Photo en Une : © Lizett Diaz

Si la soul accompagna la mouvement d'émancipation afro-américain et le rock psychédélique la libération sexuelle, les musiciens électroniques ne sont pas en reste en termes d'engagement politique. Eux aussi reflètent ou se font le porte-voix de causes diverses : inclusion des minorités sexuelles, lutte contre les discriminations, fête libre et, de plus en plus, écologie. À l'initiative de la compilation Earth Night et du projet DJ's for Climate Action, fondateur du label Shika Shika, membre de Greenpeace, mais aussi producteur et DJ phare de la scène folktronica, El Búho revient sur son parcours entre musique et protection de l'environnement à l'occasion du Earth Day. Bien que cette journée mondiale pour la sauvegarde de la planète ne se déroule officiellement que le 22 avril, ce dernier a préféré organiser un évènement à Paris le samedi 20 avril afin que le maximum de personnes puissent s'y rendre. Il y sera entouré de plusieurs collectifs, labels et associations.

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Que faisiez-vous avant la musique ?

Je viens d'un petit village du Nord de l’Angleterre. J’y ai ai vécu jusqu’à 18 ans avant d’aller me former en études hispaniques à Glasgow, puis de partir en Amérique du Sud pour mon master. J'ai étudié tout le parcours d’un morceau qui, depuis les années 20, a été repris presque 150 fois. J'ai essayé d'analyser comment il a évolué, été traduit, a traversé les cultures. Le chanteur original, Lampião, est une vraie légende locale, une sorte de Jesse James. Il venait du sertão, la partie la plus pauvre et désertique du Nordeste brésilien. Il avait un style incroyable, des chapeaux avec des miroirs, ce genre de chose... Comme ma femme, que j'ai rencontré sur place, est française, on est revenu en Europe pour se rapprocher de la famille. Du coup j'habite à Paris depuis peu. 

Comment avez-vous découvert la folktronica ?

J'ai d'abord été bouleversé par les cumbias columbianas. Il y a tellement de groupes et de styles, ça prendrait une heure rien que pour les évoquer. Andrés Landero, Los Caiteros de San Jacinto... Mais avant de me rendre en Amérique latine vers 2009-2010, je n'imaginais pas qu'on pouvait mélanger ça aux musiques électroniques, que j'écoutai beaucoup aussi. Quand je me suis retrouvé à Buenos Aires et que j’ai commencé à produire, j’ai découvert les soirées du label ZZK. Chancha Via Circuito vendait les disques pendant que Nicola Cruz jouait. Ce sont tout de suite devenus mes idoles parce qu'ils faisaient le pont entre les deux. Aujourd’hui, on collabore et je dois avouer que c’est un peu surréaliste. Pour moi, c'est le boss. Au-delà de ça, je pense que ce qui lie Nicola, Chancha, Barda, le collectif Voodoohop au Brésil et beaucoup d'autres partout dans le monde, c’est la mise en valeur des musiques anciennes, les sons organiques et le fait de repousser les frontières. Chercher l’inspiration dans les traditions, les respecter évidemment mais, en même temps, les mélanger entres elle, et avec tout le reste de la musique grâce aux outils électroniques. 


Comment se passe la composition d'un morceau d'El Búho ?

Les meilleurs sortent quand tu ne réfléchis pas. L’autre jour j’étais dans un train pour aller de Turin à Paris. On passait dans les Alpes et, en regardant les montagnes, je me suis mis à composer. En deux heures, c'était plié. Ma boite à outils, ce sont beaucoup de banques de sons, des choses que j’ai enregistré moi-même : bruits de cuisine, de la nature, le son de l’eau... J’essaye de ne pas trop utiliser de choses trop usitées comme les 808. Je coupe les samples, les triture. Ensuite, je fais des mélodies avec. Mais pour l’album ambient que je suis en train de préparer, je vais essayer de me mettre au synthé "physique"...

Votre premier album s'appelait A guide to the Birds of South America, votre nom d'artiste veut dire "le hiboux", d'où vient cette fascination pour les oiseaux ? 

Ça faisait longtemps que je n'avais pas entend parler de A guide to the birds of South America, c'était mon tout premier projet ! Comme j'adorais le bruit des oiseaux que j'entendais en visitant l'Amérique latine, j’en ai choisi plusieurs qui étaient emblématiques de cette région et j'ai composé les morceaux. Tout simplement. Quand j’étais petit, mes parents nous emmenaient en vacances pour voir les oiseaux. Ma mère travaillait dans la conservation des espèces et mon père était prof de géographie, donc j'imagine que le respect et l'admiration pour la nature et les oiseaux coule un peu dans mes veines. Le hiboux est un oiseau très spécial qui me fascine depuis longtemps. D'ailleurs, il est associé à la connaissance et au mystère dans beaucoup de cultures.

