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Texte et photos par Christophe Vu-Augier de Montgremier
Cet article est initialement paru dans le numéro 212 (juin 2018) de Trax.

Il n'est pas si facile d'aller en Géorgie : impossible d'avoir un vol direct, par exemple. Mais pour moins de 200 euros, après une escale en Turquie, vous arriverez à bon port : Tbilissi, la capitale. Embarqué dans un taxi dont le conducteur est curieusement assis à droite, devant un écran de navigation moitié en chinois, moitié en anglais, le visiteur est traversé par une curieuse impression d'un mélange entre Europe de l'Est et Las Vegas. Aux abords de l'autoroute qui nous mène dans la brume matinale vers le centre, la désolation grise commune aux pays de l'ancien bloc soviétique est ponctuée d'immenses panneaux lumineux annonçant des casinos, et les vieux immeubles vides et délabrés avoisinent les malls flambant neufs. Comme pour confirmer cette schizophrénie, à destination, un panneau indique à droite l'avenue George W. Bush, en face de l’avenue de… Moscou.

« Il y a quelques années, alors que j'étudiais en Pologne, personne n'avait entendu parler de la Géorgie. Maintenant, j’ai l'impression que tout le monde peut nous placer sur une carte » plaisante l’un de nos hôtes, Tato Getia, grand brun à la barbe fournie qui s'occupe du booking pour le fameux club Bassiani. Il est vrai qu'en à peine cinq ans, Tbilissi a réussi le tour de force de s'imposer globalement comme une destination en vogue. À la pointe de ce changement, sa vie nocturne, qui entraîne derrière elle tout un petit monde artistique. Galeries, cafés et innombrables projets créatifs fourmillent désormais dans les petites rues de la vieille ville fortifiée, mais aussi dans les quartiers gris et carrés construits pendant l'ère soviétique. Or, si les clubs de Tbilissi sont en quelques années devenus des références, ils subissent depuis leurs débuts une opposition farouche d'une partie de la population géorgienne. L'an dernier, on a assisté à une escalade des tensions qui a culminé dimanche 13 mai avec l'évacuation des manifestants qui protestaient contre l'horreur des raids policiers et des arrestations brutales effectuées dans les clubs Bassiani et Café Gallery, mitraillettes pointées sur les danseurs sous prétexte d'être à la recherche de vendeurs de drogues. Pour protester, une rave a été improvisée devant le parlement géorgien, regroupant des milliers de personnes inquiètes pour les clubs de leur ville, sous la bannière « Dance for freedom ». L'arrivée de groupes nationalistes d'extrême droite décidés à en découdre a sonné la fin de la manifestation dans une violence inouïe. La situation a amené le Premier ministre à publier un appel au calme, alors que la communauté internationale regroupée autour de la club culture apporte son soutien, avec notamment des réunions organisées devant l'ambassade de Géorgie à Berlin, et une vidéo montrant entre autres Ben Klock, Nina Kraviz et Dixon sous le slogan "Together we dance, together we stand".



Une société ultraconservatrice

De son côté, la scène électronique de Tbilissi se tient prête à protéger sa liberté de danser et se prépare à une période de lutte, et pas uniquement pour ses clubs. Car rien n'est facile dans cette société clivée qui, en 2013, a vu le premier ralliement contre l'homophobie – une dizaine de personnes – attaqué et caillassé par 20 000 individus sans que la police n'intervienne. Par chance, ces quelques activistes ont pu en réchapper vivants. L'ouverture d'un café végan a aussi suscité le déferlement d'une bande de protestataires balançant des saucisses et bouts de viande au visage des clients. En dehors de ces tristes faits divers représentant une certaine fracture entre Géorgiens, des lois et une police ultrarépressive forment des obstacles difficiles à surmonter pour la jeunesse de Tbilissi. Ainsi, une simple trace de produit stupéfiant dans le sang peut conduire à des peines de prison, tout comme la possession d’un gramme de marijuana pour sa consommation personnelle.

