toujours existé, il y a toujours eu des musiciens ici. Je l’ai racheté il y a une dizaine d’années. J’y ai mis toutes mes économies. À la fin, il me restait juste de quoi acheter une porte blindée et le studio est resté fermé pendant tout ce temps.

Parquet en bois, beaux tapis, lampes d’antiquaires, amplis et instruments vintage, ton studio est magnifique, confortable, chaleureux.

Je veux que tout soit beau ici... comme chez moi. Je veux qu’à chaque endroit où je pose les yeux, il y ait une jolie chose à voir. Depuis dix ans, je fais le DJ pour pouvoir finir de payer le studio et l’aménager. Acheter le matériel, la décoration du studio. L’avance que j’ai reçue en tant qu’ingénieur du son et producteur de l’album de Phoenix m’a permis de terminer le studio. Je l’ai baptisé Motorbass, comme le duo que je faisais avec Etienne de Crécy au milieu des années 1990. C’est cool comme nom de studio non ?

Racontez-nous un peu cette histoire de Phoenix. Comment vous êtes-vous retrouvé dans l’aventure de l’album Wolfang Amadeus Phoenix, pour lequel vous avez reçu un Grammy Award (Best Alternative Music Album) en 2009 ?

Phoenix sont des copains de longue date. J’ai mixé leur tout premier album, il y a dix ans et nous sommes devenus frères. Après, ils ont fait deux albums avec Julien Delfaud, qui a été mon assistant au studio Plus Trente. Julien, c’est un pote, un mec dément, qui sortait en rave avec Etienne de Crécy et moi. Toutes ces grandes aventures. Aujourd’hui, c’est un excellent ingénieur du son. Avec Phoenix, nous devions refaire un album ensemble, j’avais déjà plein de petites idées et cela ne s’est pas fait. Mais ils cherchaient un endroit pour se poser, répéter tranquillement leurs morceaux en vue de cet album. Du coup, je leur ai prêté le studio, qui à l’époque, n’était pas encore fini. C’était une ruine. Ils se sont installés pendant huit mois dans ce chantier. Ils pouvaient répéter quand ils voulaient, ils avaient de l’espace.

Et vous devenez alors co-producteur de l’album...

Comme ma pièce à disques est dans un coin du studio, je passais quasiment chaque vendredi avant de partir faire le DJ le week-end. J’aime bien mettre toujours un ou deux titres old school dans mes sets. Je passais et je jetais une oreille en même temps. Les mecs de Phoenix me faisaient écouter une bribe de morceau. Quelques secondes. Et puis, je disais : « Vous devriez faire ça ! ». Je ne peux pas m’empêcher de dire un truc. Ça s’est fait comme ça. Et un jour, nous sommes allés au café tous ensemble et cela a été super émouvant : ils m’ont demandé si je voulais devenir le premier co-réalisateur d’un album de Phoenix. C’était solennel, avec notre café à la main. J’ai dit : « Si j’ai le droit d’être en retard et de continuer à vivre ma vie, alors OK, je le fais. »

Avez-vous été surpris du succès de cet album ?

Cet album, je l’aurais fait pour rien. Au final, je suis content et j’ai reçu un Grammy Award pour ça. Un réalisateur, c’est comme un copain. C’est le cinquième homme. Il fait les choix quand le groupe n’arrive pas à se décider. Sans paraître complètement présomptueux, je savais que cet album était super cool. Nous avons mis le temps car nous avions décidé de le faire comme il faut, du début à la fin. Les gars de Phoenix sont restés dix-sept mois dans le studio, répétitions et enregistrements. C’est long et pas long à la fois. Stevie Wonder a passé des fois quatre ans sur un album, Fleetwood Mac deux ans et demi. Mais un mec qui fait son disque chez lui, tout seul, mettra autant de temps. Le home-studio, c’est un piège parce que tu passes beaucoup de temps, tu reviens tout le temps en arrière. Moi, j’aime le studio pour ça. À un moment, tu es obligé de finir. Il faut prendre une décision, il y a des dates précises. Maintenant aux Etats-Unis, il n’y a plus d’ingénieur qui mixent vraiment les albums car ils travaillent tous avec des consoles digitales. Du coup, ils peuvent faire des retours en arrière, et tout rechanger le lendemain car tous les réglages sont enregistrés. Je ne travaille pas comme ça.

Comment travaillez-vous ? En analogique ?


