Photo en Une : © Amandine Besacier


Cet article est initialement paru dans le numéro #219 de Trax Magazine.

Ce mardi matin, la patinoire en plein air du Campus Martius Park est déserte. Un rideau de pluie verglaçante bâche la ville entière et gomme le sommet des hautes tours de Downtown. Sur les trottoirs gelés, chaque pas relève de la glissade acrobatique. La vague de froid et de neige vient tout juste de quitter la ville, les écoles sont encore fermées. Emmitouflée dans une polaire derrière le comptoir de sa boutique, Zana sourit. « Quand j’étais petite, ils ne fermaient pas les écoles, quelle que soit la météo. Aujourd’hui, les gens sont un peu plus fragiles. »

"Fragile" est un des derniers termes qui viendraient à l’esprit pour qualifier Zana Smith. À Jeff Mills, elle inspire plutôt ceux de « légende culturelle » et d’« historienne de Detroit ». Ce qui vaut à la tenancière d’une petite boutique de vêtements placée au cœur du quartier des affaires un tel respect de la part du cofondateur d’Underground Resistance ? « Elle a contribué à découvrir les personnes qui allaient créer la techno de Detroit. Nous étions encore au lycée ! » Au tournant des années 80, la jeune femme a le sens de la fête. Et après avoir ouvert sa première boutique « dans [sa] chambre d’internat à l’université », et tenu deux disquaires durant les 70’s, tous les beautiful people de la ville connaissent l’adresse de « Zana’s place », sur Glendale Street.

Le nom ne ment pas : cette maison anonyme, proche d’une sortie de l’Interstate 96 qui raye le Michigan jusqu’à Grand Rapids, c’est simplement la sienne. « J’ai organisé des soirées toute ma vie. J’ai eu la chance de pouvoir faire ça chez moi dès l’âge de 10 ans. On appelait ça des “waistline parties”.  On prenait ton tour de taille pour déterminer le prix d’entrée. Si tu avais un tour de taille de 28 pouces, tu payais 2,80 $ », se souvient Zana avec amusement. « Quand je suis devenue adulte, j’ai continué à faire des fêtes partout dans la maison. C’est comme ça que j’ai rencontré Ken Collier ; il est passé parce qu’il voulait jouer à mes soirées. » Ken « The Godfather of techno » Collier, futur mentor des Belleville Three et d’Eddie Fowlkes, est alors un jeune DJ que tout le monde s’arrache à Detroit. Il manipule la hi-NRG de la West Coast, la new wave européenne, avec une touche de disco. « Ken était toujours à la pointe des tendances. L’énergie qu’il créait était tellement forte, les gens étaient en extase. Il avait la réputation d’attirer les danseurs, parce qu’il savait maintenir le beat toute la nuit. » Face au succès, Ken et Zana déplacent leur soirée au Downstairs Pub, dans Downtown, à la jonction de Shelby et West Larned Street. « Ces soirées sont devenues si populaires que les gens façonnaient de faux billets pour rentrer. » Dans une foule où gays et hétéros se mélangent sur la piste, on pouvait voir dépasser la tête d’un Jeff Mills de 19 ans. Sur les platines de Ken, on entendra bientôt les premiers disques de la génération qui vient, dont un certain « Techno City » de Cybotron. The rest is history.

Un centre-ville gentrifié

2019. Un parking a aujourd’hui recouvert l’ancien emplacement du Downstairs Pub. Depuis la vitre de Spectacles, son magasin logé depuis 1984 à égale distance de l’Opéra et du tribunal, Zana a vu les bâtiments s’ériger, s’effondrer, les commerces ouvrir, fermer (comme le magasin de disques de Blake Baxter, Save The Vinyl, en bas de la rue, où l’on croisait Moodymann au comptoir, devenu un coffee shop), les rues se vider puis être « revitalisées ». Elle a connu le Downtown de la ville la plus dangereuse du pays et le Downtown de la ville « la plus excitante des États-Unis », selon le New York Times en 2017. « Regarde Capitol Park, illustre-t-elle. Maintenant, c’est là qu’ils font leurs événements de snobs avec leurs tentes et leurs stands de nourriture pour gourmets. À l’époque, c’était l’endroit où tu allais pour te faire dépouiller. On organisait des soirées clandestines dans le coin. Pendant plusieurs années, nous étions les maîtres de Downtown. » « Nous » ? « Les natifs de Detroit, précise Zana. Une partie de la communauté est toujours restée dans Downtown. Des artistes, des gens progressistes qui voyageaient dans d’autres pays. » Le deuxième choc pétrolier de 1978 est gravé dans sa mémoire. Face à la flambée des prix et la concurrence des économiques voitures japonaises, GM, Chrysler et Ford licencient à tour de bras. Durant les années 80, le taux de pauvreté, la mortalité infantile et le chômage atteignent à Detroit un des niveaux les plus élevés parmi les grandes villes américaines. Les populations aisées et majoritairement blanches ont déserté le centre-ville depuis déjà plus d’une décennie.