Tato fait partie du mouvement White Noise, un groupe d'activistes qui militent contre cette politique de tolérance zéro, et plus généralement pour un agenda plus progressiste en Géorgie. Pour lui comme ses amis à peine trentenaires, ce revirement répressif de l’administration a démarré en 2006. « L'administration a fait subir des tests à plus de 60 000 personnes cette année-là, alors qu'elle promettait de tout changer. » Depuis, les jeunes de Tbilissi sont régulièrement arrêtés et testés dans la rue à la sortie des clubs. S'ils sont positifs, ils sont conduits en prison pour des durées parfois plus longues que les responsables de viols ou d’actes terroristes. « La semaine dernière, j'ai encore été contactée par quelqu'un qui demandait de l'aide après un contrôle, c'est tout le temps pareil », regrette la gérante du club Mtkvarze. Pour l’association White Noise, cette « diabolisation des consommateurs de drogues n’est rien d’autre qu’un moyen légal pour l'État de contrôler la population. » Preuve de la pertinence de leur mouvement, une mobilisation toujours plus large, et l’invitation de leurs membres sur les plateaux de télévision, où ils viennent en jean et t-shirt débattre avec des politiciens en costume.

« Les Géorgiens sont très fiers. On ne peut pas avoir quelqu'un à l'entrée du club qui leur dit non. À notre première soirée, il y avait deux personnes pour sélectionner et ce fut une expérience horrible. »


Inside Bassiani

L’immense arène Boris-Paichadze, qui héberge l'équipe nationale de football, s’élève le long d'une avenue interminable. Il faut d’abord suivre la grille qui contourne le stade, comme pour se rendre au match, puis, après un drôle de stand entouré de plusieurs silhouettes, pénétrer dans le labyrinthe de béton brut. Sous la pelouse du terrain de foot, dans un sous-sol à deux niveaux, se trouve le célèbre club Bassiani, logé dans l’ancienne piscine olympique du complexe sportif. Associé ouvertement au mouvement White Noise et à la cause LGBT, Bassiani est au premier plan de la lutte pour les libertés en Géorgie. Son nom fait d’ailleurs référence à une bataille décisive pour l'indépendance du pays, avec son logo représentant le casque d'un guerrier. « C’est le symbole de la lutte permanente que nous menons », appuie Naja Orashvili, l'une des fondatrices du lieu. Cette grande femme aux yeux bleus qui semble ne jamais retirer sa casquette Adidas s'exprime dans un anglais très correct. Elle insiste cependant pour qu'Irakli Kiziria, membre géorgien d’ I/Y, duo techno basé à Berlin, fasse office de traducteur. « Pour que tout soit parfaitement clair. » Naja explique pourquoi l’entrée du club passe par une identification en ligne sur le site Internet, où le staff épluche les profils Facebook des inscrits : impossible de se pointer sans son ticket, sous peine de se faire refuser l’entrée. « Les Géorgiens sont très fiers. On ne peut pas avoir quelqu'un à l'entrée qui leur dit non. À notre première soirée, il y avait deux personnes pour sélectionner et ce fut une expérience horrible. C'est pourquoi nous avons cherché une solution pour ne blesser l'ego de personne et garder une sélection. »

D’autres clubs de la capitale ont adopté la méthode, tandis que certains ont opté pour une porte avec caméra pour éviter les interactions. En entrant, c’est d’abord l'Horoom qui, à l’étage, accueille le visiteur, avec sa petite salle intimiste comportant un bar et, plus loin, des toilettes mixtes. Ce soir-là, une musique d'inspiration Detroit aux accents housy est jouée par les résidents Hamatsuki et Mercurrio. Éclairée, elle contraste avec le Bassiani et sa gigantesque piscine vide plongée dans le noir. Là, le dancefloor s'étire en pente, et seuls les flashs des strobes permettent de distinguer les centaines de silhouettes qui bougent sur le rythme d'une techno survitaminée. Dans le booth en contrebas, les deux DJ’s d'I/Y entourés d'un système Funktion-One assurent une all night long. Sur la piste, l’ambiance est survoltée, et la réponse des danseurs aux différents morceaux du duo berlinois admirable. Vers midi, la trentaine de raveurs encore présents ont les yeux hagards, mais on ressent encore la volonté que la fête continue et l'endurance pour en découdre. Soudain, une voix retentit et chante. « Don't stop, don't stop the dance. » La voix de Brian Ferry remixée par Todd Terje signale la fin de ce moment hors du temps, une soirée où les heures ont défilé sans que l'on s'en rende compte.



