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Alors qu'on constate une intense recrudescence des répressions face aux free parties, cultivant de nouvelles tensions entre les forces de l’ordre, les organisateurs et les participants, il semble important de revenir sur les répercussions de ces procédures – sur les collectifs et leurs membres. Ces derniers, que Trax Magazine est allé rencontrer pour son numéro 222 consacré aux free parties, investissent temps, argent et âme au service d'une fête libre qu'ils continuent de défendre coûte que coûte. Dans le Sud de la France, le collectif L'hallucidité a récemment dû faire face à un coup dur : la saisie complète de leur matériel de sonorisation Exekut Acoustics, le 10 mars dernier. Guillaume Calovi, fondateur du crew, a accepté de confier sa vision rétrospective de leur aventure.

Coup de foudre avec la teuf

À l’origine, « il s'agit d'une histoire de famille », commence Guillaume. Son frère Sonny, sa sœur Caroline, une bande d’amis et lui-même formait le noyau dur de ce qui deviendra par la suite l'un des crews les plus importants du Sud. Après leur première rave dans les arènes de Nîmes en 1995, puis leur première vraie free party en région parisienne en 98, ils tombent amoureux de la teuf : « On a passé plusieurs années à suivre les Heretik, des nuits sous le pont de Bercy, à la mythique teuf de la piscine Molitor ». À cette époque, ils montent un studio d’enregistrement maison avec « quelques machines, et de quoi se lancer ».

Leurs envies évoluent rapidement, d’un simple besoin de production à celui de diffuser et de partager leur musique avec le plus grand nombre, de ne plus se cantonner à « deux baffles de monitoring dans un appartement de 30 m² ». De leur constat personnel selon lequel les substances psychédéliques agissent parfois comme « amplificateur de sens », comme s’ils étaient ainsi « plus lucides », découle le nom qu'ils s'attribuent alors : L'hallucidité. « À la frontière entre hallucination et lucidité, ce n’est évidemment pas une science exacte », explique Guillaume. Auto-qualifié "Agence de voyage", le crew revendique son intention de voyage à travers la musique, surnommant son public « les gens du voyage mental » et ralliant ainsi « toutes les personnes concernées par la fête libre, forcées d’être en illégalité ». En 2004 naît leur label, fruit de leur labeur, avec en poche une collection « d’au moins 5000 vinyles » et des artistes tels que FKY, prêt à enregistrer des morceaux pour lancer leur toute nouvelle maison de disques. L'aventure se lance.

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Une œuvre d'art de 20 kw

Après des années, lors de l’été 2012,  L'hallucidité organise des « calages », petits rassemblements d’environ 50 à 100 personnes dans le département du Gard. À ce moment là, Guillaume possède une petite sono « RCF d’environ 5 kw ». C’est à cette période qu’ils rencontrent leur ami Binbin, avec lequel ils font l'acquisition d’un « gigantesque mur d’enceintes » de 20 kw, conçu par Ivan Bourreau – fondateur du soundsytem Massive Sound Terrorist – « sous la marque naissante Exekut Acoustics ». 

« L’œuvre d’art entièrement faite à la main » sera inaugurée quelques mois plus tard, à l’automne 2014, dans une usine désaffectée près de Turin, pour la toute première vraie free party de L'hallucidité. Tirant leurs influences tout droit des sons des Heretik System, FKY, Radium ou Crystal Distortion, le thème musical du crew lors de ses soirées demeure principalement tourné vers la techno et le hardcore. « Au fur et à mesure que la soirée avance, le tempo s’accélère et la vibe se durcit », une progression sonore qui permet aux membres du groupe de faire découvrir à leur public l’intégralité de leur univers, « une sorte de son tribal ancestral ».

Dure redescente

Puis, alors que « la vie bat son plein » et qu’ils ont « des projets plein la tête et le regard tourné droit vers l’avenir », le destin leur inflige « une grande claque assourdissante ». Binbin décède en décembre 2014 d'un problème cardiaque. Continuer à faire vivre l’âme de leur ami à travers son système-son devient alors une mission capitale. Guillaume rachète alors la sono à la famille de Binbin ayant hérité de ses biens. Elle sera louée à de multiples événements légaux, notamment pour le Son Libre Festival ou les soirées Unsafe à Montpellier, mais aujourd’hui, Guillaume rembourse encore les frais s’élevant au départ à près de 20 000€.

