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Si la musique de Fennesz a toujours eu, même dans ses cascades de drone, ses soubresauts électroniques ou ses fréquences les plus stridentes, une propension au spirituel et à la sérénité – de ses premiers disques émouvants de "brutalité" Hotel Paral.lel et Plus Forty Seven Degrees 56' 37" Minus Sixteen Degrees 51' 08" aux structures plus "pop" de Bécs ou Endless Summer, le chef-d'oeuvre de nostalgie qui a fait sa légende –, le nouveau Agora voit le compositeur s'immerger davantage dans un ambient méditatif, étirant ses morceaux sur de plus longues durées, et plongeant ses mélodies sous des empilements sonores et des couches abyssales de réverbe. Un lyrisme accru qui dévoile un peu plus ses aspirations symphoniques. Entretien avec l'une des figures les plus influentes des musiques électroniques, pour en savoir un peu plus sur les raisons de cette évolution.

Vos précédents albums comme Bécs ou Endless Summer avaient des mélodies plus directes ou qui évoluaient plus rapidement. Est-ce que vous avez ressenti le besoin de prendre davantage votre temps pour Agora ?

Oui, en fait j’avais deux intentions : cette fois-ci, j’avais envie de faire des morceaux plus longs et me concentrer sur leurs évolutions. Même si je n’ai pas eu la chance de travailler avec tout l’équipement que j’ai habituellement, ce qui n’était pas en fait un gros problème puisque j’avais déjà travaillé de cette façon pour Endless Summer ou Hotel Paral.lel, et beaucoup d’autres albums. J’ai donné à chaque morceau l’occasion de respirer, parce que ça permet peut-être de faire rêver un peu plus les gens.



Pour quelles raisons aviez-vous moins d’équipement ?

Avant, je travaillais dans un studio d’enregistrement professionnel que j’avais loué pendant plus de 10 ans. Pour de nombreuses raisons, j’ai dû l’abandonner : c’était trop cher, j’avais besoin de changement… C’est pourquoi je suis retourné à mon appartement, pour créer dans ma chambre – ce qui m'était déjà arrivé de faire auparavant. Ce n’est pas vraiment un problème non plus. Le seul souci c’est que je ne pouvais pas utiliser de compresseur ou d’autres machines, je n’avais que l’ordinateur. De manière générale, j’écoutais ce que je produisais sur un casque, et seulement un peu sur mes enceintes… Aussi parce qu’il y a un policier qui habite juste au-dessus de chez moi et il ne m’aime pas beaucoup. (rires)

C’est pour ça que le résultat est un peu plus "doux" ?

Je ne sais pas si la musique est vraiment plus douce, ça dépend du volume à laquelle tu l’écoutes. Si tu l’écoutes fort, ça peut être considéré comme de l’ambient noisy. Mais c’est vrai qu’il y avait comme une impression de calme lorsque j’ai composé l’album. Je n’étais pas dans un état où je voulais choquer les auditeurs ou inventer quelque chose de nouveau. Je sais que c’est quelque chose que les gens espèrent parfois de moi, ce que je trouve amusant : comment pourrais-je faire ça à chaque fois ? Je voulais juste faire la musique que j’aimais à ce moment-là.

C’est le type de musique que vous écoutiez à cette période ?

Pour être honnête, j’écoute de la musique ancienne : beaucoup de musique classique et de jazz, mais des années 60, comme Wes Montgomery ou Miles Davis. Ma femme et moi sommes allés à Rio de Janeiro au Brésil, la bossa nova y est toujours très présente. Je sais que ma musique n’a aucun rapport mais quelque part, l’influence est là. D’une certaine façon, parce qu’Agora consiste en 4 mouvements, c’est un peu – et je ne me compare pas à de grands compositeurs de classique, je n’en suis pas un – comme une symphonie ou une suite.

La musique semble encore plus diffuse que sur vos précédents albums. Par exemple, dans "In my room", il faut parfois creuser sous les sons les plus forts et longs pour percevoir de subtiles variations.

Je commencer à travailler sur un morceau avec une idée, et ensuite je laisse la musique évoluer d’elle-même. Je ne suis pas vraiment un compositeur avec de grands concepts. J’ai beaucoup plus une approche de musicien performeur. Je construis des structures les unes sur les autres et à moment du processus, je décide que c’est bon, c’est terminé. C’est spontané, improvisé. Je collecte ensuite ces improvisations, et le travail de composition se fait finalement au moment du mix. Les lentes évolutions des morceaux étaient à moitié intentionnelles car, peut-être pour la première fois, je n’avais pas peur de faire des morceaux vraiment plus longs et j’étais plus détendu. Avant je me disais : « les gens vont s’ennuyer, je dois arrêter après 3 minutes. C’est la durée parfaite d’une chanson pop. »


Dans le morceau "Agora", la réverbération donne une impression de spatialité, comme dans une cathédrale. C’est une notion caractéristique de l’album, selon vous ?