Complètement. Avec ma console analogique, je ne peux pas faire de back-up, sauf en cas de force majeure. Plus personne ne sait se servir de toutes mes machines analogiques, et avec ces machines, les réglages ne sont pas enregistrés. Les morceaux se font au fur et à mesure et quand ils sont finis, c’est terminé. Pas de retour possible. Donc, tu es toujours en train de prendre des décisions au cours des enregistrements. Il y a une mise en danger et c’est ça que j’aime bien dans les studios et dans l’analogique. Tu prends des décisions, tu ne tergiverses pas, c’est tout.

C’est ce qui a plu aux Beastie Boys ?

Je pense. Adam des Beastie Boys m’a appelé un jour et m’a dit : « J’ai écouté l’album de Phoenix. Il est super, le son est fort mais l’album n’est pas fatigant ». C’est tout ce pour quoi je travaille. Ma façon de produire, de réaliser un disque est tellement old school. Au départ, les Beastie Boys m’ont appelé pour savoir si je voulais faire un test, mixer trois de leurs morceaux. J’ai dit : « Ouais, bien sûr ! » Les Beastie Boys, j’étais comme un fou. C’est un groupe que j’écoutais quand j’étais jeune. Donc je suis parti trois semaines et tout s’est bien passé. Avec des superstars de ce calibre, quand ils ne sont pas contents, tu le sais très vite. Le management ne dépense pas d’argent si tu ne conviens pas. Ils sont très pragmatiques, très américains. Du coup, comme cela se passe très bien, je mixe tout l’album et je vais y retourner bientôt.

Vous disiez que l’album de Phoenix n’était pas fatigant. C’est quoi un disque fatigant ?


À un certain moment, dans les années 1990, les disques sont devenus fatigants. Tu ne peux pas les écouter cent fois de suite comme un album de Prince ou de Pharoah Sanders. J’ai écouté le premier album de MGMT cent fois de suite. J’aime bien mais il est quand même fatigant. Cette fatigue est due au traitement du son. Très aigu, très compressé, écrêté et mis très très fort. Le rap a commencé à faire ça, a essayé d’avoir le plus gros son possible. Puis, toute la musique s’y est mise. Moi, je me bats contre ça. Je veux un beau son, bien pur avec beaucoup de dynamique, beaucoup de basses et beaucoup d’air. Et ça, les Beastie Boys l’ont entendu et m’en ont parlé, de cet air !

C’était facile d’aller en studio avec les Beastie Boys ?

Je pensais qu’ils ne viendraient jamais en studio et que je ferais le mix tout seul. Mais ils arrivaient chaque jour avant moi, et ils partaient après moi. Ces mecs ont autour de 45 ans, ont vendu des dizaines de millions d’albums, mais ils sont toujours à fond dans leur truc. Ils écoutent tout pendant trois heures, changent des détails. Exactement comme je le faisais avec Phoenix. J’ai bossé aussi récemment avec des jeunes artistes, sur des premiers albums. Tu te rends compte qu’ils sont malades aussi. Ils ont ce feu sacré, ils en veulent. Tous les musiciens qui sont arrivés à un haut niveau, ce sont des mecs qui ont bossé, qui bossent et qui bosseront encore. Il n’y a pas d’artistes blasés, de je- m’en-foutistes, de musiciens qui n’en ont rien à faire. Je pouvais penser cela, mais ce n’est pas vrai du tout ! Les musiciens bossent comme des malades pour y arriver. Ils adorent ce qu’ils font. Les Beastie Boys sont comme ça. Mener une belle carrière dans la musique, c’est des milliards de détails mis les uns après les autres.

« Toute la musique s’est mise à essayer d’avoir le plus gros son possible. Moi, je me bats contre ça. Je veux un beau son, bien pur, avec beaucoup de dynamique, beaucoup de basses et beaucoup d’air. »

Quel sentiment aviez-vous concernant le music business ?

Depuis deux ans, j’ai pris des grosses claques, qui me font du bien. Dans les années 2000, j’ai eu le sentiment que le music business avait un côté mondain et nul, cynique, arriviste. Avec des musiciens qui s’en foutent, du moment qu’on les paye, qui ne respectent pas la musique. Je suis complètement revenu de ce point de vue. Je l’ai vu en travaillant avec Phoenix évidemment : ce sont les mecs les plus amoureux de la musique que je connaisse. En ayant produit The Rapture et en ayant bossé avec les Beastie Boys, je rencontre des artistes qui sont passionnés par la musique, le studio, l’enregistrement et ne pensent pas qu’à cachetonner.

