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Par Guillaume Heuguet

Fidget house, « house remuante », ça ne veut pas dire grand chose, à part peut-être qu’on va bien rigoler. Mais Switch, inventeur du terme et parrain de toute une galaxie de producteurs, se mord les doigts : sa formule, à l’origine blague d’une interview, est devenue, comme souvent, un terme figé repris par tous, et pire qu’un genre, un phénomène de mode dont il craint les effets pervers. Mais si cette appellation a fait son chemin, c’est bien parce que musicalement, il s’est passé un truc. Arrivée dans la dance music d’un genre novateur, une nouvelle scène, un phénomène ? Un peu de tout ça mais pas tout à fait ça : ce « truc » de « fidget house » mérite ses explications.

Switch, c’était Dave Taylor. Il était anglais, roux, il avait une sacrée réputation d’alcoolique incontrôlable, ce qui évidemment déclenchait certains sarcasmes, mais lui valait aussi une sympathie complice de la part de la critique, dont l’un des grands jeux était d’essayer de se souvenir d’un DJ set où : 1. il soit venu (en retard ou non) et 2. il ait joué correctement.

This is sick

Cependant quoiqu’on en dise, en studio, l’homme avait du talent, qu’on a commencé à lui reconnaître assez largement en 2005. “This is sick”, drôle de bombe techno placide et grinçante, serti d’un sample ultrasensuel de Janet Jackson, a été composée sous le pseudo Solid Groove pour le label de son ami Jesse Rose, Front Room Recordings. Le morceau, propulsé par le fameux Fabriclive ! de Diplo, est devenu un vrai tube crossover, qu’on a vite retrouvé dans des mixes de toutes sortes. La même année, l’association de Dave et de Trevor Loveys sous le nom Switch (que Trevor laissera par la suite au seul Dave), accouche de “A bit patchy” sur Dubsided, et attire l’attention d’un réseau plus large de clubs internationaux. Devenu peu à peu un vrai tube house, propre à être fêté par n’importe quelle masse de danseurs (aidé en cela par un remix sucré d’Eric Prydz), ce morceau basé sur un sample du fameux “Incredible Bongo Band” d’Apache, n’en reste pas moins assez inattendu : groove exotique et syncopé, un jingle fanfaron façon BO de Tarantino, et déjà cette wobble bass, toute tordue et presque parodique, modulée dans des mélodies croassantes, et directement héritée du UK garage et de ses avatars two-step et speed garage. Toute la culture soundsystem anglaise finalement, où clubbing house et street culture se rencontrent facilement. Succès inattendus, “This is sick” et “A bit patchy” sont également étonnants si on les rapporte à ce qui était l’ordinaire des productions de Dave Taylor, jusqu’alors majoritairement signées Solid Groove et plus proches d’une house chaleureuse d’inspiration américaine, en témoigne le tout premier maxi estampillé Dubsided : un morceau s’appelle tout simplement “When we heard Maurice Fulton”.

Fidget ta mère

À cette veine plutôt deep et conventionnelle, Jesse Rosse est resté plutôt fidèle, tandis que Dave Taylor commençait à à développer sur Dubsided un son plus atypique, introduisant des producteurs comme Trevor Loveys (autrefois connu sous le pseudonyme House of 909), Voodoo Chilli, Speaker Junk ou Hervé. Leur dénominateur commun ? L’utilisation d’une dynamique rythmique étrange, basée sur un snare qui glisse un peu trop vite à contretemps, et l’utilisation d’une basse descendante en contrepoint, pour un résultat hyper groovy, à michemin d’un rythme zouk et du jack Chicago acid. Une formule imparable pour une musique qui deviendra de plus en plus radicale en marge des maxis. Hervé, Switch, Sinden et leurs amis produisent, sous de nombreux pseudonymes et collaborations, des remixes de plus en plus fous. Celui que produit Switch pour P Diddy et Christina Aguilera est la première vraie déflagration. Synthé détuné mis en boucle, beat assez lent, effet beatmasher sur les samples… Une espèce de hip-house screwed qui se désintègre et ne laisse plus que résonner qu’un très beau moment de R’n’B a cappela. Christina chante son parfait refrain, à peine appuyé de quelques claps, quand tout à coup un mot bugge, et la basse aux deux notes débilitantes revient pour tout lessiver. Écouter de la fidget house, c’est un peu rester bloqué à l’intérieur d’une machine à laver à puissance maximale.

C’est en se permettant tous ces partis pris inhabituels (effets live, samples bordéliques, basses malades au va-et-vient aliénant, synthés criards) –dont les remixes de Hervé pour Chemical Brothers, Princess Superstar ou New Young Pony Club sont autant de déclinaisons– que la fidget house va vraiment se rendre incontournable sur les dancefloors branchés, ceux où l’on revendique le mix “alcool” et où on commence à s’exciter sur l’autre frange extrémiste de l’electro représentée par Ed Banger. Quand Hervé aka Count of Monte Cristal s’associe à Sinden pour des tools à l’énergie brute et crunk, basés sur des samples des rappeurs Youngbloodz ou Cool Kids qui se retrouvent massivement relayés par les blogs, on pense inévitablement une réponse à un prolongement version anglaise, digitale et mise à l’heure d’internet, de l’âge d’or de la ghetto house made in Dance Mania. En un temps record, les tubes passés à la moulinette des hooligans fidget se sont découvert une communauté de fans qui allait au-delà du premier cercle de trainspotters, et alors que tous les producteurs du dimanche commençaient à essayer de s’approprier ce son, la furie de remixes devint endémique avec l’arrivée des Italiens de Crookers, aka Phra et Bot.