Si Bassiani est le fer de lance de la scène de Tbilissi, la ville compte de nombreux autres clubs d'une qualité exceptionnelle, à l’instar du Mtkvarze au-dessus de l'eau ou du doyen Café Gallery, simple café un peu hipster la semaine qui se transforme en boîte le week-end. Partout, les systèmes-son Funktion One semblent régner en maître. Le Khidi a quant à lui ouvert il y a deux ans sous un pont, juste après une station-service. À l’entrée, une jeune fille nous demande de baisser la luminosité de nos téléphones. Ici, on ne plaisante pas avec la techno ; dans cette caverne industrielle qui ne rougirait pas devant un Berghain, on distingue à peine son voisin sur le dancefloor, et le volume du son est presque trop élevé. L'expérience en est incroyablement immersive. Dato Imnadze, un garçon au visage juvénile portant une longue tunique qui lui donne un aspect androgyne, nous fait visiter les entrailles du club au pas de course. Son travail consiste principalement à vérifier si tout se passe bien lors des soirées. « La plupart ne savent pas comment se comporter. En Géorgie, les gens sont très agressifs. » Contrairement au Bassiani, le Khidi est moins impliqué dans les combats sociétaux, mais cela ne le soustrait pas aux soucis avec les autorités. « Le gouvernement ne nous laissait pas installer de chauffage, on en a mis quand même », fronde Dato. Selon lui, il reste à construire une véritable identité pour cette scène. « Les Géorgiens veulent refaire Berlin ici, c'est triste. Si tu n'aimes pas la Géorgie, pars à Berlin », s'exclame-t-il. Suivant cette démarche, le Khidi est en cours d’aménagement d’un étage en galerie d’exposition, et l'idée d'une librairie est dans les tuyaux.

Une scène locale en construction

En 2018, c'est au Khidi que DE : Sounds from Georgia fut désigné album de l'année aux Electronauts, sorte de Victoires de la musique électronique créées en 2007 pour récompenser les artistes du pays. « C'est une plateforme dont le but est de soutenir et encourager les jeunes pousses », acquiesce son fondateur Sergi Gvarjaladze. Pour ce cinquantenaire souriant, le chemin parcouru par la scène en dix ans est impressionnant. « Ceux qui faisaient de la musique électronique dans les années 90 et au début des années 2000 avaient l'habitude de plaisanter sur les problèmes d'électricité. Les producteurs et les promoteurs devaient d’abord aller chercher des générateurs et des batteries avant de pouvoir imaginer faire quoi que ce soit. » « Pendant très longtemps, rien n'est sorti de Géorgie », confirme l’équipe de Vodkast, l'unique disquaire de Tbilissi. « Nous avons pressé ici le premier disque géorgien depuis quatorze ans ». À l'origine série de podcasts débutée en 2011, le magasin a récemment emménagé dans la cour tapissée de street art du Fabrika, un hôtel cool où les gens branchés semblent tenir leurs meetings. Le proche voisinage comprend un concept store où tout est produit sur place et un skate shop. Dans la boutique, où se tiennent régulièrement des sessions avec des artistes internationaux comme Move D, les disques ont été pour la plupart transportés par valises lors de voyages privés, les prix excessifs des livraisons jusqu’en Géorgie ne permettant pas un prix acceptable à la revente.

