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Cet article est initialement paru dans le numéro #213 de Trax Magazine, disponible sur le store en ligne.

Par Joe Muggs

Toutes ces prises de conscience sont une prise de tête. Nos réseaux sociaux sont sans cesse noyés sous un flot de buzzwords, dans la foulée des Black Lives Matter, #MeToo, #TimesUp, Women’s Marches, mouvement des droits des trans, et tout le toutim. On balance de l’ "intersectionnalité" et de la "décolonisation" à tout va. On marque son appartenance à une sous-culture en ponctuant son alias Twitter d’un marteau et d’une faucille comme l’on arborait autrefois telle marque de chaussure ou telle coiffure gothique.

Les clubbeurs et fans de musique électronique ne sont pas épargnés. Bien sûr, nous avons nos propres enjeux en matière de représentation, d’appropriation, de harcèlement, de prohibition, de gentrification et de fermetures administratives, suivis de près par les causes ignorées qui s’égosillent pour être entendues. Inévitablement, s’en suivent accusations de cynisme et d’engagements de façade tout aussi retentissants, voire les sourires narquois des  "bros" de l’EDM et de la techno qui rétorquent à tout ce beau monde qu’ils n’ont qu’à la fermer et danser.

Les limites de l’hédonisme

Mais au fond, ces belles intentions comptent-elles réellement au milieu du vacarme ? La dance culture peut-elle vraiment servir de vecteur actif aux politiques progressistes, ou est-elle condamnée à se retrancher encore et toujours dans son hédonisme et son hypersocialisation ? Eh bien oui, elle le peut. Enfin, parfois. Il suffit de regarder le club Bassiani à Tbilissi, en Géorgie, devenu symbole d’un clubbing engagé, sanctuaire pour les LGBT+ et bastion de la protestation contre l’oppression policière. Ou encore le projet Block9, qui amène le gotha de la dance music à collaborer avec des musiciens palestiniens, dont Marea Stamper alias The Black Madonna « doute que cela aurait pu exister il y a dix ans. Personne n’aurait osé, le sujet était beaucoup trop épineux ». Ou le projet Mamba Negra à Sao Paulo, au Brésil, qui entreprend de se réapproprier l’espace urbain. « Eux, ce sont essentiellement des marxistes », indique Michail Stangl de Boiler Room, lui aussi fervent activiste. « Ils se rassemblent autour de la musique électronique et la culture queer et s’en servent comme d’un outil d’éducation politique de leur public. »

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Il y a aussi Nightlife Against Deportation, un mouvement spontané né en début d’année lorsque les clubs de Tel Aviv ont fait don de leurs profits pour venir en aide aux demandeurs d’asile. Ou De School, qui accueille certaines des soirées les plus cool d’Amsterdam, mais fait aussi littéralement office d’école où sont dispensés des séminaires sur le thème "art, politique et activisme". Ou The Cause, sans doute le nouveau club le plus passionnant de Londres, qui redistribue une partie de ses profits à des associations caritatives impliquées dans la santé mentale ainsi qu’à des initiatives communautaires locales. Ou Mina, une « fête techno queer » de Lisbonne qui « vise à bâtir une communauté en créant un safe space pour les personnes marginalisées, [où elles seront] protégées et représentées », tel que l’exprime la DJ Inês Coutinho alias Violet. Et je ne parle même pas de la vague d’artistes du collectif NON Worldwide, d’Yves Tumor, Arca, Lotic et tant d’autres dont les visions extrêmes, psychédéliques, sexuellement et racialement non-conformistes – dans leur esthétique musicale comme dans leur rapport à la vie nocturne – nous interpellent sans cesse par leur transformation radicale.

