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Cet article est initialement paru dans le numéro #219 (mars 2019) de Trax Magazine.

Comment est né ce projet d’exposition sur la musique électronique ?

Jean-Yves Leloup : La Philharmonie est venue me voir il y a cinq ou six ans pour développer une exposition plutôt historique autour de la musique électronique, sur le thème : « comment les musiques électroniques sont-elles devenues populaires ? » Finalement, pour une raison que j’ignore, cela ne s’est pas fait. Quelques années plus tard, la nouvelle directrice du Musée de la Musique, Marine Martin, une historienne de la musique qui s’intéresse à son versant électronique, est revenue vers moi pour ce projet, avec cette fois un axe plus esthétique. Elle revenait de la biennale de Venise, où il y avait beaucoup d’installations, d’œuvres immersives, et m’a demandé de développer un projet autour de cet aspect. Cela me convient tout à fait. J’ai souvent parlé des liens entre art et son, et me suis souvent posé la question des cultures électroniques, de l’esthétique de la fête, de la rave, du dancefloor. J’ai toujours préféré considérer la rave comme un phénomène esthétique inaugural plus qu’un phénomène sociologique. Les musiques électroniques, les raves et plus tard les free parties ont souvent été analysées d’un point de vue sociologique, anthropologique, moins autour de ce choc esthétique qu’elles procurent à ceux qui viennent y danser.

Ce choc esthétique est peu traité, même si cette expérience sensorielle est très largement partagée.

Il y a cette communion des corps, très humaine, mais aussi cette manière d’être immergé dans la foule, dans les fumigènes… C’est très sensoriel. La rave a proposé un phénomène esthétique qui est proche de certaines œuvres et installations développées par la suite. A partir de cet axe esthétique, j’ai construit l’exposition autour de l’idée des codes imaginaires et culturels de la dance music électronique. Une exposition se doit d’être lisible, pédagogique, compréhensible. Ces imaginaires permettent facilement d’évoquer des scènes parfois opposées, différentes écoles, des thématiques transversales, et d’éviter d’avoir à citer tous les genres et sous-genres où l’on finirait par se perdre.

Comment avez-vous donné à voir certains aspects de cette culture, par exemple les mythologies de la techno, comme le mentionne le catalogue ?

Ce n’est pas une exposition pédagogique ou didactique sur la musique électronique. On n’explique pas les choses, on les fait ressentir par la manière dont les artistes ont reflété ce mouvement : le DJing, la vidéo, la photographie… C’est une expo que l’on espère belle, agréable à vivre, esthétique, sensorielle. Pas une expo où l’on se dit « ah ça, je ne le savais pas ». Beaucoup de mélomanes détestent les expositions sur la musique, je m’en suis rendu compte en parlant de celle-ci autour de moi. On leur reproche d’être des memorabilias, remplies de reliques ayant appartenu à Untel. Ce n’est pas en montrant des décors ou des bouts de costume que l’on arrive à toucher l’essence du cinéma. Pour réussir une expo sur le cinéma, il faut offrir une expérience cinématographique. Ici, le but est d’abord d’offrir une expérience musicale aux visiteurs. C’est pourquoi Laurent Garnier a conçu ces onze mix qui forment la bande sonore de l’exposition, où chaque acte reprend des grands moments de l’histoire de la musique électronique : la France, l’Allemagne, le second Summer of Love… On pourra aussi écouter ces mix plus forts à l’intérieur de l’installation de 1024 Architecture, qui s’appelle Core, une œuvre abstraite et géométrique à base de LED. C’est un peu le cœur battant de l’exposition. Elle ne recrée pas un dancefloor ou l’atmosphère d’un club ou d’une rave, mais on peut y rester plus longtemps. Des gens danseront peut-être. Il y a aussi des séries de documents – une vidéo sur Detroit ou de Soulwax – ; on branche son casque afin de les regarder de manière totale. J’ai été guidé par les sensations de la fête pour proposer ce parcours visuel et sonore.

Vous avez beaucoup étudié ces musiques. Etait-ce frustrant de devoir laisser certains thèmes de côté ?

