Photo en Une : © Laurent Garnier - Marianne Danse


Pouvez-vous nous présenter le parcours de Tapage Nocturne ?

On a commencé Tapage Nocturne sur les bancs du lycée, il y a quasiment 7 ans. J’ai rencontré à cette époque Victor Peillon, l'actuel Président d'honneur de l'association. Il m’a présenté Alexandre Quintana – aujourd'hui Directeur artistique – qui avait un peu plus d’expérience. C’est lui qui nous a formés. Et de là on a fait un stage dans l’entreprise d’Alexandre où on a pu commencer à organiser des événements. La vocation de base c’était de faire des événements qui mettent en valeur les musiques électroniques, en retrouvant tous les goûts des personnes prenant part à leur organisation. Pas seulement de la techno, mais aussi de la bass music, psytrance, house... Au fil des années, on s’est affinés pour se concentrer sur le segment techno et tous ceux qui tournent autour.

Qui a eu l’idée de ce documentaire ?

Je suis allé au MaMA Festival il y un an et demi, et en me baladant de conférences en conférences, je cherchais une idée pour lancer la 6ème saison de Tapage Nocturne, qui a commencé en septembre 2018. Comme on a énormément d’artistes qui transitent par la maison à Lyon chaque année, j'ai voulu en profiter pour leur poser des questions. Ce qu’on a fait pendant la 5ème saison. Puis? on en a fait une petite vidéo où tous les artistes parlent de la ville de Lyon et du travail de l’asso. C’est en montant cette vidéo qu’on s’est dits « Pourquoi ne pas voir plus grand et ne pas parler d’une ville ou d’une asso, mais d’une scène toute entière ? » Morgane Hugé, notre chargée de production et communication, a permis de mettre le pied à l’étrier. Elle est encore étudiante, et son école a organisé un appel à projet qui permet de mobiliser des étudiants sur des projets intéressants. Depuis 6 mois maintenant, on travaille avec une dizaine d’entre eux et une équipe de cinéma pour créer un site web, une campagne de crowdfunding, une stratégie… On est une vingtaine à bosser dessus au total. Mercredi 20 mars, il y a eu une présentation du rendu final de cet appel à projet, qui s’est passé au Musée des Beaux-Arts de Lyon, et la nouvelle vient de tomber : les étudiants qui nous ont aidés continueront de travailler avec nous, quand bien même le projet est terminé aux yeux de l’école. En plus, on a terminé premier haut la main avec 18,5. Ça fait plaisir, on est très fiers d'eux et du boulot qu’on a fait ensemble.

Ce sont des constats sur la scène électronique française actuelle qui vous ont donné envie de faire ce film ?

Le constat qui me paraît assez global, c’est un espèce de coup de gueule. On est arrivés à un point où la scène est foisonnante, autant en termes d’acteurs que de public. On n'a jamais eu autant de monde qui travaille dans les musiques électroniques et de personnes qui sortent les week-ends. Le revers de la médaille, c’est qu’il y a une demande de plus en plus forte mais l’offre ne suit pas. Les cachets grimpent, les festivals ont des programmations qui s’uniformisent et il y a un phénomène de concentration qui s’opère, ce qui veut dire que le marché est à maturité. Et quand un marché est à maturité, il y a alors une réduction de ce marché par l’intérieur où seuls les acteurs les plus compétents continuent de travailler. C’est un problème dont on parle depuis longtemps et qui est en train de se passer maintenant. Dans les années 90, quand tout se faisait annuler, les acteurs de l’électronique devaient se battre pour maintenir un événement. Aujourd’hui, on est arrivés à un point où il y en a trop. On a fait un chemin immense, mais d’un autre côté c’est de plus en plus dur de progresser dans ce domaine.

Vous allez donc aborder ces problématiques dans le documentaire ?

Il y en a plusieurs qui sont à notre avis, incontournables. La première réside dans la comparaison entre les années 90 et aujourd’hui : maintenant que les musiques électroniques tendent à devenir populaires, qu’y perd-t-on en termes de valeur ? L’aspect "quanti vs quali" est quelque chose qui est, je pense, aujourd’hui plus important que jamais parce qu’il y a énormément de propositions et de sollicitations, donc ce n'est pas toujours facile, pour chaque partie de la chaîne, que ce soit en étant artiste, promoteur ou encore label, de garder le fil dans tout ça. Les acteurs qui bougent en ce moment sont là pour la plupart depuis 5 à 7 ans environ : Concrete, la Machine du Moulin Rouge, nous, etc. Donc l’envie de ce documentaire est de montrer ce qui se passe aujourd’hui, et parler aussi de demain. On ne veut pas passer du temps à élucubrer sur les années 90 et la French Touch.


