Photo en Une : © Lila Azeu

Cet article est initialement paru dans le numéro #217 de Trax Magazine, disponible sur le store en ligne. 

Le Blanc-Mesnil, minuit et des poussières. Un barrage statique d’uniformes bleu marine divise la grande avenue centrale. Des centaines de technophiles étrangement attifés arrivent par vagues, prêts pour un marathon cadencé et suintant : 12 heures de sons acides et industriels dans un lieu tenu secret jusqu’à la dernière minute par le collectif Fée Croquer. Face à l’entrave policière, quelques voix plus fortes que d’autres élaborent d’improbables stratagèmes de contournement. Plus tard, quolibets et bouteilles atteindront les forces de l’ordre qui feront fuir les récalcitrants avec leurs gaz lacrymogènes et fourgons anxiogènes.

Même heure, même lieu, le lendemain, fêtards et gardiens de la paix rejouent la scène à l’identique. Possession, autre collectif parisien pionnier des warehouses, ces soirées hautes en BPM dans des hangars et caves de banlieue, subit le même sort. Sur les réseaux sociaux, on parle de ces 15 et 16 septembre 2018 comme du "week-end noir". Penauds et à bout de forces, les collectifs font face à un déferlement de messages haineux ou compatissants, de demandes d’explications ou de remboursement. On accuse les forces de police d’une injuste répression. Cet incident pourrait sembler anecdotique s’il ne constituait pas une énième itération, soulevant des questions plus vastes.

En région parisienne, les événements techno organisés en warehouses pullulent, à raison d’au moins deux soirées annoncées sur les réseaux chaque week-end. Les organisateurs vantent hangars inexploités de plus de 3 000 mètres carrés, performances de VJing et DJ’s berlinois renommés. À l’origine de ces événements, des collectifs passionnés, et d’autres moins, qui ont déniché la poule aux œufs d’or avec cette scène au public intarissable – au grand dam des clubs qui s’évertuent à respecter des réglementations castratrices. Ces soirées n’ont pas grand-chose de comparable aux free parties dont l’âge d’or est bien loin. Le XXIe siècle n’est pas celui de la gratuité : le ticket pour la soirée en warehouse coûte une vingtaine d’euros, la transaction s’effectue via des applications mobiles, l’information transite sur les réseaux sociaux sertis de groupes dédiés.

L’époque où les fêtards illégaux se donnaient rendez-vous sur le parking d’une station-service, avant de défiler à la queue leu-leu jusqu’au crépusculaire lieu-dit tant attendu semble bien loin. Le modèle est ici hybride, mêlant les caissons massifs et l’illégalité chéris des teufeurs avec des line-up et tarifs comparables à ceux des grands clubs parisiens. Une manière de faire la fête qui semble aller à merveille à une génération qui trouve dans la techno un espace apolitique, grisant et vaguement nihiliste.

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Danser sous une épée de Damoclès

Petrus, étudiant en architecture à Paris, explique ce qui le pousse à passer de l’autre côté du périphérique pour s’enfermer 12 heures dans une cave chaque week-end : « Le besoin de sortir des clous ! On passe nos semaines à respecter des règles, il y a peu d’endroits où l’on peut se sentir vivre, et vraiment libre. Par rapport aux soirées en club, j’ai beaucoup plus l’impression de pouvoir me lâcher. Le public est plus ouvert, les gens se font des sourires, y en a qui sont déguisés, pas trop habillés, tu peux être qui tu veux. J’ai aussi l’impression que les organisateurs y mettent plus de cœur, et ça ne me dérange pas d’avoir à faire de la route pour trouver cette ambiance, ça a un côté aventureux… On ne va pas se mentir, l’aspect hors-la-loi a son charme. » Si l’illégalité fait frissonner Petrus et les autres amateurs de béton brut et de néons sales, la scène warehouse danse surtout avec une épée de Damoclès au-dessus de la tête. Mathilda, membre fondatrice de l’expérimenté collectif Possession souligne l’ambivalence de la situation :

« Depuis 2010, le développement des soirées techno à Paris tend à nous rapprocher de villes comme Berlin ou Londres. C’est extrêmement positif, mais cette démocratisation a aussi ses désavantages : les collectifs se multiplient comme des Pokémon, et ceux qui font ça pour le business détruisent l’esprit originel. Notre public s’est aussi élargi à vitesse grand V. On voit arriver la génération Internet qui veut tout, tout de suite, de la nouveauté en permanence, des lieux inédits, payer moins de 10 balles pour 12 heures de son… » C’est ce que souligne aussi Alex, cofondateur de la Quarantaine, collectif organisateur d’événements mêlant, depuis 2016, arts visuels et auditifs, house, techno et acid dans un esprit de fête libre, décomplexée et accessible. « On essaie de faire les soirées les moins chères possible. On a perdu plus de 15 000 euros depuis mai, et, quand on est dans le positif après une soirée, tout ce qu’on a gagné sert à l’organisation de la suivante. Quand je vois des collectifs qui ne jouent pas le jeu, qui font ça juste pour l’argent, ça m’attriste. »

