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Bradley Gunn Raver n'est plus. Le festivalier et clubber le plus connu des DJ's du monde entier, qui avait fait de la danse sans prise de substances, son mantra, vient d'annoncer la nouvelle à travers un long post publié sur les réseaux sociaux, et un email envoyé notamment à Trax : il quitte le monde des soirées électroniques. « Après quelques temps passés en dehors de l'industrie musicale, j'ai désormais pris la décision d'arrêter définitivement, ce qui signifie qu'il n'y aura plus jamais de Bradley Gunn Raver. J'ouvre désormais un nouveau chapitre de ma vie. »

Se remémorant ses expériences et expliquant les raisons de sa décision, Bradley poursuit : « Ce qui avait commencé comme un simple amour de la rave est devenu bien plus grand et important que je n'avais osé l'imaginer, au point où cela a fini par prendre le contrôle de ma vie. Il y a un côté sombre dans tout ce qui m'obsède, qui est dû à mon syndrome d'Asperger. Au cours du temps, une obsession grandit et devient de plus en plus exigeante, au point où je finis par prioriser cet intérêt par rapport à tous les autres aspects de la vie. » Une passion pour laquelle il arrive désormais à saturation : « Le fait de simplement danser ne me satisfait plus. J'ai perdu l'amour de ce qui comptait avant pour moi. Cela est dû à plusieurs facteurs comme le fait d'avoir pris toute cette affaire trop au sérieux, ainsi que plusieurs mauvaises expériences dans le côté business de ma pratique. » Sur une note plus joyeuse, le jeune homme conclut toutefois : « Savoir que j'ai pu inspirer des gens, peu importe la manière, et me rendre compte de ce que j'ai accompli, sont des sensations incroyables. Merci pour le voyage, ça a été une belle balade, mais maintenant je dois vous dire au revoir. »

Trax partage pour l'occasion, l'interview de Bradley Gunn parue initialement dans le numéro 218 (février 2019) du magazine, consacré à la fête sobre.

Par Quentin Sedillo

« Ce gars est une légende ! »
 Miami, 2018. Alors que l’Ultra Festival bat son plein, Carl Cox, rayonnant de joie, tente d’imiter la chorégraphie d’un jeune homme affublé de lunettes futuristes, tout droit sorties d’un film cyberpunk. Celui-là sautille et danse frénétiquement, inlassablement, depuis des heures, sans montrer le moindre signe de fatigue. Le pacha d’Ibiza n’est pas le seul à avoir croisé la route de ce raveur extatique. Partout où il passe, il capte l’attention de la foule. Seth Troxler s’enthousiasme à son tour : « Son énergie et sa philosophie m’ont donné envie de rester sobre tout l’été, et plus encore. » Sobre ? Un jour, un festivalier suspicieux des secrets d’une telle jouvence lui demande fatalement : « Mais qu’est-ce que tu prends pour tenir comme ça ? » Le danseur tend sa gourde. Celle-ci contient tout simplement… de l’eau.

Cette drôle de star des festivals s’appelle Bradley Gunn Raver. Programmateur informatique la semaine, le Londonien noue chaque week-end son baluchon pour s’en aller virevolter sur les pulsations techno en Hollande, aux États-Unis… Chez lui, pas d’alcool, encore moins de drogues. « Je n’ai besoin de rien d’autre que d’eau. Ça ne m’est jamais venu à l’idée en fait. La seule chose que je veux, c’est danser et faire ce que je veux, sans être jugé », affirme-t-il. Une recherche de liberté d’autant plus vitale pour le jeune homme qu’il est atteint du syndrome d’Asperger – une forme d’autisme qui, si elle est moins handicapante que d’autres, est souvent un poids dans un monde où le conformisme fait loi. Bradley n’a pas fait exception. « Bien sûr qu’on m’a moqué et parfois brutalisé étant enfant. » Mais lorsqu’il danse avec son style inimitable, si sincère qu’il en devient gracieux, les jugements et les regards n’ont plus d’importance. Les festivals lui ont permis de dépasser la pression sociale – et de pardonner. « Ceux qui m’ont fait du mal ont grandi aussi, et sont sûrement de bonnes personnes. » L’aura du bonhomme est telle que même les organisateurs veulent faire du « clubbeur sobre » leur porte-étendard. « Ils sont nombreux à me contacter pour que je vienne là ou là », assure-t-il. Ça ne l’intéresse pas. Bradley Gunn rave où il veut, quand il veut.

Bristol underground

Toute cette histoire commence d’ailleurs par une nuit de vagabondage. Nous sommes en 2013. Scénario typique : en sortant d’une soirée, les amis de Bradley, exténués, déclarent forfait et rentrent se coucher. Lui continue de déambuler, seul dans la nuit de Bristol, où il habite alors. Au gré de son errance, il est attiré par la rumeur émanant d’un club. Il n’a jamais mis les pieds dans ce type d’établissement. Sa curiosité l’emporte, et le voici soudain à l’intérieur, au cœur du vacarme. « Cette fois-là, je n’ai pas dansé. J’ai juste ressenti. L’ambiance, le décor, les gens… Tout dégageait une telle positivité ! » Bradley est conquis. « J’ai senti que ma place était ici. C’est comme si j’avais cherché cet endroit toute ma vie. »