© Adrien Aujas

Le projet est en cours de financement mais des séquences ont déjà été tournées, notamment celles qu’on voit dans la bande-annonce ?

En fait, tout ça c’est de la façade parce qu’il nous faut du contenu pour mettre en valeur ce documentaire. Donc on a trouvé une logique, peut-être inconsciemment au départ, en allant filmer à droite à gauche, interviewer une personne, puis deux… Quand on était à Paris, on en avait une ou deux en tête, et au final ça s’est fini en cinq interviews. On a réalisé qu’en faisant ça un peu par hasard, ce serait ça le contenu phare de la campagne. On a au total 16 interviews, plus une compilation et un bêtisier, qu’on a décidé de diffuser pendant la campagne de crowdfunding. C’est pour montrer, qu’avant même que le documentaire n’existe, on maîtrise notre sujet.

On peut voir Laurent Garnier dans la bande-annonce. Aller à la rencontre des artistes qui ont fait la scène des années 90 vous permet de faire la comparaison avec cette époque ?

Oui, et dans le bon sens du terme. Laurent Garnier, ça a été 45 min d’interview. C’est moi qui me suis chargé de lui poser des questions, et toute l’équipe présente ce jour-là a été soufflée par le type. Il vient des années 90, il a tout vu, tout fait, tout entendu. Il peut aujourd’hui prétendre être un des artistes français les plus connus, mais tout en ayant gardé son intégrité, sa sincérité. De voir un artiste aussi haut avec ses mêmes yeux de gamin, tu sens que ce qui le motive en premier lieu c’est la passion. Lui-même, par sa manière d’être, démontre que c’est possible de garder des valeurs, quand bien même il y a beaucoup d’argent sur la table, énormément de demandes… Il accepte de jouer gratuitement de temps en temps, il a filé des morceaux sans rien demander en retour pour le film Paris est à Nous, il file aussi des coups de main à Tapage Nocturne… Il est très accessible. On n’a pas du tout affaire à une super star mais presque à quelqu’un de la famille. Je pense qu'il peut être beaucoup plus abrupt avec quelqu’un qui ne partage pas ces idéaux là.


Réalisation : Quentin Lacourt - Luc Bordas

Les constats faits lors de ces interviews, sur l'évolution de la scène française, sont plutôt positifs ou négatifs ?

C’est toujours un peu en demi-teinte, et c’est plus ou moins prononcé selon les profils. De manière générale, c’est optimiste, même s’il y a toujours une remise en question. Parmi tous les acteurs qu’on a pu interviewer, la plupart sont d’accord sur le fait que le temps est au beau fixe, qu’il y a beaucoup de choses à faire et qu’on s’amuse. Ensuite, il y a des artistes qui ont un constat un peu plus brut de décoffrage sur les mauvais côtés de cette évolution : ce qu’on a perdu en valeurs, dans la communication, le fait de booker un artiste, de chercher de la musique, la rémunération… Manu le Malin, que j’apprécie beaucoup et qui est quelqu’un de très vrai, n’a pas mâché ses mots. Pour lui, le tableau est plutôt noir. Il est très copain avec Garnier, ils ont vécu énormément de choses ensemble ; il l’appelle Le Taulier. Garnier pousse à la motivation et l’optimisme mais Manu n’est pas forcément très fier de tout ce qu’il a pu voir en arrière-plan. Chacun a sa vision des choses, vis-à-vis de son parcours, et je peux tout à fait comprendre celle de Manu.


Manu Le Malin - © Julien Allet

Dans quelles villes voulez-vous aller filmer ?

Ça dépendra des paliers qu’on atteindra dans la campagne de crowdfunding. Le premier, qui est à 30 000 €, nous permettra peut-être d’aller dans trois villes. Plus on progressera dans la campagne, plus on pourra rajouter de lieux, d'acteurs, de plans qui feront le lien entre les interviews… C’est pour ça qu’on a besoin de porter cette campagne le plus loin possible. Dans l’idéal, il nous faudrait entre 50 000 et 60 000 € pour faire quelque chose qui soit vraiment complet, avec les moyens du bord.