« Je pense que lorsque des pratiques mercantiles et massifiées comme l’EDM se développent, la résistance gagne aussi en taille et en force, poursuit Coutinho. Il est peut-être là, le bon côté des choses. Dans cette conscience plus aigüe, cette implication dans la communauté underground, cette tendance plus radicale et disruptive, en politique comme en musique. » Stangl confirme : « À mon avis, cette résistance va subsister et croître. Parce qu’il y a là une génération consciente que c’est elle qui devra payer la dette contractée par les générations antérieures. Elle ne profitera pas de la croissance tant promise, qui est évidemment un mensonge, et devient donc plus politisée et radicale. » Stamper, elle, reste prudente. Elle admet qu’au sujet de la représentation des femmes dans le milieu du DJing, des preuves statistiques et anecdotiques attestent que la situation s’améliore, mais tempère : « Ce qui devient important, c’est d’aller au fond des choses et de se demander : qui sont ces femmes ? Et lorsque l’on dit « femmes », parle-t-on seulement de celles qui ne sont pas handicapées, qui sont blanches, américaines ou européennes ? Y a-t-il vraiment plus de femmes, ou sommes-nous juste une poignée à faire beaucoup de dates ? » Elle présume cependant, non sans hésitation, que « les gens commencent à comprendre que ce boulot de prise de conscience fait partie de notre dette en tant qu’habitants de cette Terre ».

Une bataille loin d’être gagnée

Bien sûr, tout ça ne relève parfois que des bonnes vieilles valeurs de la club culture, depuis les utopies du disco et de la rave jusqu’à l’engagement communautaire implacable de pionniers comme Underground Resistance. Selon Stamper, ces "valeurs disco" d’acceptation et de réconfort ont souvent été discréditées par une caste de mâles-blancs-hétéros de la techno comme quelque chose de ridicule et de démasculinisant. Stangl se souvient que « lorsque la dance music a commencé à se constituer en communauté globale, les valeurs qu’elle portait étaient futuristes et radicales. » Le poète/MC/chanteur londonien Joshua Idehen, dont l’album Last Night et les concerts avec son groupe Benin City incarnent une expérience communautaire de la nuit, poursuit : « Lorsque je pense à la culture club, je pense aux squats et aux warehouse parties, aux radios pirates, au punk, à tout ce qui n’est pas mainstream. Une musique créée par des gens qui veulent refléter leur environnement et leur culture au sein d’une société qui refuse souvent de voir ce reflet. » Hélas, tandis que par le passé, ces valeurs ont été balayées, encore et encore, par la pression commerciale, une amoralité narco-induite et la caricature, les porte-flambeaux d’aujourd’hui réalisent que la bataille est loin d’être gagnée.

Kwame Safo, DJ house londonien sous l’alias DJ Funk Butcher, a étroitement collaboré avec le cabinet du maire et la "Night Czar" Amy Lamé pour la série d’événements Sounds like London, dont le thème était cette année la représentation des femmes. « Les réponses de l’industrie face aux enjeux de diversité raciale, d’égalité des sexes et de harcèlement au sein du milieu se mesurent toutes sur une échelle allant de « inexistante » à « timide »… Les plus réfractaires sont bien entendu ceux qui bénéficient de cette situation de merde, ce qui inclut des artistes, des clubs, des agences et de grosses entreprises. » Stamper souligne que ça ne devrait pas être à elle de se battre pour une place dans ce business. Elle ironise : « Pourquoi tu ne vas pas poser tes questions à ces DJ’s techno superstars qui n’en ont jamais rien eu à foutre des femmes, du disco, ou de quoi que ce soit ? Il y en a des centaines, tu n’as qu’à accoster un de ces types en t-shirt moulant qui s’enfilent dix bouteilles de champagne par soir et parviennent à rester baraqués. Quand c’est à lui que l’on demandera ce qu’il pense du féminisme, et que pour une fois, il répondra honnêtement au lieu de te sortir un truc comme "Ohhh je ne parle pas de politique, ce n’est pas mon genre", là, on avancera peut-être vraiment ! »

Ils ont raison. Quelques sursauts d’excitation et de conscience ne font pas une révolution. Et certains ont tout intérêt à préserver cette situation homogène et merdique. Mais ce que nous montrent Bassiani, Mina, NON et tous les autres, c’est que la question ne devrait même pas se poser : depuis la naissance même du disco, la club culture est à son firmament – innovante dans le champ artistique et technologique, accueillante, gaie et exaltante – lorsque ses valeurs sont inébranlables, lorsqu’elle devient un véritable sanctuaire pour celles et ceux qui en ont le plus besoin. Au milieu de ce tumulte de disputes et d’idéologies, certaines choses méritent que l’on se batte – et que l’on danse – pour elles.