On a d’abord essayé de dégager les grands thèmes qui traversent la dance music électronique du disco à aujourd’hui. La première thématique est « Man and Woman Machine », elle tourne autour de l’évolution de la relation à la machine et à l’innovation technologique. On y parle aussi bien des musiques savantes que populaires, d’avant-garde, de Detroit, qui est vue comme la ville de l’invention techno, et de différentes écoles, à travers des photos, une frise, des instruments. La deuxième idée est celle du dancefloor, pour parler du danseur, de la communion des corps, des êtres, et des lieux qui font la fête. On rencontre de multiples tribus et styles musicaux comme le gabber, la trance goa, la house et la deep house, l’EDM américaine… La partie « Mixes et remixes » porte ensuite sur le travail du DJ, les techniques de collage, d’assemblage et de sampling, avec un pan sur les arts visuels aussi. La dernière partie, « Imaginaire et utopie », traite des grandes esthétiques des musiques électroniques – comme l’abstraction géométrique, le masque et l’anonymat – mais aussi des questions sociales et politiques comme la répression, la culture gay, la représentation des femmes… Des questions d’ailleurs un peu plus compliquées à traiter par le prisme de l’art, lorsqu’on ne veut pas mettre un grand texte qui parle de tout ça. Avec cette armature assez fluide, on ne parle pas de tout le monde, mais on se pose quand même les questions importantes : celle de la place des femmes dans cette histoire, la question noire/blanche…

On pourrait critiquer un certain tropisme autour de la house et de la techno dans l’histoire des musiques électroniques, qui efface d’autres influences comme la new wave, l’EBM, l’italo-disco…

Dans le cadre d’un livre, oui, ce serait une erreur. Pour une exposition, dans un espace et un cadre dédié, il faut faire des choix. On évoque ces questions de manière très rapide, mais encore une fois, l’exposition n’est pas historique, nos choix sont d’abord thématiques. On sait par ailleurs que la house et la techno ont davantage été des matrices des musiques modernes que l’EBM ou autres.

Quels étaient les moments forts durant le travail de préparation de l’expo ?

On a reçu la participation active de gens importants comme les Daft Punk, Jean-Michel Jarre, Kraftwerk, Underground Resistance ou Laurent Garnier. Tous ont dit OK quand ils ont lu le script. Ils ont trouvé que c’était un bon équilibre et que l’on retrouvait bien ce qui les avait influencés, notamment l’histoire de la musique savante pour Jean-Michel Jarre. Ils ont voulu participer au projet d’eux-mêmes, c’est ça qui m’a frappé. On les a choisis pour leur esthétique particulière, chacun travaillant à une forme d’œuvre d’art totale, ou "Gesamtkunstwerk", notion à laquelle est très attaché Ralf Hütter, désormais le seul maître à bord de Kraftwerk. Pour lui, sa carrière est un ensemble d’images, de vidéos, de musiques et de scénographies de ses concerts, c’est une œuvre d’art totale. Pareil pour les Daft, qui ont une approche multisupport. Pour Underground Resistance, c’est un peu différent, plus artisanal. Leur esthétique est beaucoup plus un art de la débrouille, avec beaucoup moins de moyens que Jarre ou les Daft Punk. Ce fut enthousiasmant d’avoir obtenu l’appui de ces personnes-là, qui y mettent du leur sans rétribution financière, et qui, pour certains, ont produit des parties de l’expo.

Y a-t-il une pièce que vous êtes particulièrement satisfait d’avoir ?

À l’entrée de l’expo, il y a deux grandes photos d’Andreas Gursky, un photographe allemand qui a fait des photos de foule dans les années 90. C’est un des artistes contemporains les plus connus et chers au monde, et on a obtenu ses clichés en format de 5x2 mètres pour accueillir le public. Retrouver des photos qui arrivent à faire figurer ce sentiment de foule, cette unité du dancefloor, était important pour moi. D’autant qu’elles n’ont probablement encore jamais été montrées en France. On a aussi pas mal d’artistes contemporains qui ont émergé dans les années 90 dans l’exposition, comme Xavier Veilhan. Ils ont commencé à travailler à une époque où la musique électronique était la bande-son de l’avant-garde. Ce qui fait que certaines de leurs œuvres sont imprégnées de cette musique et la reflètent naturellement.

L’exposition Electro, de Kraftwerk à Daft Punk, se tient du 9 avril au 11 août 2019 à la Philharmonie de Paris.