« Les nouveaux arrivants de Detroit sont intrépides, c’est assez choquant. Ils promènent leurs chiens, se baladent à vélo. Nous n’aurions jamais osé faire ça. »

Dans cette zone que beaucoup de Detroiters qualifiaient il y a encore cinq ans de no man’s land, Spectacles est la porte d’entrée dérobée d’un underground en pleine effervescence. Son activité de promotrice assure à Zana une clientèle fidèle chez les artistes. « Tu ne savais jamais sur qui tu allais tomber au magasin. Amp Fiddler pouvait être là, rencontrer un autre producteur, et le lendemain, ils entamaient une collaboration. » On y croise des anciens, comme « le prince de la techno » Blake Baxter, mais aussi les figures montantes de deux genres qui s’apprêtent, au début des années 90, à trouver ses plus illustres représentants à Detroit : le hip-hop et la house. Deux accros de la MPC, Amp Fiddler et Andrés alias DJ Dez, font le pont entre ces scènes. Le premier a fait découvrir le fameux sampler MPC à J Dilla, le second officie comme DJ dans le groupe Slum Village, aux côtés du même JayDee. « Dilla venait souvent au magasin », se remémore Zana avec solennité, avant de nous montrer derrière son comptoir un 45 tours en édition limitée de son morceau « Two Lips ». Sur un coin d’étagère, on aperçoit des badges « Dillatroit ».

Le rendez-vous des raveurs

En 1993, du côté de 7 Mile, au nord de la ville, le rappeur Proof anime des sessions open mic au Hip-Hop Shop de Maurice Malone. Un certain Eminem y fait à l’époque ses premières armes. « Eminem, je ne l’ai pas connu, mais Proof oui. Comme ses battles avaient lieu durant les heures d’ouverture du magasin de Malone, je n’avais pas le temps d’y aller, mais lui passait chez Spectacles. » Chez Zana, on manipule aussi le verbe. Les mardis soir, elle invite des poètes, dont la réputée Jessica Care Moore, à déclamer leurs œuvres entre deux mix d’acid jazz. « C’était tellement groovy, personne n’avait encore fait ça. Theo officiait comme barista et servait le café – c’était avant qu’il ne se mette à bosser avec Kenny. » Theo et Kenny ? Theo Parrish et Kenny Dixon Jr alias Moodymann, bien sûr. « Theo me demandait sans cesse de le laisser jouer ! J’ai été la première personne à le promouvoir comme DJ. » Ayant étudié le design graphique, Theo Parrish créera un temps les flyers des soirées de Zana. Les années 90 marquent l’apogée de la période rave à Detroit, avec Richie Hawtin en tête d’affiche, et les ruines de la ville ouvrière deviennent le terrain de jeu des promoteurs. Spectacles est le lieu où l’on passe pour connaître l’adresse de ces soirées souvent clandestines. Le magasin fait même office de sas de sécurité entre organisateurs, public et autorités. On y achète des tickets boisson à l’avance pour ne pas emmener d’argent aux soirées, et ainsi éviter la saisie de la caisse lors des fréquentes descentes de police. La techno résonne dans les usines automobiles en friche, comme le Packard Plant, et s’aventure sous l’Ambassador Bridge, pont suspendu bleu ciel reliant Detroit, USA, à Windsor, Canada.

« Quand les touristes arrivent d’Europe, ils viennent directement dans mon magasin. Ils me font plus de chiffre que les gens de Detroit. »

Près de trente ans plus tard, les soirées de Zana ont conservé ce sens du secret. Elles n’ont ni nom ni page Facebook, mais tout Detroit est au courant. On s’y réfère simplement comme les « Zana’s nights ». Chaque mardi soir, les fidèles poussent la porte à hublot du Queen’s, un petit bar sans prétention sur l’angle d’East Grand River, à 200 mètres de Spectacles. Une enceinte, deux platines vinyle, une table de mixage et de la house à l’ancienne. Il n’en faut pas plus pour que l’endroit soit plein à craquer. Surtout par beau temps, le Detroiter étant plutôt casanier face à la grisaille. Ce soir de février, de grosses bouffées de fumée blanche transpirent d’une cheminée à vapeur plantée au milieu de la chaussée. Alors que la neige tombe à l’horizontale et fond au contact des vitres embuées du Queen’s, le DJ pose un vieux disque de Paul Johnson sur la feutrine. Il craque comme un feu de bois, personne ne s’en émeut. Zana est assise seule à sa table avec une bière, à gauche des platines. La place de la patronne. Les yeux fermés, elle écoute cette musique qu’elle a vu naître comme on écoute un vieux blues, avec une gravité radieuse. Ce soir-là, on croise Sundiata O.M., percussionniste et vieil ami de Zana signé sur le label Prescription de Ron Trent. Un autre jour, c’eût pu être Jeff ou Theo. Bien sûr, ceux-là ne viennent plus si souvent à Detroit. Leur carrière a décollé à l’international, mais Zana n’est pas rancunière. « Ça a surtout été frustrant pour eux. Jeff était triste que personne ne l’invite à jouer à Detroit. Des artistes comme Andrés et Moodymann, ici, on les tient pour acquis, alors qu’à l’étranger, ils sont traités comme des stars. C’est un peu pareil pour moi. Quand les touristes arrivent d’Europe, ils viennent directement dans mon magasin. Ils me font plus de chiffre que les gens de Detroit. »

