Photo en Une : DAU © Phenomen IP / Olympia Orlova

« Apocalypse DAU » ; « l’histoire sans fin » ; « le tournage le plus fou de tous les temps ». La presse n’a jamais été avare en superlatifs pour qualifier le film-expérience DAU. Pour cause. De 2008 à 2011, la plus grosse coproduction russo-européenne de l’histoire du cinéma a suivi près de 400 personnes dans « l’Institut », en Ukraine, une réplique d’un institut de recherche de l’ère stalinienne construite exclusivement pour les besoins du tournage – et détruite ensuite.

D’un projet initial du réalisateur Ilya Khrzhanovsky de tourner un biopic sur le physicien soviétique Lev Landau (prix Nobel en 1962), DAU s’est mué en expérience sociologique babylonienne, où des scientifiques, artistes, serveurs, criminels, ont été amenés à revivre en accéléré 30 années d’URSS – de 1938 à 68 – dans un réalisme total(itaire). On paye en roubles et « le patron » Khrzhanovsky expulse quiconque a le malheur de prononcer le mot « Internet » (pour creuser le sujet, lire le vertigineux reportage sur place de GQ). Parqués dans des appartements communautaires et isolés du monde extérieur, les participants (qui occupaient dans l’Institut des fonctions liées à leurs parcours de vie) ont vécu dans cette « faille spatio-temporelle » un véritable Truman Show stalinien, caméras cachées à l’appui. À l’Institut, on a célébré un mariage, des naissances et des funérailles sous l’objectif.

« Nous allons recréer cette faille spatio-temporelle »

2019, Paris. Le tournage terminé, Khrzhanovsky s’est attelé pendant 7 ans à convertir 700 heures de rushes en 13 longs-métrages et une série de courts. Direction les salles de cinéma ? C’eût été déshonorer la folie de DAU que de visionner ses fruits entre un Pepsi et un pot de pop corn. « Nous allons recréer cette faille spatio-temporelle sous une nouvelle forme », projette ainsi l’équipe du projet. Dans l’enceinte du Théâtre de la Ville et du Théâtre du Châtelet, tous deux en chantier et fermés au public, DAU bâtit depuis quelques mois son univers à l’abri des regards. Du 24 janvier au 17 février, ce monde parallèle ouvrira au public durant 600 heures non-stop. Mais pour y pénétrer, il faudra jouer le jeu. Jusqu’au bout.

La politique d’entrée du Berghain ? Des portes ouvertes. Pour passer le seuil de DAU, il faut remplir une demande de visa. « Ensuite, on répond à un questionnaire extrêmement personnel, dont les réponses seront analysées avec l’aide d’un algorithme », ajoute l’équipe. Exemple : « Avez-vous déjà été persécutés à cause de votre religion ? » Les appareils électroniques seront interdits dans l’enceinte ; arrivé au poste de frontière (l’entrée, quoi), on troque son téléphone contre un boîtier qui, en se basant sur nos réponses au questionnaire, décidera d’un parcours personnalisé à travers le dédale de salles et couloirs, où l’on sera amené à visionner les films de l’Institut… Et à se confronter à la folie de Khrzhanovsky.

Shots de vodka et godemichets

Trax a pu visiter le site en travaux. Sans trop gâcher la surprise, on y a enchaîné des shots de vodka en mangeant dans de la porcelaine russe, pénétré un vagin de 2 mètres de haut au fond duquel on trouve un volume relié des œuvres romanesques de Diderot, dévisagé quelques-uns des cent mannequins humains ultra-réalistes qui peuplent les lieux, observé deux membres de l’équipe travailler dans un bureau transformé en sex shop, entre quatre murs tapissé de DVD porno, godemichets et autres martinets. Les films, eux, plongent au plus profond de la psyché, dans un flou malaisant entre fiction et documentaire. Filmés de leur labo jusque sous les draps en pellicule 35 mm, les personnages s’adonnent à des beuveries interminables, du sexe non simulé, de l’intimidation, de l’humiliation, de l’amour et des crises d’hystérie. Black Mirror peut se rhabiller.

Les visas dureront 6 ou 24 heures. Si l’on sort, on ne rentre plus (sauf à quelques occasions pour les visas 24 h). Seule issue, se laisser complètement emporter par le trip. Sur place, on peut manger, se reposer, croiser d’autres participants – il seront jusqu’à 2000 en simultané. DAU prendra aussi des airs de festival avec une programmation de concerts et de performances. Lors du tournage, Marina Abramović, Romeo Castellucci, Carsten Höller, mais aussi le chef d’orchestre Teodor Currentzis (qui incarne Lev Landau dans les films de DAU), Brian Eno et Robert del Naja de Massive Attack avaient séjourné à l’Institut. « Plusieurs de ces artistes seront présents à Paris », glisse l’équipe, évoquant aussi un projet avec Agoria. Le seul moyen d’en avoir le cœur net ? Se rendre sur place et devenir à son tour visiteur, voyeur et acteur de cette expérience artistique hors du commun.

Les demandes de visa sont réservées aux personnes majeures et se font sur le site de DAU.