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Par Brice Miclet

Parmi les musiciens de tous bords, il y a des tronches qui ne s’oublient pas. Surtout quand elles restent sensiblement les mêmes alors que les années de carrière s’écoulent. Il est de ces chanteurs qui ne veulent pas changer, dont l’esthétique est presque une conviction, provoquant une sorte d’anachronisme entre leurs fringues ou leur maquillage, et l’âge difficile à masquer. Keith Flint était de ceux-là. Lors de la sortie du dernier album en date de The Prodigy, No Tourists, en novembre 2018, il semblait être resté scotché dans les années 1990, celles qui ont fait la renommée du groupe, qui l’ont propulsé en fer de lance de la scène hard dance anglaise. Pas question de se transformer en dandy et d’expliquer pourquoi il faut arrêter la clope à longueur d’interviews. Le chanteur et performeur est resté, jusqu’à sa mort, fidèle à lui-même. C’est une bonne chose.

Flamboyant, incandescent, impatient

Lorsqu’il intègre le groupe en même temps que elle MC Maxim Reality, en 1991, il fréquente déjà les rave parties depuis son Essex natal, non loin de Londres. Dans ce milieu, les looks changent, se croisent, et il adopte très vite des codes punk fluos, des gueules de personnages de cartoons. Il sera, d’emblée, le visage le plus connu de The Prodigy, et le demeurera pour toujours. Pour ce qui est de sa trace sonore la plus légendaire, il s’agit très certainement de ses couplets sur le hit de 1996 "Firestarter", celui qui leur permettra de conquérir les Etats-Unis, puis le monde entier.

Mais avant cela, il y a eu deux premiers albums, Experience et Music For The Jilted Generation, et des cartons tels que "Charly", "Poison" ou "Voodoo People". Acclamé par l’opinion, souvent boudé par la presse qui voit les compositions massives de la tête pensante Liam Howlett et les élucubrations punks de Keith, Maxim et Leeroy Thornhill (danseur qui quittera la formation en 1999), The Prodigy cherche un équilibre entre l’absence totale de concession musicale et l’acceptation du succès commercial. Equilibre fragile qu’ils ne trouveront d’ailleurs pas toujours. Mais une chose est certaine : une grande sincérité se dégageait de leur musique, et de leurs personnalités.

Keith Flint était un sacré personnage. Flamboyant, incandescent, il était presque l’opposé de l’homme au sang froid du groupe, Liam Howlett. Les tensions entre les deux hommes n’étaient pas rares, et devaient être canalisées par Maxim, plus diplomate. En fait, Keith Flint n’avait pas la mainmise sur la composition musicale du groupe, chasse-gardée de Liam. Il pouvait souvent se montrer impatient, comme il l’expliquait au magazine anglais NME en 1995 : « Liam et moi sommes tous les deux des perfectionnistes, pour être honnête. C’est notre façon d’être. Soit tu fais les choses à fond, soit tu ne les fais pas. Il faut absolument que le truc soit parfait. Liam détesterait m’entendre dire cela, mais c’est ce perfectionnisme qui caractérise les vrais artistes. Cela nous amène à un point un peu délicat : je suis conscient que Liam peut tout tuer avec une prod, alors j’attends toujours cela avec impatience. Quand la track arrive, le frémissement, la fraîcheur qui s’en dégage… C’est comme attendre sa dose de drogue. »

L’hommage du monde de la moto

Entre les albums, entre les tournées, Keith Flint a passé bien du temps à attendre que Liam mûrisse leurs projets. Et en bon hyperactif qui se respecte, il s’est trouvé des passions. Au début des années 2010, il a monté sa propre écurie de motos de courses, Team Traction Control, qui accueillera la star Ian Hutchinson. Ensemble, et avec leurs Yamaha, ils remporteront de nombreuses courses, notamment le Tourist Trophy de l’Île de Man. A tel point que le monde de la moto lui rend aujourd’hui un hommage presque équivalent à celui du monde de la musique. De même, pas question de se payer un vignoble pour y passer des jours heureux de nanti. En 2014, Keith Flint préfère rénover le bar The Leather Bottle à Peshley, dans l’Essex, institution de la région. Il le gérera trois années durant.

Le tube le plus retentissant de The Prodigy est très certainement "Smack My Bitch Up", sorti en 1997 sur l’album The Fat Of The Land. Cependant, que l’on ne s’y méprenne pas : Keith Flint ne chante pas dessus. La voix que l’on entend, répétant en boucle cette phrase polémique « Change my pitch up / Smack my bitch up » (qui vaudra au clip mémorable de n’être diffusé que tard dans la nuit sur MTV et leur attirera les foudres des féministes anglaises) est en fait un sample tiré du titre "Give The Drummer Some" du groupe de rap américain Ultramagnetic MC’s. C’est sur scène que Flint prend toute sa dimension. « Je n’ai pas besoin d’être cool, expliquait-il. Mon côté cool, je le tiens de la scène. »

« Je suis plus heureux que je ne l’ai jamais été »

Grâce à ce tube, ils ont longtemps incarné à eux seuls la hard dance taillée pour les stades, éclipsant presque totalement leur volonté underground de toujours. Flint explicitait : « Le monde fonctionne comme cela, tout se doit tellement d’être instantanément commercial que cela tue d’emblée l’aspect underground de la musique. » Toujours cette recherche de crédibilité qui, d’ailleurs, poussait Keith Flint à évoquer il y a quelques mois la fin prochaine du groupe. « Même si je sais que ça se terminera un jour, là tout de suite, je suis plus heureux que je ne l’ai jamais été. Je suis plus impliqué dans le groupe que je ne l’ai jamais été. Bon, je suis encore pas mal détraqué mentalement. Mais j’ai probablement plus de soutien que jamais. »

On ne connaît pas encore les conditions et raisons exactes de la mort de Keith Flint. Ce qui est certain, c’est qu’il gardera pour toujours cette image de type brut de décoffrage, cette capacité à ne jamais vouloir paraître trop grave ou trop rabat-joie. Il avait cette manie de dire quelque chose d’intelligent, de réfléchi, puis de clore son propos avec une gaminerie, histoire de rattraper le trop de sérieux qu’il venait de distiller. Ainsi, il pouvait évoquer la difficulté de continuer à faire sa musique sans concession sans passer pour un vieux con (de 49 ans), parler de son héritage et de son devoir de passer quelque chose aux plus jeunes. Et lorsqu’on lui demandait ce qu’il souhaitait laisser, il répondait : « l’herpès. » Il a laissé bien plus que cela, c’est certain.