L’expansion du business a attiré de nouveaux intermédiaires. Dénicher ces hangars délabrés de banlieue ne se fait plus à la lampe torche lors de nuits d’exploration périurbaine. Quelques prestataires mettent en lien les collectifs et les propriétaires, prennent au passage une faramineuse commission au vu de l’état et de la salubrité des lieux, et ce sans assurer la sécurité de quiconque. « À nos débuts, relate Alex de la Quarantaine, il m’est arrivé de tomber sur des mecs véreux qui te louent leur hangar en te faisant croire qu’il est ERP (habilité à recevoir du public, ndlr), alors qu’il n’en était rien. Quand tu es jeune et que tu n’y connais rien, tu te fais avoir. Tu mets alors ton public en danger et ton collectif en péril. » Pour Mathilda, ce système de location peu légal est aussi dû à la cécité des pouvoirs publics. « Ce qui nous pousse à faire des choses illégales, c’est cette absence totale de main tendue des pouvoirs publics. Nous avons essayé d’instaurer un dialogue lors de nos premières soirées hors-club, mais c’est peine perdue. Tu fais face à une annulation de dernière minute parce que la soirée est identifiée. Cet esprit obtus nous oblige à prendre des risques qui pourraient être évités, à être dans une précarité permanente. »

Une relation complexe à l’autorité

Alex fait le même constat. « Nous avons énormément de mal à avoir des contacts sereins avec les mairies. Parfois, elles nous accordent une autorisation le jour même, ou un refus deux heures avant l’événement. Je crois qu’elles sont un peu coincées entre l’envie d’être une mairie sympathique, d’attirer la culture dans la commune, et la crainte de représailles des riverains. Nous choisissons de prévenir la police pour qu’ils prévoient les effectifs suffisants, et courir un peu moins de risques d’annulation de dernière minute. Mais si les mairies étaient plus enclines à la communication, on ne se contenterait pas de prévenir la police, on attendrait d’obtenir une autorisation avant chaque soirée ! »

S’ils défendent bec et ongles leur manière de faire la fête, leurs discours ne sont pas vindicatifs, ni contre les clubs, ni contre la police. « Parfois, on tombe sur des flics très sympas qui passent et nous laissent poser du son jusqu’à midi quand ils voient qu’il n’y a pas de débordement. Certains avouent même avoir envie de venir faire la fête avec nous. Une fois, il y avait une jolie commissaire, on s’est draguées pendant des heures… Mais ça, c’est une autre histoire », raconte Mathilda en riant. Même discours du côté d’Alex. « À chaque soirée, la police vient et la plupart du temps, cela se passe bien. Souvent, ils s'imaginent des gens drogués, en sale état, et au final, ils voient plein de sourires et ont envie de rester un peu. L’un d’entre eux me disait qu’il trouvait que ce qu’on faisait était très bien, qu’il faudrait simplement trouver un moyen de professionnaliser, d’encadrer les collectifs sur les questions de sécurité en amont. C’est vrai que quand je vois des soirées organisées avec à peine trois vigiles, pas de poste de secours, ce n’est pas pro du tout. Ce serait bien de pouvoir mettre tout le monde au courant quand on fait une soirée, je n’ai pas envie de me sentir hors-la-loi. »  

Avachis sur des fauteuils éventrés, en bas résille et fourrure rouge, les militants du syndicat Socle tiennent en cette fin septembre leur assemblée générale. Autour de la table, les membres des collectifs festifs Soukmachines, Possession, Flash Cocotte, Alter Paname, Microclimat, Otto10, La Dynamiterie, Drøm, Camion Bazar. Il y a un an, ils décidaient de s’unir autour d’une charte les engageant à respecter certains principes, comme la réduction de l’impact environnemental et sonore, des prix aussi bas que possible, un soin porté aux installations d'équipes pour assurer la sécurité du public, mutualiser leurs savoirs, réseaux et connaissances techniques et juridiques… et parler d'une seule voix avec les pouvoirs publics. Ils ont choisi cette fois de se retrouver à la Halle Papin, un bâtiment à l’abandon situé à Pantin, remis en état par l’équipe de Soukmachines pour accueillir soirées à paillettes, DJ's loufoques et trentenaires encore un peu enfants.

Ce soir, malgré les Haribo sur la table et les blagues salaces qui s’égarent, les cernes sur les visages donnent le ton. « Ces annulations du week-end du 15 septembre, ça nous touche, évidemment, mais c’est ambigu. Fée Croquer se présente comme une association humanitaire. Ils récoltent des dons en effet, mais ils ne disent pas qu’ils vont poser des très gros caissons ensuite ! » C’est Jérôme Wurtz, membre du collectif alternatif Otto10, qui a pris la parole. Il poursuit. « Ils sont un peu dissidents quand même, leur principe c’est : une fois qu’on est là, on ne pourra plus nous déloger. Quand une soirée est annulée, c’est normal que les collectifs remettent la faute sur les pouvoirs publics. Ils ont tout intérêt à être vindicatifs, sinon, c’est sur eux que tombe le public déçu et frustré. Avec Otto10, nous organisons parfois des soirées non déclarées, mais il y a des règles de sécurité auxquelles on ne déroge pas. Il faut qu’il y ait de l’eau, des toilettes, bien baliser les lieux, installer un poste de secours…»

