Photo en Une : © Patrick Swirc


Votre nom apparaît souvent au bas des soutiens à des artistes de musique, électronique ou non. Pour quelle raison ?

On soutient de nombreuses formes d’expressions, et la musique en fait partie. J’ai été élevée avec la musique classique par mon père, et elle est encore présente dans ma vie, tous les jours. J’ai toujours beaucoup aimé ça. Le meilleur cadeau qu’on puisse me faire, c’est de me mettre de la musique. Nous avons même un « Monsieur musique » dans la maison, Yann Le Marec, qui s’occupe de la relation aux artistes et aux labels que l’on soutient. J’adore le live, je suis allée à beaucoup de concerts et j’y vais toujours autant que possible. Et puis, il y a eu toutes les années 70, 80, 90. J’ai plein d’histoires avec la musique. Bowie, que j’ai habillé pendant vingt ans, en ce moment, c’est Baxter Dury, les deux filles d’Ibeyi, Jane… Elle a acheté une robe noire avec un col blanc, ça a été une traînée de poudre, tout le monde a copié ce truc-là. Je suis aussi proche de la musique par affinité sélective.

Il y a eu des rencontres marquantes…

Oh Patti Smith, que je connais bien, que j’aime beaucoup. Poni Hoax a fait son premier concert en bas, il y a dix ans, comme Air à leurs débuts, et ceux qui ont des masques là, avec [Pedro] Winter… Daft Punk, oui, ils ont joué en bas il y a quinze ans. Je les aime bien. On a beaucoup de concerts ici, mais les voisins gueulent, alors bon. Je connais bien les Zombie Zombie, Rone, on lui a fait un blouson récemment, avec sa photo dans le dos, il était ravi ! Ils ont été nombreux qu’on a rencontrés, soutenus, habillés. Placebo aussi, il y a une dizaine d’années, Véronique Sanson est venue faire des queues-de-pie ici, pour la scène. On fait une minicollection mixte avec Nekfeu. Ce sont des générations et des musiciens tout à fait différents, et ça se renouvelle, c’est beau. Je pense que j’aime bien les musiciens en liberté, qui se mettent en danger à chaque concert. Et puis je suis de nature fidèle.

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Qu’est-ce que vous aimez chez Chloé ou Rone ?

J’aime cette sorte de musique électronique, ce bain dans lequel on se met, c’est une évolution qui me plaît, c’est personnel. Je me souviens avoir acheté le disque de Kraftwerk à Berlin, sur un trottoir. C’est magnifique. Je les ai vus deux fois en concert. En plus le disque est très beau, les pochettes, ça comptait.

La musique a eu une place importante à vos débuts de créatrice ?

Comme on vivait un peu comme une communauté dans l’appartement où j’étais, il y avait toujours quelqu’un qui mettait de la musique. Il y avait des pochettes de vinyle partout, elles étaient magnifiques alors.

Avez-vous été soutenue lors de vos débuts comme styliste ?

Oh non ! C’est la nécessité qui m’a poussée à devenir styliste. Je voulais me rapprocher de l’art au départ, être conservatrice de musée, faire l’école du Louvre. Et puis je me suis mariée à 17 ans avec Christian Bourgois, j’ai eu des jumeaux à 19, et j’ai été obligée de gagner ma vie. Je ne m’habillais qu’aux Puces, c’est comme ça que le journal Elle m’a repérée. J’ai travaillé pour Elle, mais ça ne m’amusait pas, je préférais créer.

Le soutien à la création en général, et à la musique en particulier, commence quand dans votre parcours ?

