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Texte par Olivier Pernot

Laurent Garnier a toujours su garder une proximité avec le public. Il joue aux bons endroits, n’accepte pas toutes les propositions de booking, met en avant l’amitié avec d’autres artistes et le respect des promoteurs. Un homme est derrière tout cela : Christian Paulet. Depuis plus de vingt ans, l’ancien directeur du Rex Club est l’agent de Laurent Garnier. « Notre duo est solide », dit Paulet, qui dévoile une manière de travailler avec Garnier qui fait exception dans le milieu des musiques électroniques.

Une version condensée de cette interview a été publiée dans le dernier numéro d'hiver (#217) de Trax - toujours disponible en kiosque et sur le store du magazine.

Comment es-tu devenu l’agent de Laurent Garnier ?
Au milieu des années 1990, j’étais directeur du Rex Club et Laurent y était résident. Les DJ n’avaient pas d’agent à l’époque, ou à peine. Laurent recevait des demandes, par fax, aussi bien chez son label F Communications, qu’au Rex. Comme les demandes s’empilaient sur mon bureau, je l’ai un peu bousculé pour qu’il y réponde. Et il m’a mis au défi d’y répondre à sa place… Tout s’est fait comme ça, du jour au lendemain. Il n’y a jamais eu de véritable contrat entre lui et moi mais notre contrat moral est beaucoup plus fort. En 2005, j’ai quitté la direction du Rex pour me consacrer exclusivement à la carrière de Laurent.

Tu as un rôle multiple avec lui.
Mon rôle est en effet plus large que celui de simple agent. J’ai créé une société, Tuba Productions, pour gérer sa carrière. Mais je ne me présente pas comme son booker, un nom que je n’aime pas, ni comme son tourneur. J’ai été et je suis encore parfois son tour manager, quand je suis sur la route avec lui. Cela arrivait souvent lorsqu’il faisait du live et qu’il y avait une équipe de douze personnes à gérer. C’est moins le cas maintenant qu’il se produit en DJ. On peut dire que j’ai aussi, entre guillemets, un rôle de « manager » car je lui donne mon avis et des conseils dans des domaines comme la promotion ou la stratégie globale. Mais tout ce qui concerne le disque est géré par Laurent et par Eric Morand, le boss de F Communications.


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Comment conçois-tu ton métier d’agent ?
Comme un agent « artisan », avec toute la noblesse du terme. Je suis l’interlocuteur unique de Laurent pour ce qui concerne ses dates de DJ ou ses lives et je gère tout, tout seul. Mon travail est bien loin de celui d’une grosse agence avec plein d’intervenants. C’est un luxe de pouvoir se consacrer pleinement à un seul artiste et de pouvoir le développer avec intelligence et réflexion.

Quelle est ta marge de manœuvre avec lui?
Elle est totale. On se connaît tellement ! Je sais ce que Laurent va apprécier. Je peux par exemple l’aiguiller sur un nouveau festival comme Paco Tyson à Nantes. Nos choix sont guidés en premier par l’envie et le plaisir. Il y a aussi des démarches stratégiques et des conditions financières à respecter pour booker Laurent Garnier, mais ce n’est pas notre moteur principal. Concrètement, avec Laurent, il y a quelques règles établies. Il ne veut mixer qu’un week-end sur deux car il souhaite avoir du temps pour sa famille. Cela représente donc 50 à 60 dates par an. Sur ces dates, il a des rendez-vous importants : Sónar, Time Warp, Nuits Sonores et aussi Astropolis. Et des passages annuels dans des villes comme Berlin, au Panorama Bar, et Londres, à Oval Space. On essaie aussi d’aller une fois par an au Japon. L’agenda se construit comme ça, au fur et à mesure.

Qu’est-ce qui différencie Garnier des autres DJ’s ?
Laurent ne joue jamais moins de deux heures, et le plus souvent trois heures. Surtout, il ne fait qu’un seul gig par soir, alors que beaucoup de DJ’s du même calibre vont cachetonner avec plusieurs gigs dans la même nuit. Si tu fais ça, tu ne vas pas être à 100 % dans ton mix, dans la soirée. On touche là au respect du public. Et puis il y a des endroits où il ne joue pas parce qu’il n’y a pas de propositions qui conviennent même si c’est un endroit à la mode. Par exemple, Ibiza ou Dubaï ne font pas partie de nos priorités, alors Laurent n’y va pas.

Reçois-tu beaucoup de demandes de booking pour lui ?
C’est colossal ! Peut-être plus d’un millier par an. Donc je passe mon temps à dire non. Je refuse toutes les demandes de galas étudiants, car les jeunes y vont pour le gala, pas pour écouter Garnier. Je refuse les demandes de soirées privées, d’anniversaire, de mariage. En vingt ans, j’ai eu des demandes extravagantes. Par des joueurs de football professionnels, par des oligarques russes. Parfois, il y a beaucoup d’argent. Mais le budget n’est jamais le premier objectif. Si Laurent voulait, il pourrait gagner beaucoup plus d’argent. Mais il a fait le choix d’être fidèle à certaines valeurs.