La ville a changé. Au coin de Spectacles, une rue aux allures de coupe-gorge nommée The Belt est devenue une « allée redéfinie culturellement », comme l’indique une plaque à l’entrée de la voie. Ses murs font office de galerie à ciel ouvert, arborant des œuvres de street artistes en vogue tels Shepard Fairey et Vhils. On y trouve des galeries, un bar à cocktails, une pizzeria haut de gamme. Zana hausse les épaules. « Certains appellent ça de la gentrification. » Après des décennies de désolation, Downtown est désormais l’un des quartiers les plus prisés de la ville. « Les nouveaux arrivants sont intrépides, c’est assez choquant. Ils promènent leurs chiens, se baladent à vélo. Nous n’aurions jamais osé faire ça. Ils ne partagent pas nos peurs, parce qu’ils viennent d’un endroit où ils n’ont jamais eu à avoir peur. Mais c’est rafraîchissant, de voir des gens se promener. C’est beau. » Les concept stores et boutiques de luxe qui poussent comme des champignons sur Woodward Avenue, l’artère de Detroit, la laissent pantoise. « Je me souviens de l’époque où l’on organisait nos fêtes et nos défilés de mode dans ces bâtiments. Ils étaient à l’abandon, l’eau gouttait du plafond. Maintenant, le milliardaire Dan Gilbert a tout racheté pour ramener ses amis.Tout le monde regarde vers là-bas, mais je ne crois pas qu’ils font énormément de chiffre. À mon avis, on va assister à un gros turnover. » Elle cite pour comparaison le complexe de gratte-ciel Renaissance Center – « une forteresse où aurait pu habiter Superman » – bâti par Ford à la fin des années 70. « Il y avait plein de boutiques de designers, mais ça n’a pas fonctionné. General Motors a racheté le bâtiment et a mis tout le monde dehors. »

Dépasser les barrières

Zana a, elle aussi, failli être mise à la porte. En 2015, l’immeuble qui abrite Spectacles est racheté et le nouveau propriétaire exige le départ des occupants. L’épisode provoque un tollé sur les réseaux sociaux, la presse en parle... Et Zana reste. Selon la chercheuse Alia Benabdellah, dont les travaux portent notamment sur les tensions raciales à Detroit, son magasin est l’un des derniers de Downtown à être tenus par une Afro-Américaine. « Beaucoup de gens se sentent dépossédés, ils ont l’impression que le nouveau Detroit ne les inclut pas. Mais je ne dirais pas que c'est le cas. Je pense qu’ils doivent venir et participer, voir les choses de leurs propres yeux », tempère Zana. Son esprit entrepreneurial se plie cependant à la réalité du terrain : Spectacles est l’un des derniers safe spots pour la communauté dans le quartier. « Il faut que les gens aient un endroit où ils se sentent chez eux, où l’on joue la musique qu’ils connaissent. C’est vrai qu’il n’y a pas beaucoup de commerçants dont je suis proche dans le coin. Il reste Jose’s Tacos et Dilla’s Delights (le magasin de donuts tenu par la famille de J Dilla, ndlr). Mais j’aime les nouveaux restaurants, les nouveaux magasins. L’essentiel, c’est de s’investir et de dépasser les barrières qui nous séparent, qu’elles soient économiques, raciales… Les gens doivent savoir que tu es sincère et que tu leur veux du bien. »

Il y a quelques années, un des best-sellers de Spectacles était le t-shirt « Detroit vs Everybody ». Les temps ont changé. Désormais, c’est le t-shirt « Soul Detroit », dont Zana a imaginé le design en s’inspirant du logo de l’émission Soul Train. On ne le trouve nulle part ailleurs. « Nous étions le premier magasin à vendre les t-shirts “Detroit vs Everybody”. Maintenant, tu le trouves dans la boutique de l’aéroport. Ça ne m’intéresse plus. Quand j’ai conçu mon t-shirt avec le graphiste, je savais que je voulais avoir « Soul » dessus. La « soul », c’est quelque chose que tu n’as ou que tu n’as pas. Mais c’est aussi un signe de blackness. C’est le Detroit noir. » Que le visiteur d’un jour reparte avec son t-shirt ou non, une chose est certaine : pousser la porte de Spectacles et discuter avec Zana Smith, c’est découvrir la grande âme de Detroit.