« Les Géorgiens veulent refaire Berlin ici, c'est triste. Si tu n'aimes pas la Géorgie, pars à Berlin ! »  Dato Imnadze, du club Khidi


Ici aussi, l’enjeu est désormais de soutenir la scène géorgienne. Le label maison ne compte d’ailleurs sortir que des disques produits par des locaux. La petite équipe finit par nous confier l'adresse du 11th Floor, un regroupement de studios et de passionnés situé un peu en dehors du centre-ville. Par la fenêtre du taxi s’étale bientôt une série de courts de tennis délabrés et de nombreux immeubles en construction. Bizarrement, la plupart des bâtiments neufs de la capitale de Géorgie semblent ne jamais être terminés. Arrivés au pied d’un immense immeuble qui rappelle le pire de l'urbanisme des années 50, il faut verser quelques piécettes dans une sorte de boîte métallique afin de pouvoir utiliser l'ascenseur, qui peine à démarrer. Ndrx, DJ résident de Bassiani, nous attend au 11e étage. Avec timidité, celui-ci explique que son grand-père travaillait ici il y a longtemps, pour le ministère de la Construction. À présent, un mélange curieux de gens l’occupe. Parfois, on y organise des concerts de musique expérimentale avec comme mot d’ordre « 100% gratuit, zéro business ». Dans une petite salle, quelques sièges et platines font office d'école pour DJ’s : l’équipe du 11th Floor propose un cursus de deux mois pour une dizaine de personnes afin d'apprendre les bases du mix. L’aventure a démarré un an auparavant, et depuis, la liste d'attente s'allonge en permanence. Bientôt, juste à côté, Ndrx verrait bien une école pour initier à la production.

Danser pour changer les mentalités

Dernier soir à Tbilissi. Nous nous dirigeons de nouveau vers Bassiani, pour l'Horoom Nights #24, la première et unique nuit queer régulière de Géorgie. À la porte, la sécurité semble s’être accrue depuis notre première visite, avec une fouille sérieuse ainsi qu'un passage au détecteur de métaux. À l'intérieur, c'est l'euphorie. Sur la petite scène du Horoom, les deux rappeurs du groupe Kayakata sont déchaînés. Le duo détonne. L'un des chanteurs, le plus frêle, est vêtu d'une robe blanche, là où son partenaire est plus bling avec chaîne et bonnet rouge. À leurs côtés, des transsexuelles en bas résille vêtues de noir dansent langoureusement, tout en provoc, devant un public en délire qui leur claque les fesses dès qu'elles se cambrent. Une drag porte un masque à plumes, quelques mecs se baladent torse nu. Curieusement, il semble y avoir plus de filles, et tout le monde est bien plus sapé et coloré. Un homme se balade en robe à fleurs avec à son bras une blonde en body multicolore criard et lunettes de soleil. Un réel contraste avec le noir uniforme présent dans la plupart des clubs européens du genre. Quelques lyrics émergent du beat massif, dont un « I need to do some pills » repris en chœur. C'est Objector Trax, résident des Horoom Nights, qui prend le contrôle des platines lorsque le concert se termine, avec un mix groovy et rapide.

Devant nous, la jeunesse de Géorgie s’abandonne sur le dancefloor. Sur des sortes de podiums, un danseur se déhanche et laisse découvrir son corps moite, alors qu'une fille lascive tente de suivre son tempo. Nul doute que les Horoom permettent des instants encore rares dans cette partie du globe. Comme le souligne Naja Orashvili, organiser ces événements au sein d’une société encore majoritairement homophobe n’est pas sans risque. Pas un hasard si davantage de vigiles étaient ce soir présents à l'entrée. Lors de la première Horoom, en 2017, une manifestation fut organisée devant le club. Début février, un extrémiste armé d’un couteau a blessé l’un des videurs. Pour l'extrême droite, le club Bassiani est un des symboles de ce qui ne fonctionne pas en Géorgie. « Nous nous battons pour nos droits, conclut Naja, et peu importe si la presse conservatrice nous traite de queer dealer manager ou de sodomite, nous continuerons le combat. C'est bien davantage que juste du fun. Nous tentons de faire changer les mentalités, pour la nouvelle génération, pour que ma petite fille vive dans un monde plus ouvert. »

Ndrx et Kancheli, résidents du club Bassiani, se produiront au GLAZART à Paris, le 29 mars prochain.