À l’inverse de propositions extravagantes, il peut accepter de jouer pour pas grand-chose pour des amis !
Et même pour rien… Mais il ne faut pas trop le dire quand même (rire). Il a ainsi joué pour la soirée Secrète de Paul Nazca ou cet été pour The Limiñanas à Perpignan. Il était l’invité surprise du festival Vingt Sur Vingt. Il joue aussi au Bal 2 Vieux de son pote Moustic dans le Pays basque. L’envie et l’amitié sont essentielles pour Laurent.

Tu me disais récemment que vous travailliez dans le « respect des promoteurs, car ce sont eux qui prennent les risques ».
C’est capital. Le promoteur va produire la soirée, et faire la com. Il prend les risques financiers alors il ne faut pas l’étrangler et avoir des tarifs justes, en regardant la capacité du lieu et le prix d’entrée. C’est aussi pour ça que les cachets de Laurent n’ont pas bougé ces dernières années. Nous voulons que tout le monde soit content : le promoteur, l’artiste et aussi le public. Si l’artiste demande trop d’argent, le prix d’entrée sera plus élevé ou le promoteur va bourrer sa salle et cela limitera le confort du public. Certains agents se foutent de tout ça. Ils ont une grille de tarifs et ils l’appliquent. Et souvent, le club ou le festival le plus offrant obtient l’artiste. Avec Laurent, nous réfléchissons tout le temps au respect du promoteur et du public.

Quel regard portes-tu sur l’évolution de la scène électronique ?
Elle s’est parfaitement développée. Tout est encadré aujourd’hui : la logistique, la technique, la comptabilité… Un promoteur qui déconne ne fait pas long feu. Mais il y a aussi une exploitation de la musique électronique et parfois une récupération. D’un côté, la scène a gagné en professionnalisation, mais de l’autre elle a perdu en sympathie, en amitié au sens tribal, et en passion aussi. Mixer doit rester avant tout un plaisir pour les DJ’s. Ils devraient peut-être moins jouer et se concentrer vraiment sur ce qu’ils font. Laurent continue à préparer ses sets pendant des heures. Il écoute beaucoup de musique, de nouveautés, et il n’est quasiment jamais prêt ! Il n’y a plus beaucoup de DJ’s de son calibre qui font ça.

Quelles sont les exigences de Garnier pour ses voyages ?
Laurent ne fait pas de caprices. Quand on voyage loin, aux États-Unis ou au Japon, que le vol dure une dizaine d’heures, c’est toujours bien d’être en business class car la vie de DJ est fatigante. Mais sinon, je ne demande rien d’extraordinaire pour Laurent. Une fois, aux États-Unis, nous avons vu l’hospitality rider [la liste d'exigences d'un agent pour son artiste, envoyée aux clubs et aux festivals] que l’agent américain avait demandé pour Laurent. C’était complètement démesuré, nous l’avons annulée. Cela ne correspondait pas à notre esprit, à notre philosophie.

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A-t-on déjà essayé de te le voler ?
Non, mais toutes les agences aimeraient bien le récupérer. Il y a eu des approches indirectes. Certains se sont renseignés. Mais notre duo est connu et solide. Parfois, Laurent peut recevoir directement une demande de booking, mais il me la transfère immédiatement.

Travailles-tu avec d’autres agences dans certains pays ?
Je travaille avec des agents locaux aux États-Unis, au Japon, en Allemagne et en Espagne. C’est toujours bien d’avoir l’expertise d’un agent sur place, surtout pour les pays lointains. Il connaît les festivals, les clubs… Mais je m’occupe de l’Angleterre en direct, ce qui énerve beaucoup les Anglais. D’ailleurs, ils ne comprennent pas pourquoi Laurent n’est pas dans une grosse agence.

As-tu déjà été sollicité pour t’occuper d’autres artistes ?
Oui, beaucoup de fois, pour des DJ’s importants, français et étrangers. C’est une reconnaissance de mon travail et cela fait du bien à l’ego, mais j’ai toujours refusé. Je n’ai jamais voulu avoir une écurie de DJ’s. Je n’ai pas eu cette ambition et cette nécessité de monter une agence. Cela reste un luxe de pouvoir s’occuper d’un seul artiste. Je n’ai fait qu’une exception, à la demande de Laurent : je m’occupe de Scan X. Avec Stéphane, nous nous connaissons de longue date. Depuis plus de vingt ans. Mais je délègue de plus en plus ses bookings à ma fille, Alice Paulet, qui se lance dans le management et le booking.

Cet entretien a été réalisé par Olivier Pernot pour le numéro d'hiver (#217) de Trax, toujours disponible en kiosque ou sur le store du magazine


Dans l'interview croisée Réunion de crise chez les clubs de France de ce même numéro, les patrons de clubs se posent en partisans du modèle de Garnier et Christian Paulet. Peo Watson, directeur et programmateur du Magazine Club à Lille, affirme à ce propos : « Depuis dix ans, le cachet de Laurent Garnier n'a pas bougé. C'est l'une des exceptions dans le paysage, comme Jeff Mills. Il n'a qu'un agent : c'est l'exception qui devrait être la norme, si on voulait que notre métier reste celui qu'on a connu. Il sait qu'en pratiquant ce prix, c'est équitable pour tout le monde ».

Les réalités du métier de booker, la concurrence entre clubs et warehouses, la musique expérimentale et politisée de la belgo-congolaise Nkisi ou encore la résistance de l'underground LGBTI+ brésilien face au nouveau président populiste Jair Bolsonaro font partie des autres sujets évoqués dans ce numéro.