Photo en Une : © Fille Roelants

On connaît d’abord Tomorrowland pour ses aftermovies montés comme des trailers hollywoodiens et qui comptabilisent des dizaines, voire des centaines, de millions de vues chacun. On y voit des jeunes, beaux et souriants, qui dansent au ralenti en faisant des cœurs avec les mains. On sait aussi que le festival belge fait figure de leader de son marché avec un chiffre d’affaires proche des 25 millions de dollars annuels. Pour beaucoup, l’événement est à la musique ce que McDonald’s est à la gastronomie ou Netflix au cinéma d’auteur. Et comme l’on pourrait se laisser aller à un cheeseburger ou à une nouvelle série Marvel, on s’est laissé porter par le spectacle.

Les frères Beers, créateurs du concept, sont aussi à l’origine d’autres festivals massifs tels que Mysteryland ou Thunderdome. Ils fêtaient l’an passé les 15 ans de la marque Tomorrowland, qui rassemble chaque année plus de 400 000 festivaliers dans la petite ville de Boom en Belgique, y monte 18 scènes et y représente 200 pays différents. Face à ces gigantismes, on remarque ces derniers temps une forte demande du public pour des évènements à taille humaine. C’est le phénomène du downsizing auquel ont recours un certain nombre d’acteurs culturels afin de renouer avec leur public après des années de course à la démesure. Et c’est, d’une certaine manière, ce que propose ici Tomorrowland dans sa version Winter avec un objectif de "seulement" 30 000 personnes.

Thunderdome à la sauce Disney

C’est donc dans un cadre "intimiste", aux pieds des pistes, que le festival a monté ses 5 scènes, dont les plus impressionnantes : la scène de l’Orangerie – sorte de réplique d’architecture à la française imprimée sur une tente plastique –, le "Temple of Madness" et sa scénographie faite de papillons de lumière géants clignotant au-dessus de la foule, et la Main Stage et sa cascade de glace… D’autres spots sont activés durant la journée dans les restaurants d’altitude, accessibles par les remontées mécaniques.

Arrivés sur le site, impossible de passer à côté de la monumentale scène principale. De plus de 110 mètres de large sur 30 de haut, c’est une petite montagne à elle toute seule, au cœur de l’Alpe d’Huez. Ce n’est qu’une fois au pied que l’on prend toute la mesure de la chose : c’est à la fois très kitsch, et complètement fascinant, tout est fait pour en mettre plein la vue, et ça fonctionne à merveille. Une cascade de glace, ornée de décorations baroques tout droit sorties du palais de la Reine des Neiges, surplombe le DJ booth, épicentre de tous les regards. Quatre lotus géants (métaphore du DJ qui vit la nuit, et thème annoncé de cette première édition), appuyés sur autant de colonnes massives, couronnent l’ensemble. Une fois la nuit tombée, et alors que les têtes d’affiche prennent place dans cet autel colossal, la structure toute entière s’anime, et le spectacle commence : écrans géants, projections 3D de la fleur mystique, lumières par milliers, lance-flammes, propulseurs de fumée et d’explosions de feux d’artifice… Une avalanche d’effets spéciaux digne de la fusion hivernale d’Avatar avec Fast & Furious. Et plus le DJ est populaire, plus le spectacle est intense. La quantité de feux d’artifice sur chaque drop semblerait même avoir été négociée avec le cachet de l’artiste, proportionnellement à sa notoriété…

En 15 ans, le festival belge a su développer une communication puissante à l’esthétique légère, sorte de mysticisme soft et ultra-positif. Un mashup de mondes merveilleux pour grands enfants en mal de sensations fortes, un Thunderdome à la sauce Disney. La rudesse de la montagne s’efface derrière un spectacle féerique et son ivresse arc-en-ciel (mention spéciale à ces festivaliers vêtus d’ailes de libellules). Plus qu’un festival, Tomorrowland se présente comme une "expérience", et c’est comme ça qu’on a décidé de l’aborder, reléguant la critique musicale à… plus tard.

Et c’est en effet lorsque l’on commence à envisager l'événement comme un parc à thème que l’on comprend autrement le succès de la marque dans le monde entier. On est finalement beaucoup plus proche des fameux "sons et lumières" popularisés par Jean-Michel Jarre que d’une véritable rave. Tomorrowland et ces autres grands festivals EDM ne seraient-ils pas le prolongement d’une culture populaire massive, qui a fait de ces cérémonies les versions futuristes des bals musettes ? La musique secoue les corps, mais n’est pas le moteur de la venue des danseurs. Elle est au service de l’expérience globale : un moment de partage et de pur divertissement loin de la pression des élitistes culturels qui dictent ce qui se fait ou non, un hédonisme moderne scandé via le mantra du festival « Live today, love tomorrow, unite forever ».