Quel a été le déclencheur de votre rencontre avec The Rapture ?

En fait, Pedro Winter les a croisés en Australie et leur a dit qu’ils devraient faire leur album avec moi. Leur label là-bas leur a dit la même chose le lendemain. Mon nom est arrivé à leurs oreilles deux fois en deux jours. Du coup, ils m’ont appelé et nous avons parlé musique. Ce qui est bien, c’est qu’ils étaient motivés pour travailler avec moi. Au point de m’appeler chacun à leur tour. Ils avaient beaucoup aimé mon travail pour Phoenix. Ils trouvent que c’est un album qui a « a very good texture ».

Comment se sont déroulés les enregistrements ?


Nous avons commencé à travailler à New York pendant la période de Noël 2009. Juste une semaine. L’idée était d’enregistrer vite, de faire un album live avec des instruments. Thelonious Monk, quand il rentrait en studio avec son groupe, il disait à ses musiciens qu’il n’y avait que trois prises. Si le morceau n’était pas bon, il l’abandonnait définitivement. Avec The Rapture, nous avons fait les enregistrements dans le même esprit. Quand un morceau ne tournait pas, nous le mettions de côté pour le dernier jour de studio. En une semaine, nous avons fait sept morceaux, comme un groupe de jazz. Après, ils sont venus ici, à Paris, dans mon studio. Ils sont restés un mois en mars 2010 pour faire tous les arrangements électroniques. Puis le mastering du disque a été fait en mai. Cet album a été réalisé comme celui de Phoenix, sans maison de disques, donc sans pression. C’est plus cool pour travailler. Après, il reste au groupe à démarcher les labels avec les bandes sous le bras. Normalement, l’album devrait sortir au printemps 2011. Au printemps, comme l’album de Phoenix. Voilà encore un disque que les jeunes vont pouvoir écouter à fond dans leur voiture, les fenêtres ouvertes ! Ils vont pouvoir tomber amoureux dessus.

Vous avez aussi produit l'album Alesia de Housse de Racket ?

Au départ, j’étais dans une période où je ne voulais plus rien faire. Mais leur manager m’a téléphoné plusieurs fois, a insisté. Il a voulu que je les voie répéter, que je les rencontre. Je suis donc allé les écouter dans leur cave. Le son était à fond, j’ai dû ressortir et aller m’acheter des boules Quiès. Leur musique sonnait bien alors je n’ai pas pu m’empêcher de les aider. Je suis content car leur album est terrible. Je l’ai terminé une heure avant de partir à New York mi-octobre. Normalement l’album doit aussi sortir au printemps. J’ai fait ce disque comme celui Phoenix. C’est un album hyper classe à écouter l’été à Ibiza ou dans le sud de la France, le soir pendant un coucher de soleil. C’est un disque pour tomber amoureux quand on a 20 ans. En fait, je me rends compte que je suis un producteur du printemps et je fais des disques qui doivent sortir en début d’été.

Êtes-vous un producteur hype maintenant ?

Oui. Là, maintenant, je suis hype. Mais cela me fait doucement rire. J’ai eu des hauts et des bas dans mon parcours et je sais d’où je viens : j’étais serveur à Aix les Bains. Un jour, je suis monté à Paris, avec un tee-shirt et un slip dans mon bagage. Je suis allé dans un studio d’enregistrement et un des ingénieurs du son, Jean-Philippe Bonichon, m’a donné ma chance. Il m’a pris comme assistant. C’est le mec qui m’a plus aidé dans ce métier. Alors, oui, depuis Phoenix, j’ai beaucoup de propositions. Mais je dis non à tout... sauf aux Beastie Boys. La plupart du temps, tu deviens hype, ton nom circule. Des managers, des maisons de disques, des artistes veulent travailler avec toi, t’appellent, même s’ils ne savent pas ce que tu fais. Même s’ils n’ont pas écouté tes mixs ou tes productions. Alors je me méfie et je parle musique avant toute chose avec ceux qui m’appellent. Je me rends vite compte alors de leur motivation : si elle est réellement pour mon travail ou s’ils ont juste envie d’accrocher mon nom de producteur hype à leur disque.

Maintenant vous pouvez totalement choisir avec qui vous voulez travailler ?