Par la suite, il y a eu plusieurs projets sur Wonderwheel et Shika Shika. Vous restez fidèle à ces labels ?

J'ai fondé le label avec Barrio Lindo, donc c’est un peu logique. Quant à Wonderwheel, ce sont des amis que j’ai rencontré à New York. Ils m’ont super bien traité. Nickodemus est vraiment un amour. 

Jusqu'aux albums Balance, puis Camino de Flores, on sent une forte influence du Mexique. Comment avez-vous vécu cette immersion ?

Les deux premiers EP (Tamoanchan, Cenotes) étaient dédiés à Mexico. La ville a tellement changé en à peine quelques décennies. Tu vois les peintures, ce qu’il reste de la culture aztèque. C’est incroyable et très inspirant. Bizarrement, la scène folktronica y est peu développée. Ils regardent beaucoup ce qui vient d'ailleurs, comme la techno, mais dénigrent un peu leur propre culture. Malheureusement, ça se passe souvent comme ça dans les pays qui ont été marqué par le colonialisme, même si ça évolue. Le revival chicha au Mexique a été en partie causé par des chercheurs qui, comme moi, venaient étudier et, sans le vouloir, ont redonné une valeur à cette musique. Ils appellent cette préférence pour l'étranger le malinchismo, du nom d’une femme qui aurait trahie les mexicains pour Cortez.

Vous pensez que la musique peut faire prendre conscience de ces enjeux de préservation de la nature et des cultures ?

Quand tu vas en manif, il y a toujours des gens qui dansent, des enceintes ou des musiciens. Je pense qu'un mouvement social ne peut pas se passer de musique et, en regardant le passé, j’ai l’impression qu'on a un peu perdu ce côté activiste du début des raves ou du rock, alors que les DJs ont un énorme pouvoir, une crédibilité et une influence que n'ont plus certains politiques. À mon niveau, j'essaye de faire bouger les choses en alliant les deux. Des évènements comme la rave pour le climat ou l'émergence de labels plus coopératifs que "corporate" me font penser qu'on est sur la bonne voie.



En quoi consiste votre travail chez Greenpeace ?

Mon quotidien se partage entre l'association, le jour, et la musique, la nuit. Aujourd’hui, je fais de la coordination de projets, notamment autour des enjeux liés au plastique. Avant je me consacrais surtout à promouvoir la réduction de la consommation et à lutter contre le déversement de produits chimiques dans les rivières. Certains se prennent pour des dieux, veulent maitriser la nature comme si c’était quelque chose d’extérieur alors qu’en réalité, nous en sommes une partie intégrante. 

Pouvez-vous m'en dire plus sur Earth Night et l'évènement du 20 avril ?

Earth Night a commencé l’année dernière. Soul Clap, Sammy Bananas, Mira Farenheit et Jesse Mann ont décidé d’agir et d’organiser un évènement dans un lieu assez connu de New York. Ces 4 DJs ont levé une belle somme et, en voyant ça, j’ai tout de suite pris contact avec eux. Tous ensemble, on a décidé de développer le projet, puis de faire une compilation. Je me suis occupé de ramener des artistes d'Amérique latine, comme Nicola Cruz, Dengue Dengue Dengue, DJ Raff, Matanza, Populous... Ils ont tous répondu à l’appel. Maintenant, on a des évènements à New York, Détroit, Washington, Berlin, Séoul, Londres Lisbonne, et, le 20 avril, à Paris. Ça va se passer à la Station E, à Montreuil. Solar Sound System installera son système-son à énergie solaire tandis que le label Curuba records, Loya, de MawimbiShimon, le collectif de graffeurs 756, Friendsome et moi-même s'occuperont de la musique. Greenpeace et d'autres associations seront présentes pour animer des ateliers et des temps de discussion. Les bénéfices des entrées seront reversés à CliMates, qui fait de la sensibilisation aux enjeux climatiques, notamment en milieu scolaire. À la base, on voulait faire tous les évènements le même jour avec un système de streaming, mais je crois que ce sera pour l’année prochaine [rires].

À quoi ressemble le futur pour El Búho ?

Il faut pousser plus loin et trouver de nouvelles sonorités. Je vais essayer de sortir une beat tape, un peu à la J Dilla. Revenir à quelque chose de brut et spontané. Il y a aussi un EP qui va sûrement s’appeler Birds of Paradise, avec un morceau composé en collaboration avec le groupe de mon amie Huaira, un album collaboratif et A guide to the birds of Central America. Pour ce second volume, je laisse la place à d'autres producteurs qui partiront de samples d'oiseaux en voie d'extinction. Il y aura une levée de fonds pour aider des associations qui travaillent là-dessus. La musique peut aussi être une manière de conserver une trace de ces êtres vivants voué à disparaître si on ne fait rien.

Toutes les informations sur l'évènement sont à retrouver sur la page Facebook. En attendant, le dernier album d'El Búho est à écouter ici.