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Depuis ses débuts dans les années 90, l'allemand Robert Henke s'est taillé dans le monde une solide réputation de musicien précurseur. En plus d'avoir collaboré avec les structures Basic Channel et Chain Reaction, ce dernier est aux commandes depuis 1995 du projet Monolake et de sa techno minimaliste aux influences dub. Une carrière admirable qui remonte à une époque où Berlin ne représentait encore qu'une petite poignée de curieux. « Il faut comprendre que nous étions très peu. Cette scène était toute petite. Nous étions jeunes, nous sortions beaucoup, c'était facile d'être en contact car il n'y avait pas vraiment de considérations commerciales. On voulait juste faire quelque chose de différent de la pop. Quand on finissait de composer nos morceaux, on les amenait directement à nos amis DJ qui les diffusaient dans la foulée chez Hard Wax ou dans des mini clubs de 50 personnes », se rappelle aujourd'hui Robert Henke.

Mais à l'époque, ce dernier est aussi un ingénieur qui, après avoir étudié les sciences de l'informatique, commence à s’intéresser avec son ami Gerhard Behles (le deuxième membre de Monolake) au développement de logiciels de studio. Ensemble, en parallèle de leur projet musical, les deux travaillent inlassablement à inventer de nouvelles méthodes pour sampler, séquencer et éditer la musique. « Comme nous avions un background dans la musique électronique, c'était très important pour Gerhard et moi de ne pas créer quelque chose qui ne soit qu'un outil de studio en plus. On voulait que ce soit quelque chose que les gens puissent utiliser pour jouer en live. Nous avons donc commencé en travaillant uniquement avec des pistes audio et des boucles car nous voulions créer un produit qui ne nécessite pas forcément d'avoir un synthétiseur ou ce genre de choses », détaille Robert Henke. C'est ainsi que naît la toute première version de ce qui allait devenir Ableton Live. Et ni Robert ni Gerhard ne sont près d'oublier le premier salon auquel s'est rendue leur toute jeune entreprise.

Ce jour-là, à Anaheim près de Los Angeles, la foule s'est déplacée en masse pour découvrir toutes les nouvelles innovations du milieu. Comme les places pour avoir un stand coûtent une fortune, Robert Henke et Gerhard Behles sont situés dans un coin perdu du salon, sur un minuscule stand que presque personne ne vient voir. Mais le deuxième jour, un drôle de personnage débarque sur le stand Ableton. Robert s'en souvient encore parfaitement : « Il devait avoir une quarantaine d'années, avec un costume noir, des lunettes noires, le look de ces musiciens d'Hollywood. Il était suivi par plein de jeunes qui ressemblaient à des étudiants en musique. Je lui ai présenté le logiciel et il avait l'air très intéressé. Il posait des questions pertinentes sur les changements de tempo et semblait ravi que nous ayons pensé à rendre notre logiciel compatible avec Pro Tools. Ce n'est qu'à la fin de la discussion que j'ai jeté un œil à son badge. C'était écrit "Hans Zimmer". Je suis devenu tout pâle. Il est parti et une demi-heure après, notre stand était plein. Hans Zimmer avait dit à tout le monde : "Vous voyez cette petite entreprise là-bas dans le coin ? Vous devriez y jeter un œil." C'est à ce moment-là que je me suis dit que nous étions peut-être en train de faire quelque chose d'important. »

Il faut croire qu'Hans Zimmer avait raison. Depuis ce jour, Ableton Live n'a cessé de se développer, au point de devenir au fil des années l'un des logiciels les plus utilisés par les musiciens partout dans le monde. Un succès qui s'explique en grande partie par l'absence de concurrence dans le domaine, même si Robert et Gerhard ont longtemps cru que les grosses entreprises du secteur du logiciel audio comme Steinberg ou Emagic allaient leur piquer leur idée : « Avec leurs budgets, ils auraient pu copier Ableton Live et en faire une version plus complète en même pas un an. Mais je pense qu'ils ne comprenaient pas l'intérêt de ce que nous faisions. À l'époque, l'image d'un producteur de musique ayant réussi était encore celle de quelqu'un dans un immense studio, devant une immense console de mixage. Alors que nous, notre réalité, c'était de produire de la musique dans nos chambres, sur un ordinateur. » Aujourd'hui, le logiciel Ableton fête ses 20 ans. L'entreprise a rencontré un tel succès que Robert a d’ailleurs dû s'en éloigner un peu pour pouvoir se consacrer davantage à sa carrière artistique.

L'artiste-ingénieur sera bientôt à Nantes pour présenter à Stereolux le 13 juin prochain Lumière III, dans le cadre de la soirée Électrons Libres. Dans cette performance audiovisuelle, il joue avec les lasers comme avec la musique qui les accompagne et ôte au spectateur ses repères spatio-temporels pour le plonger dans une posture méditative dont il serait le guide. L'occasion pour lui d'animer au passage une masterclass le lendemain, où il sera évidemment très largement question d'Ableton Live. On ne se refait pas.

Toutes les informations concernant sa masterclass à Stereolux sont à retrouver sur la page de l'événement.