Parce qu’il vit dans une de ces villes foyers de l’underground anglais, Bradley repère rapidement une rave drum’n’bass qui a lieu dans sa ville. Ce sont ces breaks syncopés, ces kicks ultrarapides qui planteront en lui les germes de cette valse endiablée qui l’a rendu célèbre. « Je ne connaissais pas la différence entre ce qu’on appelle techno et cette musique à 170 BPM. Mais tous les gens dansaient d’une manière folle, alors j’ai fait pareil. » Durant un an, Bradley écume le monde de la bass music, avant de rêver de festivals plus grands. Un événement retient son attention : le festival Cocoon à Londres. L’événement est bondé, et pourtant, Bradley se souvient « ne s’être jamais senti aussi bien qu’à ce moment ». Porté par les basses, bercé par les lumières, il entame son pas de danse, sans trop se préoccuper du DJ aux platines. Un certain Sven Väth. « C’est marrant, tout le monde n’avait d’yeux que pour lui. Je n’avais aucune idée de qui c’était. J’étais juste venu écouter ce qu’on appelle la « techno ». » Savoir qui joue, pour combien de temps, si c’est une star ou pas, n’a guère d’importance pour Bradley. « Parfois, les gens se plaignent d’avoir loupé un artiste. Je les réconforte en leur disant : “Hey, tu pourras sûrement le revoir dans un mois, dans un plus bel endroit encore. Il y a tellement de festivals !" »

Un danseur connecté

Parfois, Bradley peut paraître un peu déconnecté – ou débordant de sagesse, selon le regard qu’on lui porte. Aujourd’hui, 83 000 abonnés le suivent aux quatre coins du monde. Chaque week-end, il s’envole aux États-Unis, en Australie ou au Vietnam. Sa façon d’être, il la traduit depuis 2017 en slogan : « Love, Life and Rave ». Le messie du dancefloor a même son costume : un Lycra et un legging ceint de gourdes, sans oublier ses emblématiques lunettes bleu et rouge sous ses cheveux en bataille. « La première fois que je me suis habillé comme ça, je savais que les gens allaient me regarder de travers. Heureusement j’y suis habitué, je me fous de savoir si ça plaît ou non. La plupart du temps, nous portons des vêtements que nous n’aimons pas, juste pour ne pas attirer l’attention », dit-t-il.

Son personnage alimente désormais une véritable mythologie. On l’attend, on l’observe, on le questionne. « Quand les gens me voient danser six ou dix heures d’affilée, ils viennent souvent me voir. Ils doutent que je puisse danser autant de temps sans m’arrêter. C’est étrange d’interroger quelqu’un de la sorte alors qu’il exprime juste son bonheur, qu’il est en train de passer un bon moment. Si je buvais de l’alcool, je serais juste fatigué plus vite. Je ne pourrais pas tenir jusqu’à la fin. Tout ce que je souhaite, c’est dégager de bonnes ondes le plus longtemps possible. » Mais tout le monde n’est pas aussi sceptique. Sur YouTube, on le voit entraîner dans sa danse débridée les agents de sécurité, les bénévoles, le staff, la DJ Peggy Gou, les Martinez Brothers… Même The Black Madonna ne tarit pas d’éloges : « Il me rappelle ce que j’ai ressenti lors de mes premières fêtes plus jeune : une joie et une énergie pures. Il est une inspiration pour nous tous. »

Une image de marque

Approché par Vice, la BBC, le raveur exemplaire est invité à tenir des conférences. En 2018, il s’exprimait notamment à l’IMS Ibiza, évoquant son parcours, sa philosophie et la sobriété devant un auditoire captivé. « Quand vous pensez à l’alcool, songez à votre enfance, quand vous couriez dans un parc ou alliez simplement dormir chez un ami. Vous passiez des moments purs, grandioses, alors que vous étiez sobres ! » Les quelques mimiques saccadées et regards lointains qui ponctuent son discours n’entachent pas sa prestance. Lorsque le modérateur s’attarde trop longtemps sur son pas de danse chaloupé et amorce une imitation frôlant le grotesque, Bradley le coupe en roulant des yeux. « Allez hop, question suivante ! » L’expérience du jeune homme, si elle n’a pas étouffé sa tendresse, lui a donné de l’assurance : le danseur fou n’est la coqueluche de personne.

Derrière la candeur de son slogan, Bradley se révèle d’ailleurs bien moins ingénu qu’il n’y paraît. « C’est vrai que je suis un peu business oriented. Ma tenue, les réseaux… J’incarne un personnage, une marque, ça donne plus de poids à ce que je fais. » Sur son site officiel, entre une tribune exhortant à « se libérer de la pression sociale » et un post annonçant sa participation à une pub pour une enceinte portable, on peut acheter des t-shirts estampillés de son logo et d’un « Love, Life and Rave ». Bradley y chronique aussi ses festivals préférés, parmi lesquels Awakenings ou EpiZode. S’il est en contact avec les équipes de nombreux événements, il assure toujours privilégier le contact « authentique ». « Je n’ai pas de manager, d’agent ou quoi que ce soit du genre. Si je commençais à raisonner financièrement, je devrais choisir entre ce que je veux faire et ce que je dois faire. J’ai mon métier d’un côté et Bradley Gunn Raver de l’autre, et c’est très bien comme ça. »

Car oui, le nomade roux finit toujours par rentrer chez lui, à Londres. Il y délaisse sa combinaison de superhéros pour enfiler un pantalon de costume, une chemise et nouer sa cravate. Lundi matin, il sera à l’heure au travail, comme tout le monde. « Personne ne pourrait soupçonner qui je suis, hein ? », plaisante-t-il en rallumant son ordinateur. Dans sa chambre s’accumulent bracelets de festival, autocollants et autres babioles accumulées durant sa quête de liberté. Plus que de simples souvenirs, ce sont les chapitres, les marque-pages épars d’une success story qui n’en a pas fini d’aimer, de vivre et de faire la teuf.