Les Italiens le font le mieux ?

Lancée par un journaliste de Mixmag, la rumeur voulait que Dubsided leur ait réclamé un remix, et que le duo, ayant récupéré la banque de sons caractéristique des beats fidget, s’en soit dès lors servi pour leur propres productions. Une rumeur évidemment démentie par les intéressés qui ne cachèrent par leur envie d’en découdre avec ledit journaliste. Dave Taylor les autorisa même à publier un mail de sa part dénonçant la calomnie. Mais même fausse, la rumeur eut quelque chose de révélateur. Car Crookers eurent en quelque sorte pris de vitesse l’écurie Dubsided sur son propre terrain, au point que lorsque les Crookers demandèrent à Switch ce qu’il essayait de faire à l’époque, celui rigola : “mais le mecs, j’essaie de vous ressembler !”. Lorsque le déjà excellent “On & On” apparût sur quelques blogs, on était loin de se douter qu’en 2007, chaque remix de Crookers deviendrait un événement, à commencer par leur révision du “We are all prostitute” d’Adam Stewart & Adamsky sorti chez Exploited puis Kitsuné. À la sortie de ce morceau, ces sirènes folkloriques hors-la-loi sonnaient complètement inouïes et on le gardait précautionneusement pour le moment de la soirée où le public paraît prêt à devenir dingue. Mais en quelques mois, le morceau était devenu le tube fidget par excellence, un passage obligé à n’importe quelle heure, propre à mettre dans l’embarras bon nombre de DJs qui se demandaient que jouer après un tel massacre. Pour beaucoup, la réponse aura été « un autre Crookers ». Ça tombe bien, le matériel ne manquait pas. Le duo, qui a vite délaissé l’hybridation baile funk tournant à vide de leurs maxis Aguas de parco et Funk mundial, lâchait régulièrement quelques idées imbéciles et géniales, de la basse-marteau de Knobbers à la fanfare de Big money comin’ en passant par le très bel hybride rap trancey de leur remix pour “Day’n’night” de Kid Cudi.

Développement durable ?

En parallèle, dans nombre de productions fidget, la partouze de samples héritée des meilleurs moments du breakbeat UK rave ressemblait de plus à une évolution du big beat : Hervé n’hésita pas à sampler “Thriller” sur “Cheap Thrills”, Trevor Loveys s’empare de “Organ Donor” pour “Organ Grinder”, Crookers remixe AC/DC, c’était la surenchère de tools basés sur des samples grossiers, dans la lignée de ce qui se pratiquait en baile funk ou en baltimore. Évidement, la saturation ne tarda pas à arriver. De plus en plus de morceaux étaient si brutaux et masculins qu’on cherche encore ce qu’il y reste de house (hard house ?), et on commenca à se demander s’il fut possible de supporter une wobble bass à la mélodie aléatoire plus d’une minute trente. Comme un symbole, Switch déménagea à Los Angeles et se fit assez rare, préférant travailler comme renard de studio sur l’album de M.I.A ou pour des voix jamaïcaines avec Diplo. Heureusement, malgré des productions parallèles de moins en moins convaincantes, Hervé et Sinden chercheront la réussite commerciale en signant chez Domino. Les featurings de Rye Rye et de JME sont là pour nous ramener au bonheur de certaines tentatives Atlantic Jaxx (label sur lequel Sinden a d’ailleurs sorti un maxi), ou encore à Armand Van Helden remixant le dancehall de “Reality” pour Strictly Rythm. Un esprit qu’on retrouva aussi sur le mix Fabric de Sinden correspondant à sa résidence Get familiar. Sa sélection versatile etait une façon d’éviter l’enfermement dans la recette rythmique qu’une seconde vague de producteurs electro, techno et house se mettait déjà à exploiter, pour le meilleur comme pour le pire.

Mauvaise blague

Un peu bêtement échaudés par le succès d’un genre musical qu’ils ne contrôlaient plus (la définition s’était étendue chez les amateurs à presque tout track electro ou house basé sur une UK bass), à peu près tous les artistes dont on a présenté les moments de bravoure aux grooves fidget eurent de ce mot une peur panique assez drôle. Qu’importe : passé dans la cour des grands, Switch fut convoité par Snoop Dogg et Missy Elliot, tandis que Crookers, qui prévoyaient de finir leur album en février 2009, avaient été approchés par Kanye West (qui voulait leur faire remixer son album) ou encore Will.I.Am (pour son projet electro top secret de l’époque). Le mot de la fin revient à Hervé qui –au moment même où son projet “Machines don’t care”, malgré ses imperfections, présentait le meilleur exemple d’un renouvellement de la fidget sur ses principes de base– a dit « Nom débile, disques débiles, fidget était un nom inventé de toutes pièces par Dave et Trevor pour blaguer, et relié à quelques disques Dubsided d’il y a 3 ou 4 ans. Fidget is bullshit ».