Je ne fais que ce que j’aime et je m’y investi totalement. Faire un mix demande beaucoup d’énergie. C’est le plus dur et le moins bien payé. En comparaison de DJ, c’est bien moins payé. Quand tu fais DJ, tu bois des rhums, tu fais des sourires et tu es très bien payé. En revenant de New York, j’ai mixé dans une soirée en Italie, j’ai gagné en une nuit la moitié de ce que j’ai touché pour trois semaines avec les Beastie Boys.

Depuis plusieurs années, vous faites le mix de pleins de morceaux assez discrètement. Pouvez-vous nous faire le tour des projets auxquels vous avez collaboré ?

J’ai mixé un track pour Gossip (sur la nouvelle version de l’album Standing In The Way Of Control, NDLR), trois titres de l’album de Two Door Cinema Club, trois aussi sur celui de Kele de Bloc Party, un titre pour Primary 1, et puis j’ai mixé tout l’album de Chromeo. Je l’ai fait par amitié. Côté français, j’ai mixé deux titres sur l’album d’Adam Kesher et j’ai travaillé aussi avec MelTones, un petit groupe de rock français. Mixer est une activité prenante mais rapide. Il me faut un jour pour mixer un morceau. Sinon, j’ai fait aussi un mix pour Ric Ocasek. Le lendemain des Grammy Awards, je reçois un mail de son manager. Je l’appelle et il me dit que c’est bien une demande de Ric Ocasek de The Cars. C’était cool !

« Je me rends compte que je suis un producteur du printemps et je fais des disques qui doivent sortir en début d’été. »

Vous faites des remixes aussi ?

Je n’en fais pas ou très peu. Même si cette année avec Hubert, nous en avons fait trois, pour Booka Shade, Crookers et un dernier qui m’échappe...

Vous avez une manière particulière de travailler avec Hubert ?

Nous faisons des petites bases, chacun chez soi. Puis nous nous échangeons nos chiers. Nous écoutons ce que fait l’autre, retravaillons. C’est plus facile parce que tu ne peux pas bosser à deux devant un seul ordinateur. Il y en a toujours un qui veut tenir la souris et nous nous battons (rires). À la fin, nous nous retrouvons pour finir les morceaux ou les remixes ensemble, dans le même studio.

Parlons un peu de Cassius. Il y a eu d’excellentes critiques sur The Rawkers EP paru sur Ed Banger, et aussi sur le clip du titre "I Love U So".

J’ai des retours déments sur l'EP. Avec ce maxi, je voulais retrouver le feeling du premier EP de Motorbass... et mettre un maximum de musique dessus. Du coup, c’est un EP de six morceaux qui dure trente minutes. Pour le clip, je ne sais pas trop, je rentre à peine de New York, et puis, je ne suis pas trop tout ça : je vais peu sur Internet, sur les blogs, je ne lis pas les journaux et regarde à peine la télé. À l’époque de l’album Au Rêve de Cassius, nous avions tout mis dans cet album avec Hubert et nous avons pris les critiques dans la gueule. Pourtant, il y a certains passages dans ce disque qui sont les plus beaux moments de ma vie de musicien. Donc, maintenant, je n’attends plus jamais rien d’un disque. Je le fais puis je mets des œillères. D’ailleurs, j’ai rencontré Bot de Crookers à Ibiza l’année dernière et il m’a dit « Au Rêve est un splendide album électronique ! Comment se fait-il qu’il n’ait pas eu de succès?» Je lui ai dit : « Merci. Tellement merci ! ».

Vous réfléchissez à un album de Cassius avec Hubert.


Oui, nous allons faire un album, c’est sûr. Pour le EP, nous avons fait quatre titres en quatre jours. Nous sommes allés super vite. J’aime beaucoup la vibe Detroit qui transpire de ce mini-album. J’ai toujours rêvé de faire ce son là. Pour l’album, nous avons déjà plein de morceaux, dans cet esprit. Nous aimerions bien le sortir chez Ed Banger. Pedro Winter et Amandine, ils sont effficaces et ont plein d’idées.

Pedro a d’ailleurs été le manager de Cassius pendant quelques temps...


Oui, quelques mois (rires). Mais nous n’arrêtions pas de nous engueuler. Aucun manager de Cassius n’a tenu plus de trois mois... Mais maintenant, tout a changé, j’ai même un manager pour ma carrière de producteur !