Eh bien au début, on se faisait des pâtes ! Puis, on a ouvert la galerie, en 1983, j’ai partagé d’autres moments. Le premier que j’ai exposé, c’était un artiste que j’ai découvert dans le métro. Il faisait des quatre par trois qu’il collait sur les affiches de pub, avec toute une bande d’artistes qui sont depuis devenus célèbres. J’adore découvrir des gens, ou qu’on m’en fasse découvrir. Je me suis faite en même temps que les artistes et que j’en découvrais de nouveaux, toujours dans un mouvement. Et je me sens toujours dans ce mouvement, depuis les élèves de 18-20 ans des Beaux-Arts jusqu’à Jonas Mekas qui a 93 ans. Je suis très investie dans le milieu du graff par exemple, depuis toujours. C’est là aussi un milieu de gens libres, qui essaient de tirer le meilleur d’eux-mêmes. Moi, ça m’émeut. Alors d’où ça vient ? Je raconte souvent que petite, quand dans le caniveau des feuilles mortes étaient coincées, je les libérais avec mon pied pour qu’elles reprennent leur route sur l’eau. J’aimais bien que ce soit fluide. C’est ce que je continue de faire, à ma manière. J’aime rendre les choses davantage possibles, que ça bouge, que ça vive. C’est ce qui me guide, cette envie-là.

Rone dit de vous que vous êtes un mélange de passion et de générosité.

Parce que c’est ce qu’il faut faire, que les riches partagent, c’est un leitmotiv pour moi. Ça sert à quoi d’avoir trop d’argent, je ne comprends pas. J’ai soutenu, je soutiens, c’est normal. Ceux pour qui ça va bien doivent partager avec ceux pour qui c’est plus difficile. Et il ne s’agit pas seulement des artistes, il y a tant de choses difficiles, de gens qui ont du mal à vivre. Avec les expéditions en mer avec le bateau Tara, nous contribuons aussi à l’écologie.

Est-ce que qu’aujourd’hui, la culture a besoin de plus de soutien que jamais ?

Il y a des mécènes depuis la Renaissance. L’art a toujours été soutenu par des amateurs, ça a toujours existé, et heureusement. La vie d’artiste n’est pas facile, je le sais, et de près. Mais il y a plusieurs manières de le faire. Le milieu extrêmement riche qui s’achète des œuvres coûtant les yeux de la tête ne s’occupe pas des jeunes et de les faire découvrir. Ou pour piocher dans les galeries qui les découvrent, sans citer de nom. On a fait un prix Agnès b. pour les élèves des Beaux-Arts, on a mis en place des bourses, plein de choses. En musique, on va soutenir un label ou des projets qui nous intéressent.

Vous disiez dans une interview que ce que vous aimiez chez les jeunes artistes, c’était le doute.

Bien sûr. Ils essaient de trouver le meilleur d’eux-mêmes, ce qu’ils veulent vraiment, ce ne sont pas des gens qui assomment des certitudes. J’ai sur moi un pull avec un dessin d’Harmony Korine, c’est un petit bonhomme empli de doute. Il est petit devant et grand dans le dos. Il m’a fait connaître Nick Drake il y a quelques années, il adore la musique. Il n’a pas ce nom pour rien finalement !

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Vous avez encore une part de doute ?

Oh oui. J’ai besoin d’être convaincue par moi-même. J’étais très timide plus jeune, pas du tout une fille expansive et sûre d’elle. Je ne parlais pas, j’ai dû commencer à parler à 30 ans. Ensuite, il y a un moment où l’on est en accord avec ce qu’on pense, ce qu’on veut dire.

Vous avez un agenda très chargé, mais vous sortez beaucoup !

Je travaille vite, mais je fais beaucoup de choses, c’est vrai. Mais je ne sais plus où sortir, c’est compliqué la nuit à Paris aujourd’hui. Et il y a moins de folie qu’avant. J’étais allée au Palace, mais j’avais des enfants tout petits et personne pour les garder. Et puis il y avait les Bains, le Baron où j’allais aussi souvent. Mais ça devenait un peu chiant, toujours pareil, les mêmes gens. Quand j’étais de passage à New York, j’allais toujours au CBGB’s. Je suis d’ailleurs allée à la fermeture avec Patti [Smith], j’étais triste. J’avais fait de nombreuses photos dans les toilettes, avec tous les graffs. Mais à Paris, je ne sais pas où aller. On m’a parlé du Petit Bain, qui paraît-il est bien. Avant, j’allais souvent au Connétable. Ça ouvrait jusqu’à 5 heures du matin, ce n’est pas musique électronique par contre. Il y a un nouveau piano en bas, je dois y aller. La nuit à Paris n’est pas facile, ça fait du bruit, les gens n’aiment pas ça. Mais ce n’est pas possible de vivre sans musique ! Il faut se battre pour que ça change.