De leurs contacts avec les pouvoirs publics, les membres du Socle dressent eux aussi un portrait en demi-teinte. « C’est un jeu d’échecs permanent. On passe notre temps à essayer de séduire les mairies, qui n’ont pas la confiance facile. On a réussi à avoir la Halle Papin mais dans un mois c’est fini. Il faudra alors repartir à la recherche d’un lieu à occuper », explique une membre de Soukmachines. « Et même si la mairie nous permet d'être ici, il nous faut une autorisation spéciale à chaque fois qu’on organise une soirée. »

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Formation et concertation

Tous les collectifs rencontrés s’accordent sur la difficulté à échanger avec les mairies lors d’une demande d’autorisation de leurs événements. L’envoi du dossier descriptif pour défendre leur projet reste souvent lettre morte. Au mieux, la mairie préfère fermer les yeux, laissant la police intervenir. Aucun collectif ne semble d’ailleurs disposer de traces écrites de leurs échanges avec les villes concernées. À la mairie d’Ivry-sur-Seine, on souligne toutefois l’insuffisance de certains dossiers. « Parfois, nous pouvons délivrer des autorisations, mais souvent, les conditions de sécurité sont insuffisantes, ne collent pas aux normes. Il est alors impossible de donner un feu vert officiel. » Pour Jérôme Wurtz, cette situation s’explique simplement. « Politiquement, à l’approche des municipales, les maires n’ont pas le droit à l’erreur. Ne pas donner d’autorisation laisse toute responsabilité aux préfectures de police. Et il y a un souci d’effectifs : le nombre de warehouses augmente, pas le nombre de policiers. Annuler en amont évite d’avoir à gérer d’éventuels débordements. C’est radical mais efficace. » Fabien Kratz, président du Socle et membre d’Otto10, pointe, lui, le manque d’information des plus jeunes collectifs, qui prennent à la légère les normes de sécurité élémentaires et négligent leurs responsabilités juridiques.

Et si le Socle cherche à accompagner la formation des collectifs, tous disent se heurter au plafond de verre de la communication avec les instances publiques, où chacun semble se jeter la balle, si bien qu’aucune avancée pour encadrer les évènements hors club ne voit le jour. La solution serait-elle législative ? C’est ce que suggère Frantz Steinbach, fondateur du collectif Action Nuit, trésorier du dispositif de médiation les Pierrots de la nuit, fondateur de l’EuroCouncil of the Night (conseil de la nuit au niveau européen) ou encore fédérateur du Pôle d’excellence nuit qui vise à renforcer l'attractivité touristique nocturne de la France… « Le cas des collectifs organisateurs de warehouses est complexe, car au vu de la norme actuelle, leur cas est indéfendable. Ils sont souvent désemparés et on a une main tendue vers eux, mais on est un peu démunis. » Même son de cloche du côté de l’association Technopol, qui défend la culture techno et organise la Techno parade depuis vingt ans. « Avec toute la scène warehouse, on est à peu près dans la même situation que la free party : ils font des choses de manière illégale, dans des lieux inadaptés. D’où la nécessité de discuter pour poser un cadre, avant que la situation ne connaisse le même sort que pour la free. » Frantz Steinbach vient aussi de signer Les Nuits du futur, un livre blanc résumant les problématiques incombant à de nombreux professionnels européens du monde de la nuit, afin d’alerter la sphère politique sur les enjeux qui pèsent sur le futur du secteur.

Son constat est clair : la réglementation actuelle n’est pas adaptée aux enjeux de la vie nocturne dans une ville comme Paris. « Ne serait-ce que sur la question du nombre de décibels autorisés, un groupe de jazz non amplifié avec une batterie et une trompette est déjà au-dessus du volume légal. Le problème, c’est que lorsque les pouvoirs publics veulent montrer qu’ils s’emparent d’une thématique telle que celle de la vie nocturne, ils le font de manière coercitive, et parfois trop hâtive. J’ai tendance à penser que lorsqu’une puissance publique "règle" un problème en y mettant du coercitif, c’est qu’elle ne s’est pas saisie du fond du sujet. D’ailleurs, les préfectures de police sont dans l’obligation d’obéir mais souhaitent aussi voir la réglementation s’adapter pour n’intervenir que quand il s’agit d’éviter les drames, ce qui serait le cas avec une législation plus cohérente. » Un besoin de concertation partagé par les principaux intéressés, même si la forme diffère quelque peu. Mathilda : « Je ne rêve que d’une chose : qu’on se mette tous autour d’une table avec les représentants des pouvoirs publics, les patrons de clubs, les collectifs, et qu’on construise un truc cool ensemble. On pourrait investir un grand bâtiment en banlieue avec plusieurs collectifs, certifié ERP, et y faire des jardins partagés, des ateliers pour les enfants… » Des hangars délabrés aux couloirs de l’Assemblée, la route est longue, pavée d'embûches et de bonnes intentions.