Tempête de neige, Jaeger bomb et EDM

C’est aussi cet état d’esprit que cultive la formule salvatrice : bière et Jaegermeister, Eurodance et EDM, que l’on retrouve dans les « après-ski ». On retrouve ces bar du bas des pistes dans chaque station, et l’ambiance y est toujours plus que festive. Les shots sont servis au mètre sur des vieux skis en bois, et on chante avec tout le monde, bras dessus, bras dessous, les tubes Eurodance qui passent : Vengaboys, Scooter, 2 Unlimited, La Bouche, Captain Jack, Rednex et leurs versions remixées en allemand, néerlandais, suisse, hollandais… Beaucoup d’accordéons et de trompettes s’envolent dans cette ambiance décomplexée, un peu white trash des Alpes, et qui se termine inévitablement par une grosse gueule de bois.

D’une certaine manière, l’EDM est l’héritage direct de la mémorable Eurodance des années 90. Mêmes intentions pop sur une esthétique rave parodiée, Tomorrowland Winter rend hommage à cette euphorie originelle à travers le chalet Moose Bar, « after-ski » officiel du festival, dont la playlist pourra être écoutée par les curieux ci-dessous.

Et si le festival opère ce "retour aux sources", le plateau artistique des principales scènes n’en reste pas moins composé du top de l'industrie, dont les revenus les plus importants sont traditionnellement annoncés chaque année par le magazine Forbes. Les cachets oscillent de 100 000$ à 500 000$ par show. La grande majorité du roster sera EDM (Martin Garrix, Steve Aoki, Afrojack, Martin Solveig, DJ Snake, Dimitri Vegas & Lil Mike), mais accueillera aussi trance (Armin van Buuren), tech-house (Kungs, Lost Frequencies), ou techno (Charlotte de Witte, Paul Kalkbrenner, Kölsch, Joris Voorn), dans leurs versions les plus "mainstream".

Tout sonne large, puissant. La structure de la plupart des sets est identique : un break mélodramatique, une montée épique, un drop maximal, et enfin 8 bars à fond avant un retour au break mélo. Pas vraiment de transitions, le passage d’un morceau à l’autre se fondant dans un torrent de white noise et de reverb. Où bien est-ce le cri de la foule en délire ? Attendu, mais efficace. Si beaucoup de morceaux sont joués et rejoués par l’ensemble des DJ's, leur impact sur le « people of Tomorrow » demeure intact. Les DJ's ne jouent pas seulement de la musique, ils sont aussi des animateurs, des ambianceurs. Leurs gimmicks scandés à l’infini (« Put your hands up », « Are you ready », « I wanna see you bounce », « 1, 2, 1, 2, 3… go ! ») en bougeant les bras de droite à gauche, propulsent une énergie qui n’a rien à envier au marteau de kicks qui les soutiennent. Les superstars DJ's saisissent leur micro sur chaque morceau, haranguent la foule, déclarent leur amour à un public qui ne semble pas s’en lasser. Il chante en chœur, saute en rythme, tape dans ses moufles, heureux d’en avoir pour son argent... pour peu qu'on ait de quoi se l'offrir. Car oui, la magie a un prix : autour de 1 000 euros la semaine en fonction des packages (sans compter le voyage, l’hébergement ou les remontées mécaniques)…

Culture ou divertissement ?

Alors certes, ce n’est pas très fin, un peu kitsch, et parfois même assez abrutissant. On est souvent plus proche du produit commercial que de l’œuvre d’art. Mais s’il s’agissait des deux à la fois ? On oppose de manière classique "culture savante" et "culture populaire". Les élites se cultivent, les classes populaires se divertissent. Ramenés aux musiques électroniques, les savants seraient ceux des niches, et les populaires (notre "pop") seraient l’EDM, l’Eurodance et chaque version plus "commerciale" de chaque genre.

Pourtant, la seule certitude qui nous reste après une telle expérience, c’est que les undergrounds de niche et festivals EDM ne sont que deux pôles d’un seul et même spectre, et l'épanouissement de l'un profite forcément à celui de l'autre. Assumant ses (feux d’) artifices, Tomorrowland continue de conquérir la planète, et le « people of tomorrow » se moque bien de ce qu’on pense de lui. Il forme un cœur avec les moufles, et chante, à tue-tête, la formule magique de sa décomplexion : « We don’t even care what they say ».