Vous vous concentrez essentiellement sur ce qui se passe en soirées ?

On souhaite représenter toute la chaîne de valeurs. Ça part de la personne qui crée la musique, et cette « matière première » va être transformée tout du long, jusqu’à l’auditeur qui achète un ticket ou un disque pour consommer de la musique. Entre les deux, on va retrouver toute la chaîne de valeurs de la musique électronique et de l’industrie musicale en général, en omettant la partie reproduction, la création physique du support d’écoute, qui est plus industrielle. On va donc retrouver toutes les parties diffusion, production et organisation : les lieux, labels, médias, managers, agents, promoteurs, billetteries…

Quelles autres interviews avez-vous faites ?

Il y a par exemple les programmateurs des Nuits Sonores, de Concrete, la Machine du Moulin Rouge, la Chinerie, en tant que label et communauté digitale, deux résidents de chez nous qui vont travailler sur la BO, Romain Blachier, l’Adjoint au Maire du 7ème arrondissement de Lyon, en charge de la Culture, pour la partie institutionnelle… On a un point de vue assez large. Et rien qu’avec la campagne de crowdfunding, on souhaite montrer d’emblée un point de vue le plus objectif possible. Les prismes de compréhension et l’interprétation des choses changent pas mal d’une catégorie d’acteur à l’autre. Par exemple, la partie institution va naturellement beaucoup plus aller sur des terrains liés au politique : la prévention, l’interdiction de faire certaines choses… Si on va du côté des organisateurs, on va beaucoup plus parler de ce qui est lié au terrain, les warehouses… C’est ce qui est intéressant, chacun va essayer d’agir sur la zone qu’est la sienne. Et de là, ça construit une scène qui est complète. On n’a pas pour but de les mettre en opposition mais plutôt de montrer ce qui va bien, même si on aborde toutes les problématiques.


Romain Blachier - © Adrien Aujas

Marianne Danse a été créé pour conserver une trace de notre époque ?

On vit une période historique. Ce documentaire est effectivement conçu comme une archive. Des documentaires sur les années 90, on en a à la pelle. La French Touch a occupé un peu tout le monde entre 2000 et 2010, et il y a un espèce de flou artistique sur cette période. Depuis 2010, les choses redémarrent fort. On a aujourd’hui atteint un climax, donc c’est maintenant où jamais qu’il faut le documenter.

À quoi est dû ce climax, selon vous ?

C’est un sujet sur lequel on a eu pas mal l’occasion de débattre avec des amis, des acteurs… On a tous plus ou moins une vision similaire : il y a actuellement une espèce de mal de vivre ambiant et un constat général sur ce qui se passe dans le monde, et vers où nous allons, qui ne fait pas rêver. C’est plus un phénomène de société qui amène à trouver des manières de sortir du quotidien. L’événementiel et la production musicale ont un succès grandissant parce que c’est devenu un vrai exutoire par rapport au système. Aujourd’hui on a besoin de donner du sens aux choses.

Ça a du sens en particulier cette année, avec toutes les manifestations qui ont eu lieu ?

Oui, il y a un ras-le-bol, une vision assez sombre de demain. Ce qui est drôle, c’est que ce nom de « Marianne », on l’avait avant que le mouvement des Gilets Jaunes ne commence, et on a décidé de le garder parce que ça nous paraissait cohérent. Aujourd’hui, Marianne, elle danse aussi bien pour le meilleur que pour le pire. Elle représente aussi un symbole fort de la révolution, une contre-culture et une envie de faire bouger les choses. Le mouvement des warehouses représente bien cette dynamique là : sortir des sentiers battus et retrouver une liberté perdue. C’est ce qui attire le plus dans ces événements là : pendant 10h, être en dehors du système et des règles, dans un environnement secret et « interdit ».

Un dernier mot à nous adresser ?

On n’a plus qu’une vingtaine de jours pour réussir ce pari à travers notre campagne de crowdfunding. Il faudra qu’on soit le plus nombreux possible pour faire exister le projet...

Pour participer à la campagne, rendez-vous sur la page de Marianne Danse sur KissKissBankBank.