Je l’ai fait en grande partie au casque, en étant complètement isolé, dans ma petite chambre (d’où le nom du morceau "In my Room"), et n’étant pas sûr de vouloir me reconnecter un jour avec le monde extérieur. Mais en fait, travailler au casque donne envie de donner plus d’ampleur à la musique que la manière dont elle sonne dans votre chambre et dans votre tête. C’était une façon d’essayer d’entrer en connexion avec l’extérieur et de m’échapper de ma chambre. J’avais en tête des artistes comme Vangelis ou Spacemen 3, en créant cet album.

Le mot « Agora » est-il est une référence à cette impression d’espace, ou aux qualités acoustiques des monuments anciens ?

Il y a deux significations : « Agora », en portugais et aussi en espagnol il me semble, signifie « maintenant », mais le sens le plus important est qu’en grec ancien, le mot désigne la place du marché, où les gens se rencontrent, échangent des idées. Donc l’idée, certes très abstraite, était de porter une réflexion sur ce qu’était l’Agora aujourd’hui. Pour moi, ce sont les réseaux sociaux. C’est ici que les gens communiquent et échangent désormais. Mais ensuite, j’ai eu une autre idée en tête : c’est aussi le mot dont provient « agoraphobie », la maladie qui fait que tu ne peux plus quitter ton logement, ta chambre. Ces divers éléments m’ont inspiré.


Vos artworks, comme celui d'Agora, et vos titres d’albums évoquent souvent le thème de l’été ou de l’eau. Ce sont liés à des sensations, des souvenirs qui vous ont marqué durant votre vie ?

Je pense que ça me vient naturellement parce que j’ai grandi au bord d’un lac. Les sons du vent et de l’eau ont quelque part toujours été là, dans ma vie. Peut-être que j’y reviens parce que ça fait partie de mon enfance. Une grande part de ma musique dépend des souvenirs. J’ai aussi envie de donner aux gens une occasion de rêver, et de leur laisser apporter leur propres souvenirs.

Contrairement à d’autres artistes qui composent avec des sons noisy, j’ai toujours eu l’impression que les bruits stridents que vous utilisiez participaient à l’aspect "méditatif" de votre musique, comme sur le superbe morceau d’ouverture de Plus Forty Seven Degrees.

Oh mon dieu, je n’arrive même pas à m’en rappeler (rires). J’ai toujours utilisé ce type de bruits, ça rend la musique accrocheuse. Pour moi, jouer avec ces sons plutôt qu’un beat, même si j’aime ça aussi, c’est surtout un challenge. Je dois avouer que pour moi, le bruit n’est pas quelque chose de laid ou qui est fait pour déranger les gens. J’y perçois beaucoup de beauté.

Vous utilisez aussi régulièrement la guitare. C’est une manière d’obtenir un résultat plus organique ?

La raison pour laquelle j’utilise la guitare est que c’est mon instrument principal. En fait c’est le seul sur lequel j’arrive à jouer – et assez bien, je pense. Je reviens donc toujours à la guitare lorsque je compose. Même si tu ne l’entends pas dans le morceau final, tu peux imaginer que la composition initiale a été faite à la guitare. Ce sera toujours mon instrument de prédilection.

Vos sorties d’albums sont un peu plus espacées dans le temps qu’avant. C’est un autre signe de cette volonté de prendre votre temps ?

Je sais que les gens disent ça… Bien sûr il y a toujours 3 ou 4, voire 5 ans, entre chaque album mais j’ai fait tellement de choses entre temps. J’ai fait un album avec King Midas Sound, et une autre avec Jim O’Rourke. J’ai fait de la musique pour un ballet, pour un film de danse contemporaine… Parce que j’ai aussi besoin de gagner de l’argent, et tu ne gagnes pas ta vie avec un album de nos jours. Avec Spotify et les mp3, il faut faire une croix sur ça. Désormais, un musicien doit trouver d’autres solutions. Je ne vois pas non plus pourquoi je devrais sortir un album chaque année, je n’ai pas tant de choses à raconter sur une année. En tout cas pas assez pour faire un album. J’ai du mal à comprendre les gens qui sont capables de sortir quelque chose tous les ans. Personnellement, j'ai besoin à chaque fois de sentir que c’est le bon moment et que j’ai de nouveau quelque chose à dire.

Agora de Fennesz est sorti le 29 mars sur le label Touch.