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Cet article est initialement paru dans le numéro 199 de Trax Magazine.

Dans un entrepôt du nord de Paris, des centaines de personnes se regroupent tard dans la nuit pour s’agiter en rythme sur une musique de transe, dansant comme des possédés dans une obscurité stroboscopique. À une autre époque, le Weather aurait sans doute été considéré comme une cérémonie occulte. Et Marcel Dettmann aurait fini sur un bûcher. Les clubs assimilés à des temples, les vibrations de la musique, la communion avec la foule, les expériences sensorielles… Les fêtes techno ont une dimension rituelle évidente. Ce que confirme Camille Tarot, qui a enseigné la sociologie des religions à l'université de Caen : « Il y a des aspects rituels dans une fête techno, dans la mesure où il y a le regroupement d'une collectivité, dans un lieu assez spécifique, à des moments qui ne sont pas choisis au hasard. »

La musique joue aussi un rôle, d'autant plus prégnant lorsque les caissons de basse crachent leurs décibels à pleins poumons, et le prêtre Thierry Dassé l'a bien compris. C'est pourquoi il n'hésitait pas à passer des morceaux de house lors de certaines de ses messes, à Toulon. « Je louais des enceintes de boîte de nuit, parce qu'un son fort permet de sortir de soi, et entraîne vers autre chose. Si on laisse le corps vibrer, il peut amener à la spiritualité. On a trop essayé de séparer l'esprit et le corps, c'est une erreur. »

Raves et extase

Le père Dassé, également docteur en philosophie, considère que fête et dimension spirituelle ne s'excluent pas, et rappelle que « la messe, c'est l'image du banquet au paradis, c'est une célébration ». Il retrouve une dualité similaire dans les raves – un sujet qu'il maîtrise aussi bien que la liturgie. « La dimension communautaire est importante dans les raves, elle ouvre à une forme de spiritualité. On y recherche une autre dimension, autre chose que la pure matérialité du monde. Il y a une sorte de jubilation, qu'on peut qualifier d'extase. »

La consommation de drogues ou d'alcool peut y contribuer de manière artificielle mais c’est le phénomène de foule qui amplifie ce sentiment, selon Lisa Diotalevi, une ethnologue qui a roulé sa bosse dans le milieu des free parties. « Plus on appartient à une masse importante de personnes, qui vont vivre les mêmes émotions au même moment, plus on les vit intensément. »

Plus qu’un rituel, un moment de socialisation

« Le retour au rituel festif », c’est un des credo du collectif Subtyl, qui organise des fêtes innovantes en Ile-de-France en incorporant cette dimension. « On a mis le DJ au même niveau que le public, pour que la relation entre le meneur du rituel et les gens soit la plus proche possible, raconte le cofondateur Sina Araghi. On visait un rapport très direct, qui se perdait dans des événements trop grands. On a aussi repéré des éléments récurrents, comme la transmission d'un savoir. Dans l'une de nos soirées, on avait invité un street artiste, qui dessinait sur le visage des gens avec de la peinture réfléchissante. Ils entraient alors dans un autre mood, on voyait qu’ils se lâchaient plus. Ça permettait de faire tomber le masque social, et j'espère que ceux qui ont vécu ça ont ensuite su le transposer dans leur vie au quotidien, pour être plus en phase avec eux-mêmes. »

« Le rituel est un moment de socialisation », confirme la sociologue Camille Tarot. « Au départ, il s'agit d'un phénomène anthropologique, et qu'il y ait des religions ou non, il y aura des rituels. » Alors, les raves incarnent-elles un rituel contemporain, décomplexé et protéiforme, répondant aux besoins des jeunes urbains athées, pragmatiques et hédonistes qui constituent leur public ? Possible. En tout cas, une chose est sûre : elles forgent des communautés, et contribuent à leur donner conscience d'elles-mêmes. Avec ou sans spiritualité. Mais toujours avec jouissance.