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Le 9 mars dernier, lors de sa dernière soirée "Écoute ton core", le Crew fait face à un autre coup du sort. La police vient mettre un terme à la fête organisée sans autorisation. « Nous nous sommes renseigné sur le site auprès de différents collectifs qui avaient déjà organisé des free à cet endroit, et il ne semblait pas y avoir de problème », confie Guillaume. L'inconvénient majeur et récurrent lors de l’organisation de fêtes illégales, c’est que « le bouche à oreille va très vite ». Les organisateurs, forcés de « brouiller les pistes » et de limiter ainsi leur prise de renseignements, n'ont appris que trop tard le fort risque de saisie du lieu.

« Le public étant majoritairement pacifique en free party, la saisie s'est déroulée calmement », générant cependant de nombreux « discours de protestation et des larmes » de la part des participants, raconte Guillaume. Sur l'instant, nombreux sont ceux à proposer la création d’une cagnotte en ligne, ou même à se lancer dans le nettoyage intensif du site. Outre quelques « gestes dissuasifs » de la part des forces de l’ordre, l’opération des gendarmes se déroule sans effusion de violence et la totalité du matériel sonore du collectif est saisie. « Une chose est certaine, cet événement nous a rappelé la valeur sentimentale inestimable qu’à cette sono pour nous et à quel point nous ne voulons surtout pas la perdre » atteste Guillaume.

Ce qui ne tue pas...

À cette heure, L'hallucidité a reçu « des centaines de messages de solidarité » et près de 1500 euros de dons. « Nous remercions toutes ces personnes du fond du cœur, l’association Freeform, ainsi que le fond de soutien des Soundsystems qui nous aident encore actuellement dans nos démarches ». Dans l’attente du jugement qui aura lieu le 24 juin 2019 – au cours duquel Guillaume encourera une amende de classe 5 et la confiscation définitive du matériel – les membres du groupe ne se laissent pas abattre. « C’est toujours difficile de voir qu'on a le droit de prendre tes biens, surtout quand c’est toute une vie qui part d’un coup », explique-t-il, « mais c’est le jeu, on fait quelque chose d’illégal consciemment, personne ne nous force à le faire. On connaissait les risques ».

Quand on interroge Guillaume sur l’avenir, il répond : « le plus légal possible, l’illégalité est une contrainte et non un choix ». Le crew a donc l’intention de privilégier les cadres légaux s’il parvient à récupérer le matériel de leur ami, et a entamé la construction d’un second système-son, dédié aux événements à risques. « Il n’est pas question pour nous d’arrêter les soirées libres car nous avons la conviction que les free party mettent le doigt sur un problème de société qui remet en cause certains de ses fondements ». Après avoir participé en République Tchèque et ailleurs, à diverses manifestations de fêtes libres et légales, sur le modèle de « simples fêtes de village mais à la musique électronique amplifiée », ils conservent toujours « l’espoir de trouver un terrain d’entente avec les autorités, afin d’organiser des évènements libres autogérés et légaux ».

Dans une époque où la musique électronique semble pourtant prendre de plus en plus ses marques au sein de notre société, la culture alternative allant de paire avec ce courant musical ne semble pourtant pas profiter de cet état de grâce. À l'heure où la répression des pouvoirs publics à l'encontre des rassemblements festifs libres ne cesse de croître, l'amour de la musique et la volonté de partage ne semblent toujours pas suffisants à apaiser les tensions et les échanges houleux entre fêtards et services publics, malgré le soutien des diverses associations telles que la CNS, le FSJS ou encore Freeform.

Pour mieux comprendre les enjeux derrière tout ça, Trax Magazine s'attache a raconter en détails dans son numéro 222 le monde des free parties, leur fonctionnement et leurs acteurs, en allant suivre des teknivals comme celui du 1er mai dernier dans la Creuse ou en rencontrant des chercheurs spécialistes du sujet. Espérons que tout ça portera chance à Guillaume et à toute l'équipe de L'Hallucidité lors du jugement du 24 juin prochain.

Le numéro 222 de Trax Magazine est disponible en kiosques et sur le store en ligne.